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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 12:04
Anne Frank au pays du manga

« J'étais allé au Japon bâtir un pont entre leur culture et la mienne. »

Louable intention architecturale. Mais peut-on bâtir quoi que ce soit de solide tout en sapant les fondations sur lesquelles on s'appuie ?

Nous y reviendrons plus tard.

Avril 2012.

Alain LEWKOWICZ, journaliste, foule une nouvelle fois le sol du grand hall de l'aéroport Narita, à Tokyo. « Une fois de plus au Japon. Afin d'y comprendre enfin quelque chose. »

A ses côtés, un illustrateur, Vincent BOURGEAU, et un photographe et cameraman, Marc SAINSAUVE, afin que le voyage soit riche en images.

Des images, Alain LEWKOVICZ en a plein la tête, notamment avec l'adaptation du Journal d'Anne Frank en manga.

Une adaptation décevante à ses yeux, trop kawaï, sucrée, lisse, et surtout déconnectée de la Shoah. D'ailleurs, que savent les Japonais à ce sujet ?

Au-delà, quel regard portent-ils sur leurs propres crimes de guerre ? « Pas un manga, pas une peluche, pas une culotte d'écolière » sur le sujet. Pas une once de recul de la part du journaliste, non plus.

Pendant plusieurs semaines, le trio – quatuor, en fait, car Herminien OGAWA, franco-japonais passé de la banlieue parisienne au pays du soleil levant, les accompagne en tant que guide et traducteur – enchaîne les rencontres et les visites plus ou moins programmées.

Toutes ne font qu'accroître leur déception : Yasukini-Jinja (« sanctuaire shinto du pays apaisé ») ; l'annefrankologue qui dirige le Holocaust Education Center ; des professeurs mis à pied suite à leur refus de saluer le drapeau ; des « jeunes » avouant leur ignorance de différents grands événements historiques ; le fils du seul Juste japonais reconnu par l'Histoire ; les uyoku, militants d'extrême-droite très actifs ; l'auteur d'un manga sur les massacres de Nankin, dont l'œuvre a été censurée...

Parlons-en des massacres de Nankin, justement : le journaliste ressasse comme une litanie le nom de cet épisode atroce de la guerre sino-japonaise en 1937 (année qui nous évoque d'abord Guernica, à nous autres Européens de l'Ouest), cherchant désespérément un Japonais qui aborderait le sujet avec lui et qui, de fait, accepterait que son pays endosse aussi, en plus de son rôle de victime (de la Seconde Guerre Mondiale) celui de bourreau.

Mais, en matière d'histoire comme dans tant d'autres, tout est relatif et lié au point de vue de celui qui relate les événements. A chaque histoire officielle sa version, et les Japonais ne sont pas enclins à accepter celle que les Etats-Unis ou la Chine ont écrite.

Et, de toute façon, à quoi bon avoir une histoire, ou en tout cas la passer en revue perpétuellement ?

« Vous, les Chrétiens et les Juifs, vous avez besoin de comprendre le passé pour bâtir l'avenir. A quoi ça sert de ressasser ce qui s'est passé il y a 100 ans, 1 000 ans ? »

Aucune nation n'a l'apanage des extrémismes...

Longue est la route pour essayer de comprendre un peuple aux antipodes du nôtre, et son Histoire.

Côté formel, deux aspects bien distincts sont à prendre en compte.

D'une part, les illustrations de Vincent BOURGEAU : du noir et blanc léger, riche en détails uniquement pour certains décors, et servi par l'usage de différentes trames. Du manga à l'européenne en somme. Efficace, bien adapté au genre reportage tel qu'on peut en voir dans les pages de Revue XXI, par exemple : fonctionnel, assez effacé au profit du propos.

D'autre part, l'aspect « bande dessiné augmentée » (ou en tout cas « BD interactive », tel que c'est écrit sur le site d'Arte), qui essaie d'apporter une dimension supplémentaire, en couleurs, sons et images mouvantes : des interviews, des diaporamas, des bandes sonores agrémentent certaines cases, conférant à l'ensemble son aspect résolument documentaire : les auteurs ont vu beaucoup de choses, rencontré beaucoup de monde et permettent aux lecteurs qui le souhaitent d'en profiter.

Seule une bande son omniprésente nous est imposée (à moins de couper les haut-parleurs, bien sûr !) à chaque page : si elle renforce les ambiances (nature, gare, centre ville...), elle finit parfois par être un peu trop présente et répétitive. Dommage.

