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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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18 août 2014 1 18 /08 /août /2014 09:36
L'été des Bagnold

A gauche, une femme sans doute encore jeune, cheveux bruns et longs, larges lunettes, veste classique ouverte sur un collier de perles et un sourire.

A droite, une jeune garçon aux cheveux bruns et courts, T-shirt "4x4", sourire radieux.

Au centre, un gros chien blanc langue pendante.

Maisie.

Etrange photo de famille sur laquelle "Daniel avait insisté pour inclure [leur chienne]". Souvenir lointain d'une époque où le jeune garçon et la Labrador étaient "dévoués l'un à l'autre, inséparables...".

D'une époque où déjà Bob, le mari et père, était "parti en Floride pour affaires" et n'en était jamais revenu.

D'une époque dont il ne reste plus grand chose, quelques années après, durant un interminable été de six semaines que Daniel doit passer avec Sue, sa mère, contrairement au plan initial.

Le petit garçon de la photo ne sourit plus, ne porte que des T-shirts noirs à l'effigie de différents groupes de métal, passe son temps entre canapé (trop grand), chips (trop grasses) et copain (trop classe, Ky, "le genre de personne à porter ce genre de chapeau en public"), et griffonne dans ses carnets nom de scène et pochette d'album du groupe dans lequel il se verrait bien jouer.

Mais où trouver des musiciens dans ce trou à rat où l'été n'en finit pas de s'étirer ? Tout simplement sur un petit bout de papier accroché au panneau d'affichage du Costcutter voisin. Bien trop simple pour Daniel le complexé, le mutique, le rêveur, le décalé, qui n'aura pas assez de ces six interminables semaines pour essayer de faire le premier pas vers la musique.

Que fait-il en attendant ? Il suscite l'inquiétude et l'incompréhension de sa mère qui ne sait comment réagir à la morne passivité de son fils . Alors, entre deux engueulades - toujours prévisibles, toujours tempétueuses - Sue cherche à comprendre : était-elle comme ça elle aussi, plus jeune ? Est-il condamnée aux hommes fuyants (son père, son mari, et maintenant son fils) ? Qu'a-t-elle fait pour mériter ça ? Comment pourrait-elle y remédier ?

Loin de se laisser abattre, elle va de l'avant, s'interroge, questionne Daniel, et elle l'observe avec minutie, précision, insistance, jusqu'à le mettre mal à l'aise parfois. Elle s'évertue à essayer de lui faire acheter une paire de chaussures neuves pour le mariage de son cousin, mais la mission s'annonce rude ("elle se demande si Daniel portera un jour autre chose que des sweat-shirts noirs à capuche..."). Elle essaie également de le faire parler voire, rêvons un peu, de le faire sourire. Des missions bien rudes elles aussi.

L'été des Bagnold rend donc compte de ce face à face familial éprouvant et étouffant : le silence de l'un, les interrogations sans réponse de l'autre. Entre les deux, l'abîme des questions existentielles du fossé des générations : à quel moment quelque chose a-t-il cloché ? Qui est responsable ? Pourquoi tout semble s'émietter ? Que faire pour que cela cesse ?

Joff WINTERHART restitue ces questionnements avec une justesse poussée à son point le plus extrême : la répétition aux portes de l'ennui. Strips après strip, il nous entraîne dans la spirale de ses personnages, héros de la banalité enfermés dans une vie et une ville où tout semble figé à tout jamais et presque un peu factice parfois.

Graphiquement, la même étrangeté un peu lasse se dégage : du noir, du blanc, du gris, un dessin tremblé qui ne semble pas tout à fait fini; les cases pourraient directemente sortir des marges d'un cahier de collégiens ou de lycéens. Comme si Daniel nous livrait à la troisième personne un journal intime de son malaise.

Si l'on passe outre le poids qui pèse sur la routine et les images, on se laisse peu à peu gagner par le mal-être de l'ado : quelque chose ne va pas, c'est évident. On ne saura jamais vraiment pourquoi (même si les raisons semblent nombreuses !) mais qu'importe. Daniel, ado effacé au pas traînant et en quête de repères, fait écho à celui que l'on a été ou que l'on sera peut-être ou que l'on croise parfois : un révolté silencieux qui en veut à la Terre entière en attendant de trouver sa place.

On se laisse aussi gagner par l'étrange force de caractère de Sue : malgré ses nombreux échec apparents, malgré ce qui peut s'apparenter à de l'impuissance, malgré ses traits tirés, ses yeux rougis et son incompréhension, elle met tout en oeuvre pour mieux comprendre son fils, son monde, pour retrouver une vie plus épanouissante. Elle lutte contre le poids de la vie qui va, du temps qui passe, un combat à armes inégales.

Si certaines histoires courtes finissent un peu en queue de poisson (le prix à payer pour l'absurdité de cette vie en faille), toutes transpirent l'authenticité. Autobiographie déguisée ou fine analyse, L'été des Bagnold, sous des dehors un peu rebutants, touche juste et nous fait partager le quotidien bancal de personnages attachants.

Pas de grande aventure ou de grands éclats de rire : juste une histoire de gens comme on en croise souvent, restituée avec pudeur et précision.

Un quasi-documentaire, en somme.

Champimages d'un été gris.

L'été des Bagnold
L'été des Bagnold
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