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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 16:26
Une métamorphose iranienne *

"Mettez tout par écrit, depuis le début.

_ Dans le détail... Ça ne rentrera jamais !

_ Eh bien, résumez ! Et ne débordez pas du cadre !

_ Comment résumer cinq mois dans les limites de ce cadre ?"

Le cadre administratif auquel il doit se plier pour obtenir de l'aide ?

Le cadre de la BD par laquelle il essaie de rendre compte de l'enfer qu'il a traversé ?

Le cadre étroit et dur de la cellule dans laquelle le cadre d'un simple dessin a fini par l'envoyer ?

Tous dans les ca(dre)s, Mana NEYESTANI est coincé.

Coincé par le système iranien qui a décidé de le broyer, coincé par les systèmes internationaux qui ne veulent pas le laisser partir, coincé surtout par un hexapode rampant et luisant qui a décidé de lui pourrir la vie.

Printemps 2006. "Il commence à faire chaud à Téhéran." Pour animer la rubrique jeunesse du journal Iran Jomeh pour lequel il travaille, l'auteur décide de confronter son héros à un cafard car, la saison chaude approchant, sa maison en regorge.

"Il y a des parents azéris qui m'ont appelé pour se plaindre de l'histoire du cafard. Je n'y avais pas prêté attention, mais nous devons composer avec les sensibilités ethniques, tu sais.

_ Les sensibilités ethniques ?

_ Eh oui. Dans ce dessin-là, ton cafard prononce un terme azéri."

Un mot. Un simple mot mis dans la bouche d'un insecte dessiné et c'est toute une région d'Iran qui s'enflamme : le Nord, peuplé pour partie d'Azéris, d'origine turque.

Très vite des manifestations sont organisées, des boutiques pillées et la répression policière finit dans le sang.

"Le problème ne tient pas à un dessin ou à un journaliste. Le problème, c'est ce mépris que les intellectuels perses ont toujours nourri à l'égard des iraniens turcophones. C'est une vieille histoire."

Mais cela ne rassure pas le journaliste qui, de convocation en convocation, a fini au bâtiment 209 de la prison d'Evin.

"Formidable. Si le juge ne vous avait pas placés en détention, c'est un juge d'Azerbaïdjan qui l'aurait fait et vous auriez été transférés au sein d'une foule de protestataires."

Mana n'est pas dupe en entendant ces mots de la bouche de M. Maleki qui les accueille (lui et son collègue Mehrdad, lui aussi convoqué) au bureau du procureur général mais qui travaille sans doute pour le Ministère de l'Intérieur.

L'avenir lui donne raison : "Parlez-nous des dessinateurs iraniens que vous connaissez. Ecrivez donc tout ce que vous savez sur eux."

Tout est dit.

Son passé de journaliste pour "plusieurs journaux politiques réformistes et d'opposition", dans les années 90, le rattrape.

"J'ai toujours été un dessinateur très modéré. Le système ne peut-il pas me tolérer ?

_ Evidemment ce n'est pas une bande de dessinateurs mineurs qui menace la grandeur de notre système. Mais n'oubliez pas que vous êtes accusé d'avoir suscité des tensions parmi les communautés iraniennes et, par là même, d'avoir menacé notre sécurité intérieure. Imaginez qu'on raconte au juge que vous avez un passé en tant qu'opposant au système et qu'au fond vous avez toujours cherché à semer le chaos."

Et voilà.

La terrible machine est lancée.

Emprisonnement, isolement, interrogatoires, menaces, rien n'est épargné à Mana, à part la torture physique.

Son journal ne lui apporte aucun soutien (le directeur étant avant tout préoccupé par la sauvegarde de son poste), l'avocat qu'on lui a fourni ne sert pas ses intérêts non plus et, bien qu'il dise la vérité, cela ne convient jamais à un Ministère qui entend bien "compléter [ses] registres."

L'engrenage kafkaïen (d'où le titre) dans lequel le dessinateur est pris le broie lentement mais sûrement. Retrouver Mansoureh, sa femme, devient son seul horizon.

Un horizon qui ne constituera pourtant qu'une bien fragile étape.

La sortie d'Une métamorphose iranienne, en 2012, fut un véritable événement éditorial : autobiographie d'une descente en enfer, le livre déborde de thèmes polémiques et d'actualité.

Liberté d'expression, censure, tensions inter-communautaires, instrumentalisation, corruption, luttes d'influences, police politique, embrouillaminis diplomatiques... Pour un malheureux dessin réalisé en toute bonne foi Mana NEYESTANI se retrouva pris dans une incroyable escalade et vit sa vie basculer en quelques jours.

Condamnation, emprisonnement, manipulation, libération, exil... Chaque nouvelle étape ne faisait qu'empirer la situation, et l'auteur ne savait plus vers qui se tourner, quelles voies emprunter pour trouver une solution.

Epaulé par son épouse, l'auteur dut affronter bien des crises, surmonter bien des angoisses et accepter de vivre le pire pour chercher à survivre.

Son récit est aussi pour lui l'occasion de brosser les portraits de ceux, gardiens comme co-détenus, qui croisèrent sa route pendant ces longs mois de chaos.

Les premiers refusant de montrer leur visage ("Arrête de regarder vers moi. Ne te retourne pas"), les seconds plus ou moins imbriqués dans la complexe organisation de la vie en prison.

"Si jamais je tombe sur cet enfoiré qui nous a traités de cafards, je le décapite."

Pas de torture physique, certes, mais quand même...

Graphiquement, Mana NEYESTANI semble marcher sur les traces de Joe SACCO par son usage de la hachure qui confère au récit noirceur et gravité.

Pourtant, son traitement des visages, souvent un peu caricatural - signe distinctif de son métier de dessinateur de presse ? - n'est pas sans rappeler, aux antipodes, le déjanté Bill PLYMPTON. Etrange mais totalement pertinent.

Quant à son style "pour enfants", il a la simplicité universelle de bon nombre de cartoons.

NEYESTANI est donc une sorte de caméléon capable d'adapter son style à son récit, ce qui le rend d'autant plus efficace.

Sa construction scénaristique n'est pas linéaire elle non plus et dénote, par certaines petites touches de "montage parallèle" et de flashback ou flashforward, d'un souci de ne pas s'enfermer dans une chronologie trop rigide.

Chronique de l'horreur ordinaire, Une métamorphose iranienne brosse peu de portraits reluisants : peur, corruption, pouvoir faussent toutes les donnes. La patrie de droits de l'homme n'est pas épargnée. L'intégrité de l'auteur non plus.

Après nous avoir conduit en Guyane, le mois du "Bagne" (au sens très large) sur K-BD nous permet, avec l'œuvre de Mana NEYESTANI, d'évoquer de nouveau les questions de la liberté de la presse et plus généralement de la liberté, d'ailleurs.

Dans un monde où bon nombre de communautés sont malmenées, la plus infime goutte d'encre peut mettre le feu à bien des réserves de poudre, sans que la moindre caricature soit impliquée.

La paix n'est décidément pas pour demain.

Champimages qui rongent.

Une métamorphose iranienne *
Une métamorphose iranienne *
Une métamorphose iranienne *
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