Le caractère multimédia d'Anne Frank au pays du manga – tel qu'on peut l'apprécier sur internet, en tout cas – peut nous questionner quant à la pertinence du choix du médium : pourquoi en faire une bande dessinée ? Pour faire écho au titre et à un des objets principaux de l'histoire ? Pour créer une distance entre le récit de voyage et les objets documentaires à proprement parler ? Mais un tel niveau de distanciation était-il nécessaire ? Si le dessin à lui seul ne pouvait pas être le vecteur de toutes les informations que les auteurs avaient à donner, pourquoi ne pas avoir opté pour un reportage vidéo plus classique ? Ou par un roman-photo interactif ?

Sans doute parce que le genre roman-photo n'a pas encore regagné ses lettres de noblesses (qu'il n'a jamais vraiment eu, d'ailleurs). Peut-être aussi parce que les reportages BD ont la cote (la preuve, ce mois de février sur K-BD s'est ouvert avec une revue spécialisée en la matière).

Le caractère composite du résultat est donc un peu étrange et ne rend pas forcément la lecture plus aisée (surtout quand des icône apparaissent en plein milieu des cases, nuisant quelque peu à leur intégrité).

Le genre mériterait encore quelques améliorations (qui existent peut-être déjà par ailleurs mais que je ne connais pas) mais semble prometteur.

Et Anne Frank dans tout ça ?

Il semblerait que si son histoire, très connue au Japon, n'a pas permis aux Japonais de mieux connaître (ou de connaître tout court, d'ailleurs !) la Shoah, elle semble en revanche porter un message de paix que certains souhaiteraient voir partagé par tous.

« Après l'humiliation de la défaire du Japon, Anne Frank a été un réconfort pour nous, parce qu'elle nous parle d'idéal. »

Un idéal loin des horreurs de la guerre.

Message relayé dans Steven Leeper, étasunien en charge du Mémorial pour la Paix à Hiroshima. Sous des dehors d'occidental qui rassureraient presque notre journaliste, Leeper lui administre alors une belle leçon de neutralité culturelle : « Si on commence à revisiter l'histoire, c'est sans fin. […] Ce qui est fait est fait. Moi ce qui m'importe c'est de savoir ce que l'on fait maintenant pour éviter la destruction de la civilisation.[...] Je suis la preuve qu'Hiroshima ne souhaite incriminer personne, mais œuvre simplement à ce que cela ne se reproduise pas. »

La visite du Mémorial pour la Paix se termine d'ailleurs par un petit retournement de situation : « Sadako Sasaki […] est le symbole de toutes les victimes de l'atome. Elle est notre Anne Frank à nous. Vous ne la connaissez pas ? _ La mémoire universelle forgée par les vainqueurs me semble soudain fort sélective. »

Difficile de me prononcer à l'issue de cette lecture : d'un côté, les informations sont nombreuses et, tout en mettant le doigt sur les différences culturelles, finissent par admettre qu'un point de vue n'est pas supérieur à l'autre. De l'autre, le parti-pris journalistique très subjectif, aux limites du « rentre-dedans » souvent, finit par être contre-productif. Et la culpabilité (ou en tout cas la soudaine prise de conscience) dont l'auteur semble faire preuve en fin de récit est assez caricaturale et tardive.

Pour en revenir à la phrase que je reprenais en ouverture, l'ambition de bâtir un pont entre deux cultures semblait d'autant plus ambitieuse, voire prétentieuse, que le pont avait surtout des allures de rouleau compresseur.

Difficile également de savoir si le traitement de la différence culturelle esquissé par Anne Frank au pays du manga est suffisamment efficace pour permettre aux lecteurs d'en savoir un peu plus et surtout d'en comprendre un peu plus : si le doute avait eu sa place plus tôt dans le récit, si l'écoute du journaliste avait été meilleure (bien sûr ses compagnons de route le lui reprochent, mais quand même...), l'impact de ce reportage aurait sans doute été différent.

Je n'ai toutefois pas profité de la bande dessinée dans des conditions optimales (un problème de compatibilité de navigateur ?) et je n'ai pas écouté toutes les interviews ou regardé tous les diaporamas. Peut-être pourraient-ils me faire changer d'avis.

Une affaire à suivre, donc.

Laissons au Mémorial de la Paix le mot de la fin : « « N'oublions pas nos erreurs » : c'est pas mal cette ambiguïté. Ça s'adresse à tout le monde, aux vainqueurs et aux vaincus. »

Champimages de deux mondes.

Anne Frank au pays du manga
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