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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 17:54
Dans la prison

"Condamnation à trois ans d'emprisonnement pour détention illégale d'armes blanches, infraction à la loi sur le contrôle des explosifs.

C'est moi ? Vraiment ? J'ai du mal à y croire..."

Si l'on excepte le fait que les "armes blanches" citées page 18 sont représentées par des armes de poing page 32, et que ce sont ces mêmes armes à feu qui sont évoquées dans Avant la prison, du même auteur, voilà à peu près comment tout a commencé.

1994. Hanuichi KANAWA passe du statut de mangaka libre à celui de mangaka incarcéré, pour une histoire de détention illégale d'armes.

Le voilà donc confiné entre les murs d'une cellule à "la maison de dépôt "S" d'Hokkaido".

A l'aide d'une plume sans doute commandée grâce à la "fiche de demande d'achat de produits de consommation journaliers", l'auteur décide de rendre compte minutieusement de son quotidien et de celui de ses co-détenus,

A moins qu'il n'ait rien dessiné de tout cela durant sa détention :

"Dis... Tu ne veux pas dessiner un portrait à partir de ça... ?

_ Quoi ?! Et que fais-tu des inspections des cahiers ?

[Seules les photos de personnes sont autorisées. On a le droit d'en recevoir 10 par mois.]

_ Je dirai que c'est moi qui l'ai fait."

Passons.

Cela n'enlève rien au fait que Dans la prison relate avec précision cette expérience.

"Réveil : 6h40

Inspection : 6h50

Petit déjeuner : 7h

Début du travail : 7h40

Déjeuner : 11h40

Fin du travail : 16h20

Inspection : 16h40

Dîner : 16h50

Couchage : 19h

Sommeil : 21h"

Un rythme immuable, mesuré, cadencé, sous contrôle, sans temps mort, pour ne pas voir la vie passer.

"C'est déjà la pause du matin."

"Déjà l'heure du déjeuner."

"Le thé ? Déjà ?"

Tout semble se passer trop vite, ou en tout cas hors du temps.

Par la magie des rituels et leur répétition. Encore. Et encore. Et encore.

Rien de laissé au hasard. Aucune place à l'imprévu ou au désordre.

Corps et objets soumis à des règles strictes d'ordre et d'obéissance.

"Celui dont c'était le tour nettoyait l'évier après avoir vérifié que plus personne n'en avait besoin. Parce qu'il ne devait rester aucune goutte."

"Une fois le nettoyage terminé, on alignait les robinets.

Les coussins sont rangés. Bien.

La porte des toilettes est ouverte."

"Une fois le pas de la porte franchi vers le couloir, plus un seul pas n'était fait librement. Leur nombre était déterminé et compté."

Chaque homme et chaque chose à sa place.

Chaque mot aussi.

"S'il vous plaît ! S'il vous plaît ! S'il vous plaît ! S'il vous plaît ! S'il vous plaît ! Je demande une autorisation !

_ Ca commence vraiment à me taper sur le système... "S'il vous plaît" à chaque fois... Ce n'est pas dans mes habitudes et c'est fatigant..."

Une vie de contraintes.

Mais doit-on attendre autre chose de la prison ?

Et pourtant, derrière ce contrôle et cette pression permanents, l'auteur considère qu'il bénéficie d'un traitement de faveur. Et il s'en veut.

"Il ne se passe pas un jour sans qu'on nous serve nos repas. C'est à se demander s'ils n'ont pas la corne d'abondance...

Même si on est des détenus provisoires, on reste quand même des criminels. Et dans ce sens , des croûtons de pain moisis avec de la soupe de pelures de légumes me paraîtraient amplement suffisants.

Avons-nous vraiment le droit le mener une vie pareille après ce que nous avons fait ?

Je ne ressens vraiment aucune volonté de punir ceux qui ont mal agi ou de s'en venger. Voilà qui doit rendre les victimes bien tristes, et en colère aussi.

C'est presque à la limite du supportable.

Au fond, on est un peu comme des coqs en pâte ici."

Etrange tableau idyllique d'un lieu qu'on imagine pourtant infernal.

Faudrait-il envier le sort de l'auteur ?

Loin s'en faut si l'on fait la liste des cauchemars et des obsessions qui l'assaillent : le manque (de cigarettes, notamment), la peur permanente du regard intransigeant des gardiens, le "mur de s'il vous plaît" qui finit par bloquer le mouvement le plus anodin...

"Lorsqu'on sortira d'ici, tu vas voir qu'on continuera à se lever et à crier "sil vous plaît" !

_ Pour le coup, tout le monde saura d'où on vient.

_ Moi, je sens que ça m'arriver, et que je vais crier sans la moindre retenue..."

L'isolement, surtout, malgré une vie en communauté plutôt "vivable."

N'apercevoir l'extérieur que par des fenêtres trop rares, ressasser la vie d'avant la prison comme un rêve qui s'étiole, redouter le retour à la réalité...

Et, par dessus tout, la bouffe. La bouffe. La bouffe. De plateau en plateau. De marmite en gamelle. Des plats variés qui semblent s'enchaîner sans fin, corne d'abondance au service d'une entreprise de gavage.

"Il est déjà l'heure de déjeuner ? Alors qu'on vient à peine de prendre le petit déjeuner...[...] C'est un peu comme si le fait de manger correctement en respectant les règles établies était notre travail."

Plus que monotone, la vie carcérale décrite par HANAWA s'apparente à un lent, méthodique et efficace dispositif d'oubli de soi.

Graphiquement, l'auteur est dans la lignée des auteurs de gekiga : un trait restituant fidèlement la réalité, des hachures pour donner de la matière, des visages souvent ingrats et une certaine noirceur générale.

Pas étonnant que le récit ait été prépublié dans la revue AX.

Les décors et les objets sont traités avec soin et détails, de la plus petite inscription à la moindre paire de geta. Un sens du détail qui frôle parfois l'obsession (la folie n'étant jamais bien loin).

Les corps sont davantage mis à rude épreuve graphique et l'étrange physionomie de HANAWA ajoute une touche presque fantastique à un récit déjà sur le fil tant l'univers carcéral semble relever d'une autre réalité.

Malgré le rythme lent et l'apparente placidité de la vie derrière les murs (on est bien loin de la série télévisée Oz !), Dans la prison réussit à distiller le malaise et l'effritement qui, insidieusement, envahissent les détenus, tout en les remettant pourtant sur "le droit chemin".

"Hier soir, on s'est couchés comme d'habitude à 21h...

Ce matin, on s'est levés à 7h40.

Et pourtant je pourrais dormir encore des heures et des heures.

[...]

Tous les sentiments de malaise qui sont au fond de nous remontent et imprègnent notre corps qui s'alourdit. Voilà pourquoi notre sommeil est encore sans limite.

Et puis, il nous arrive parfois de rêver de cochons...

Soleil

Ciel bleu

Terre

Vent

Bain de boue

à jamais étrangers."

Un titre qui a toute sa place pour le mois "derrière les barreaux" de K-BD.

Champimages enfermées.

Dans la prison
Dans la prison
Dans la prison
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