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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 17:54
Gen d'Hiroshima T1

« Jamais je n'aurais envisagé a priori de dessiner une chose aussi horrible que l'explosion d'une bombe atomique. C'est la mort de ma mère, en 1966 (après quatre années de souffrances terribles) qui m'y a décidé (…) J'étais très loin de tout cela, à l'époque. Je vivais à Tokyo dans le milieu de la BD, et soudain j'ai reçu ce télégramme m'annonçant la mort de ma mère. Je suis retourné immédiatement à Hiroshima. Ma mère a été incinérée. J'ai été extrêmement choqué parce que ses os avaient disparu. La coutume est, comme vous le savez, de retirer les os des cendres pour les conserver dans une urne. Or, les os des personnes atteintes par la radio-activité se consument complètement, il n'en reste rien. Je me suis mis très en colère contre cette bombe qui m'avait enlevé jusqu'aux os de ma mère. J'ai alors dessiné Gen d'Hiroshima pour nous venger, elle et moi. » (Keiji NAKAZAWA, « Entretiens », Cahiers de la BD n°74, 1987)

Il y a presque un an jour pour jour disparaissait Keiji NAKAZAWA, témoin malheureusement privilégié du drame atomique qui frappa le Japon en 1945.

Fils d'Hiroshima, NAKAZAWA vécut de plein fouet la violence des derniers mois de la Deuxième Guerre Mondiale sur l'archipel nippon et sa tragique conclusion.

En ce mois de décembre consacré aux auteurs disparus ces dernières années, K-BD a décidé de mettre à l'honneur, après MOEBIUS et TOPPI, le mangaka dont l'oeuvre-phare, Gen d'Hiroshima (d'abord connu en France sous le titre Mourir pour le Japon), est l'un des témoignages les plus poignants portant sur ce pays et cette époque.

"Le blé a germé et pousse à travers le givre, foulé plusieurs fois pendant l'hiver. Malgré cela, fermement enraciné, il pousse droit contre le vent et la neige afin d'offrir de lourds épis.

_ Mes enfants, soyez comme ce blé...

_ Je sais ce que tu veux dire, papa : il faut être fort même si on se fait piétiner. Mais on en a assez d'entendre ça."

S'ensuit une des nombreuses corrections que Daikichi Nakaoka administre à ses enfants tout au long de ce tome où, définitivement, il ne fait pas bon vivre.

Avril 1945. La guerre du Pacifique touche peu à peu à sa fin. Malgré des victoires anglo-étasuniennes toujours plus nombreuses et évidentes, le Japon s'entête et s'enlise dans le conflit.

Les matières premières manquent, les soldats aussi, et les biens de premières nécessité font défaut à la majeure partie de la population.

Comment, dans un tel contexte, une modeste famille peut-elle survivre ?

Par le sacrifice acharné et permanent de tous ses membres. Les parents travaillent d'arrache-pied nuit et jour pour livrer des geta (sandales) décorées. L'aîné a (bien malgré lui) abandonné ses études pour un poste dans une usine d'armement. Le cadet passe la plupart de son temps réfugié à la campagne, avec les enfants de son âge, loin de la cible potentielle que représente la ville. Les trois autres, les plus jeunes, partagent leur temps entre l'école, l'entretien du champ de blé familial et les mille menues tâches susceptibles de leur faciliter la vie et de grappiller quelques pièces ou denrées.

Difficile toutefois de s'acquitter de ses travaux quotidiens le ventre vide. Mais le riz est rare, les viandes et poissons hors de prix, les patates elles-mêmes manquent à l'appel. Les maigres repas sont bien souvent constitués d'un bouillon clair. La faim aidant, la tentation est souvent grande d'avaler le premier aliment venu. Quitte à le payer très cher :

" Tu devrais avoir honte ! Les soldats qui se contentent d'herbe et d'eau boueuse alors qu'ils combattent, eux, ont faim ! Honte à vous, enfants de l'empereur ! "

La faim, la honte et un soumission aveugle au pouvoir et à la figure impériale.

Dans un tel contexte, difficile de nourrir des idées pacifistes ou de faire passer l'intérêt de sa famille avant celui de la patrie. Les conséquences en sont toujours lourdes et violentes : réprimandes, coups, lapidations, arrestation, brimades... Rien n'est épargné à la famille Nakaoka, dont le chef ne peut plus réprimer son hostilité face à un endoctrinement absurde et destructeur.

