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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 08:40
Alack Sinner - Rencontres

Noir, très noir, l'univers d'Alack Sinner. C'est New York, c'est la pluie, la neige, la nuit, les gueules cassées, les gueules de bois, les cris des voisins, les hurlements dans la rue, les coups de folie, les coups de feu, les coups de blues.

Le blues, il vibre jusqu'au fond du caniveau sans lune (merci SOKAL), du verre jamais vide, des yeux jamais secs du détective privé jamais bien.

Tout avait pourtant presque bien commencé : Alack décide de quitter la ville quelques jours pour aller voir son père, quelque part dans le trou du cul du rien. Il embarque avec lui un auto-stoppeur trop manchot pour agiter le pouce mais trop lucide pour ne pas voir que quelque chose cloche chez l'homme à l'imper. "C'est toi-même que tu vas chercher".

Facile à dire mais tellement vrai.

Surtout que pas grand monde cause à Alack, qui préfère vivre reclus avec son verre et ses lendemains qui cognent.

D'ailleurs son propre père n'aura pas grand chose à lui dire, perdu dans son monde de routine emmerdante.

Mais à qui causer alors ?

A ses "amis" de la police qui le détestent plus qu'autre chose ?

A Enfer, celle qu'il a aimée et qui l'a aimé et qui revient d'entre les morts ?

Trop de fantômes autour d'Alack.

Fantômes du passé (merci DICKENS) jamais loin dans la fumée des clopes, fantômes du présent qui dansent derrière la vitre embuée, fantômes de l'avenir qui pour l'heure s'agitent dans la rue, arme au poing et bave alcoolisée aux lèvres.

Faut-il détester à ce point son personnage pour lui faire traverser de telles épreuves ? C'est la question qu'ont pu se poser les premiers lecteurs de la série quand, en 1975, Alack Sinner apparaît dans les pages du mensuel italien Linus. L'Italie est alors à deux pas de l'Argentine (Hugo PRATT a fait plusieurs allers-retours) et c'est Charlie Mensuel qui fait franchir les Alpes au privé de bonheur.

A la plume - ou plutôt la Remington, sans doute - Carlos SAMPAYO, qui a fui l'Argentine "pour des raisons politiques" (sic). Emprunt de la noirceur des clubs de jazz new yorkais et de la nostalgie des bas-fonds argentins, il façonne dans la boue, le sang, les larmes et le vomi un personnage aux allures de plaie vivante : le monde n'a pas fait de cadeau à Alack alors il le lui rend bien. Il se détruit lentement mais sûrement, ses rares sursauts ont souvent l'avant-goût de la chute et ses maigres rayons de soleil sont balayés par toutes les tempêtes dont il ne peut se défaire.

Dévoré par un monde qui le dépasse, Alack est coincé entre les souvenirs, les journaux, les pubs, les chansons, les pensées, les cris, les corps qui l'entourent et l'étouffent.

Une profusion envahissante que José MUÑOZ, aux pinceaux, restitue avec brio. Autre exilé argentin (c'est en Europe qu'il rencontre son complice), le dessinateur est un maître dans l'art des gueules de douleur et des formes torturées (on le serait à moins) : la beauté humaine a peu de place dans son monde, tout au plus trouve-t-elle une place dans l'élégance de la ligne et la force des contrastes entre des noirs puissants et des blancs asphyxiants.

Evoquant tour à tour PRATT, COMES ou BAUDOUIN, le trait de MUÑOZ est une danse aussi dérangeante que troublante, aussi brumeuse qu'envoûtante. Les ombres vivantes et les traits déchirés brossent une galerie de premiers, deuxièmes, troisièmes et quatrièmes rôles d'une force et d'une présence sans égales.

L'image ne lui suffisant pas, l'artiste rajoute partout, tels des virus pernicieux, des mots : affiches, journaux, badges, t-shirts... arborent slogans, appels à l'aide, revendications ou bouffées d'étrange jusqu'au vacillement.

Le monde de MUÑOZ est souvent plus bavard que ses personnages.

Certes, Rencontres n'est pas la première incursion d'Alack Sinner dans le monde de la BD, mais ses aventures ne sont pas faciles à trouver.

Ceci étant, avoir lu les tomes précédents n'est pas indispensable pour se faire happer par ce tourbillon graphique et narratif qui, s'il déroute dans un premier temps, exerce rapidement sur le lecteur un effet hypnotique : balloté sur la tempête de l'étrange, cramponné à la stabilité précaire d'un dessin trop vibrant, il essaie de surnager, à l'image du héros.

Une plongée au cœur des âmes meurtries à défaut d'un récit au cours tranquille.

Parfaite illustration d'une Argentine en sang à l'époque où le privé (de liberté et d'expression) voit le jour.

Un incontournable pour notre mois argentin sur K-BD.

Une redécouverte.

Champimages à bout de souffle.

Alack Sinner - Rencontres
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