Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
  • Contact

Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





Contacts

27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 20:54
Mauvais genre*

C'est l'histoire d'un homme qui enfile une robe. Longue, sombre, souple et raide à la fois. Accoutrement indispensable à son apparition aux yeux de tous, au centre des regards, des attentions, des tensions et des attentes.

Le silence se fait quand il paraît, avance de quelques pas et ouvre enfin la bouche, laissant entendre une voix ferme plus sonore qu'on ne l'aurait imaginée :

"Mesdames et messieurs, commençons, je vous prie.

Nous sommes ici pour traiter du cas de Louise Landy et de Paul Grappe."

La salle est comble et silencieuse, choquée, outrée, muette face au drame qui se dénoue aujourd'hui, enfin, entre les boiseries d'un sombre tribunal.

Le rideau peut alors se lever sur le premier acte, joyeux et insouciant, des premiers pas d'une histoire d'amour qui croît, lentement, de soirée de bal au fil de l'eau, de pas de danse en rêves murmurés.

Un petit pas sur une berge, un grand pas devant le maire, mais déjà le temps presse car les bottes allemandes vibrent au coeur de l'Europe : Paul échange un dernier baiser avec Louise, sur le quai, alors que le train l'arrache déjà à leur bonheur enfin officiel.

"Je finis mon service vite fait, bien fait... Et à mon retour un se trouvera un joli petit nid."

En attendant le doux couchage de brindilles et d'amour, Paul doit composer avec la boue des tranchées, les bruits des obus, les ruines, la pluie, le froid, la vermine, l'horreur au quotidien, la merde l'odeur la peur la sueur les coups le sang la terre qui bouffe qui bouffe qui bouffe.

"Dis... Est-ce que ce serait pas maintenant le moment de montrer que tu es un homme..."

Tout pour échapper à l'enfer, aux ordres stupides et aux camardes qui disparaissent les uns après les autres.

Et si la mutilation ne suffit pas, reste la fuite.

"Mais t'es complètement malade d'avoir fait ça !"

Seule échappatoire après la désertion : le silence, la disparition, la planque.

Dans un hôtel miteux, car les moyens de Louise sont maigres.

"... Alors là... Vraiment... Tu m'as gâté..."

Après l'horreur, l'aigreur.

Quelques mètres carrés, un mur de briques face à la fenêtre et interdiction de sortir.

De quoi laisser le temps s'étirer à n'en plus finir, de quoi tourner en rond et tourner bourrique, voire tourner bourrin quand les rêves de tranchées reviennent, tonitruants et mutilants.

Heureusement que le vin est là pour aider à patienter.

"J'ai pris du cidre pour changer.

_ Attends... Tu plaisantes ?! Tu crois vraiment que je vais boire ce truc de... fillettes bretonnes ? Et me tourne pas le dos quand j'te cause !

_ Tu causes pas, tu gueules.

_ Attends ! Te désape pas ! Tu vas aller me chercher une bouteille de rouge !

_ Mais... Tu me fais chiiier !!! Tu vas aller le chercher tout seul, ton pinard !"

Vin rouge, colère rouge, robe rouge.

Trio gagnant pour Paul qui, de mauvais gré, enfile l'étroite étoffe et sort, enfin, fouler le pavé parisien. La nuit entretient l'illusion, il peut acheter en paix une bouteille et rentrer à la maison, grisé.

Une nouvelle vie peut s'offrir à lui.

Et à elle.

Mauvais genre, de Chloé CRUCHAUDET, a fait sensation dès sa sortie : sujet original, sensible et d'actualité, traitement graphique magistral, l'oeuvre a tout pour plaire.

L'auteure avait déjà fait montre de son talent par le ton et les tons (ah ah), d'Ida, entre autres : des dialogues percutants, des personnalités marquées, un rythme soutenu et un trait et une mise en couleur originaux et forts.

Elle récidive avec brio dans ce petit bijou de narration graphique qui nous entraîne dans les bruns et les gris d'un Paris tourmenté par les avant, pendant et après de la Grande Guerre : terre et cendre pèsent sur le destin de Paul et Louise et donnent à leur baisers le goût amer des racines. La seule touche rouge passion qui pourrait les faire vibrer comme aux jours de leurs premières danses se salit du cours du sang et des désirs dévorants que Paul, devenu Suzanne, découvre peu à peu, à travers les regards intrigués qu'il suscite.

Ce ballet tristement peu coloré (à raison) résonne avec les traits souples déployés page après page, qui s'embrouillent dans les bourbiers, se subliment avec les chorégraphies et se chiffonnent dans les disputes toujours plus violentes que vie sur le fil et folie rampante attisent entre les deux époux.

"Je suis ta femme. Ta carcasse, maintenant, c'est moi qui m'en occupe."

Que tu crois, pauvre Louise. Elle va t'en faire baver, cette carcasse... Et le Jules qui l'occupe avec.

Alors, le Paul, victime, sadique, pervers, malade, fou, inverti, mal-aimé ?

Difficile de le faire rentrer dans une seule et simple case, difficile de le juger, même, malgré ses coups de gueule, ses coups de sang et sa profonde ingratitude envers sa femme...

"Je est une autre", pourrait-on penser face au regard double qu'il nous renvoie, face à celles et ceux qui, se faisant berner, ne le traitent pas mieux que toutes ces autres qui souffrent de l'avant, du pendant et de l'après de la Grande Guerre.

Suzanne n'en devient pas militante féministe pour autant : elle cherche simplement à profiter de la vie, en égoïste peut-être, mais en égoïste traquée par des démons que l'alcool, loin d'éloigner, entretient.

"Qu'est-ce qui se passe ?

Qu'est-ce que tu regardes ?"

Il fallait bien tout le talent, la subtilité et la force narrative et graphique de Chloé CRUCHAUDET pour conférer à Mauvais genre toute sa richesse, sa profondeur, sa sensibilité et son impact.

Un chef-d'oeuvre découvert lors d'un Raging Bulles, et remis ce mois-ci à l'honneur sur k.bd, dans le cadre d'un thème étrange où semblants et faux-semblants font bon ménage... Paul et Suzanne y occupent une place de choix.

Champimages dans le miroir.

Mauvais genre*
Mauvais genre*
Mauvais genre*

Partager cet article

Repost0

commentaires