" Vous croyez qu'on pourra se battre contre les Américains avec des morceaux de bambous ?! Ils nous auront eus avec des mitraillettes bien avant qu'on soit sur eux. Les Etats-Unis sont riches en ressources naturelles, ce n'est pas comme le Japon. Notre petit pays doit défendre la paix et l'amitié avec le reste du monde pour favoriser le commerce. C'est la seule solution de survie possible ! Le Japon ne doit pas faire la guerre ! Les militaires sont manipulés par les riches ! Ils nous ont entraîné dans cette guerre pour leur seul profit ! "

Un discours qui ne peut être toléré par un système jusqu'au-boutistes qui désinforme sa population, l'envoie au massacre (avec, entre autres, le corps des kamikaze) et a ancré dans les esprits de tous " la mort plutôt que la reddition ".

Malgré tout cela pourtant, la famille Nakaoka demeure soudée, notamment autour du ventre rond de Kimié pour lequel les autres n'hésitent pas à se sacrifier (encore et encore...). Les plus turbulents et touchants sur les deux plus jeunes garçons, Gen et Shinji qui, malgré la faim qui les tenaille, ne manquent ni de ressources ni d'énergie pour trouver de quoi manger, défendre l'honneur des leurs ou améliorer le quotidien familial.

Gen d'Hiroshima tient donc autant de la chronique familiale en temps de guerre que du documentaire historique sur la vie au Japon durant les derniers mois du conflit. Sur fond de privations générales et avec la violence physique comme premier moyen de communication (il serait intéressant de compter le nombre de coups que les deux jeunes frères reçoivent rien que dans ce premier tome) la vie n'est que chaos pour la plupart des habitants.

Un chaos pourtant bien relatif au vu de l'issue qui les attend.

Pourtant, même s'il critique dès la première page les leçons sans cesse ressassées par son père concernant le blé qui pousse malgré tout, Gen est une plante tenace qui avance dans l'adversité et garde le sourire en dépit des horreurs toujours plus grandes qu'il traverse.

Le ton du récit - réalisé entre 1973 et 1985 - est souvent exagéré et mélodramatique : les personnages passent de la colère tonitruante aux larmes en un clin de case, les étreintes succèdent aux coups en quelques secondes, et la vie des personnages ne semble pavée que de douleurs successives, au point parfois que l'accumulation en devient un peu indigeste.

Le tout regorge toutefois de détails particulièrement intéressants qui confèrent au récit un réalisme qui nous empêche de douter de la véracité de la plupart des scènes : présenté à travers le prisme déformant du regard d'un enfant, Gen d'Hiroshima tangue logiquement sur les mers de l'emphase et du mélodrame mais également sur celles d'une certaine forme d'objectivité naïve.

Graphiquement, NAKAZAWA ne s'écarte pas d'une ligne assez traditionnelle : les décors sont très fouillés, presque photographiques, et les personnages sont beaucoup plus caricaturaux dans leurs expressions, leurs postures et leurs propos.

Les hommes ont le visage carré et le menton fendu, les femmes des visages doux et ronds, les méchants des petits yeux de fouines, et les représentants du pouvoir, à quelque échelle que ce soit (chef de quartier, soldat chargé de l'entraînement, enseignant...) abusent de l'autorité dont ils sont investis.

Le tout brosse un récit facilement étouffant, qu'il est préférable de lire en plusieurs fois, autant pour mieux supporter la tension physique qui s'accumule au fil des pages que pour ne pas saturer face à un graphisme et une emphase un peu trop désuets.

Gen d'Hiroshima n'en demeure pas moins un récit fondamental dans l'histoire du manga au Japon et dans le reste du monde : un bon moyen de découvrir la vie des autres, les souffrances partagées, mais aussi les aspirations au pacifisme après l'horreur.

Un message porté par bien d'autres artistes de la génération de NAKAZAWA : Osamu TEZUKA, Shigeru MIZUKI ou Hayao MIYAZAKI.

Un message à ne jamais cesser de porter.

Champimages carnages.

Gen d'Hiroshima T1
Gen d'Hiroshima T1

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