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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 11:17
Période glaciaire

"Allez ! Ne traînez pas. On a une nuit glacée en perspective."

De la neige à perte de vue sous un ciel chaotique.

Des vents violents.

Une expédition perdue au creux de la nuit.

L'avenir de notre planète est plutôt blanc de gris, austère, hostile.

Une petite troupe d'hommes et de CGM (Chiens Génétiquement Modifiés) fend pourtant cet immaculé à la recherche de traces d'un passé révolu (merci MAM !). Les vestiges ponctuant leur route sont rares et mystérieux, intrigants et précieux.

"Je t'ai demandé de mettre ça en lieu sûr... Tu l'exhibes encore ?

_ Et pourquoi pas ? Ce "O" imbriqué dans ce "M", ça me fascine... "Droit au but", c'est un beau mystère.

_ Tu déconsidères sa valeur en le portant en plastron, à tous les vents. Quand on a peu d'éléments, il faut les garder précieusement. Ce sont des données scientifiques, pas des décorations !"

Les circonstances ne favorisent guère la bonne entente dans le petit groupe : froid intense, isolement, espoir toujours plus mince... La quête du passé, des origines peut-être, n'est pas chose facile et met à rude épreuve les esprits les plus robustes.

Pire, l'unique femme du groupe - Juliette, la fille de commanditaire de cette expédition hors-normes - cristallise bien malgré elle bon nombre de jalousies : Grégor, le Leader, Joseph, le rêveur, et même Hulk, surtout réputé pour son flair, se toisent avec méfiance en gravitant autour de la belle.

"Je vous ferai remarquer que vous avez été choisi - par le père de madame - pour vos compétences sportives et vos qualités de meneur d'homme. Dans mon cas, ce sont mes qualités de flair historiologique qui justifient ma présence ici.

_ Où voulez-vous en venir ?

_ Dans une entreprise comme celle-ci, mes compétences sont au moins aussi indispensables que les vôtres, et je n'apprécie pas votre façon de me traiter comme un chien."

La collaboration s'annonce difficile.

Mais les aléas topographiques ont tôt fait de faire taire les rivalités : entre deux tempêtes, le sol se soulève, se déchire, dévoilant pan par pan "l'agglomération" tant recherchée.

Une agglomération qui abrite des images, des formes et peut-être aussi certaines traces de vie.

"Snif... Cette pierre a supporté les intempéries...

... Un mur extérieur ?

Un mur extérieur devenu intérieur."

L'agglomération renferme mille secrets qui ne se livrent pas au premier regard.

Hulk d'un côté, Joseph, Juliette et Grégor de l'autre s'enfoncent dans ses entrailles comme dans la mémoire du monde.

"On va bien voir ce que le siècle de la pré-congélation avait dans les tripes."

Archéologues bien malgré eux, les personnages se livrent alors, au vu des (finalement maigres) indices dont ils disposent, au jeu des interprétations.

"En tout cas, un point est évident : cette civilisation n'était pas littéraire. Avez-vous vu quelque chose qui y ressemble ?

_ Nous n'avons pas tout vu.

_ Elle n'était pas littéraire, mais orale et iconographique. L'image est préhistorique..."

Joseph ne perd pas espoir, pourtant :

"J'irai plus loin. [Cette société était] littéraire par l'image.

_ C'est grotesque !

_ Pas du tout. Un alphabet d'images... Elles ont toutes un sens les unes par rapport aux autres. Elles nous en apprennent autant que des archives."

Voilà. En quelques cases, Nicolas DE CRECY vient d'introduire de la narrativité dans un musée, cassant le modèle de l'image unique (et encadrée) pour lui ouvrir les portes de la séquentialité.

Ainsi, en invitant des auteurs de BD au Louvre, la célèbre institution a fait entrer le loup dans la bergerie : époques et supports se bousculent dans une onirique tentative de créer du sens, de la chronologie, de la mémoire.

Le Louvre, mémoire du monde, devient entre les mains des explorateurs de la Période glaciaire un grand imagier désordonné qui recèle la clef du passé et répondra peut-être aux questions concernant le grand chambardement qui a plongé le monde dans sa nuit polaire.

Premier artiste à s'être frotté à la collection Louvre-BD, Nicolas DE CRECY a placé la barre très haut en brassant des thèmes fondamentaux : le rôle du musée, l'impact des oeuvres, leur rôle dans la mémoire collective, mais aussi le rapport entre 9ème art et beaux-arts.

Sans lourdeur ni temps mort, il pose des questions justes et simples et y répond par une certaine forme de poétique de l'absurde.

"Vous nous entraînez dans l'obscurité de votre imagination" déclare Juliette à un Joseph qui fait alors face au lecteur et dont le regard grave n'est pas sans rappeler certains auto-portraits de REMBRANDT, dont l'esprit imprègne la planche.

Tout porte à croire que l'auteur a sans doute passé d'innombrables heures dans les allées du musée, emmagasinant des formes et des formes et des formes, des couleurs, des images, des odeurs, des sons aussi, composant ainsi un vaste alphabet avec lequel il a ensuite composé son histoire et les rencontres qui l'émaillent.

Admirateur des oeuvres majeures comme des plus insignifiantes, il abolit toute hiérarchie par la grâce de l'apocalypse climatique. Table rase n'est pas faite du passé mais des conventions et des règles, laissant la place à la beauté chaotique de l'interprétation.

Graphiquement, DE CRECY cultive le trait - et certaines formes - qui ont fait le succès et la sensibilité de bon nombre de ses ouvrages : force des couleurs, encrage vibrant, le tout se pliant à l'identité et la force des peintures et sculptures reproduites.

La brume aquarelle qui nimbe ses cases crée une parfaite unité avec les tons pastel des reproductions. La mince couche de givre unifie formes et couleurs mais fait la part belle aux chefs-d'oeuvre épargnés.

Aussi à l'aise avec les ciels titanesques que les portraits, l'auteur réussit, une fois de plus, à humaniser avec naturel les animaux qui accompagnent ses humains.

Toutefois, au-delà de sa maîtrise graphique, il faut avant tout saluer l'art avec lequel, face à une large sélection d'oeuvres du Louvre, il réinvente une histoire, un monde, une lecture de l'art.

""Louvre ?"

_ Tiens, c'est vrai ça, qu'est-ce que ça veut dire ?"

_ Quelqu'un sait ici ?

_ Quoi ?"

Bien avant Marc-Antoine MATHIEU jouant sur les mots et les sens, Nicolas DE CRECY pose, avec Période Glaciaire, les questions fondamentales que ses successeurs ne vont cesser de creuser à leur tour.

Une parfaite entrée en matière pour aborder la prestigieuse collection Louvre-BD.

Un titre incontournable pour notre mois de juin muséal sur K-BD.

Période glaciaire
Période glaciaire
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