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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 13:24
Histoire de la Sainte Russie

Grande image barbouillée de noir aux bords ajourés de traces de plume ou de pinceau. Un noir vibrant, grouillant, qui ne tient pas en place, que l'on a appliqué avec un soin savamment bâclé.

"L'origine de l'histoire de la Russie se perd dans les ténèbres de l'Antiquité."

Quelques traits apparaissent alors difficilement sur le blanc d'un coin de page.

"Ce n'est que vers le IV° siècle qu'elle commence à se dessiner."

Une seule page et tout est dit : Gustave DORE est un génie, son Histoire de la Sainte Russie un chef-d'oeuvre, et en cette année 1854, alors que le genre "bande dessinée" ne sait pas qu'il a déjà 21 ans, l'illustre illustrateur (facile, je sais, mais au moins c'est fait) affiche une virtuosité qui n'aurait rien à envier à celle de Rodolphe TÖPFFER.

Mais reprenons par étapes.

De l'après Waterloo (1815) à la Guerre de Crimée (1853-1856) on ne peut pas dire que le relations franco-russes étaient au beau fixe : des conséquences de l'invasion napoléonienne à celles de l'expansionnisme russe, la guerre des frontières et des territoires se doublait d'une guerre des mots, des images, des idéologies. Sans autre raison qu'historico-géographico-politique (sic), le Français d'alors est, dans sa grande majorité, hostile à son cousin oriental : barbare, sanguinaire, despotique, conquérant... Le Russe, un couteau dans chaque main et un troisième entre les dents, en veut à la Terre entière et s'en prend avec la même sauvagerie aux deux côtés de ses frontières.

Bien informé, le Français d'alors ne saurait se faire un tel jugement aussi implacable sans de scientifiques et objectives lectures, telle que celle de La Russie en 1839 qu'Astolphe de CUSTINE (ne ricanez pas) publie en 1843.

Homme de son temps au fait de l'information - il dessine pour bon nombre de journaux - et des connaissances, Gustave DORE se nourrit de l'abondante littérature sur le sujet pour réaliser, à 22 ans seulement, son Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la Sainte Russie (de son vrai nom complet).

On peut donc le suivre les yeux fermés - ou peu s'en faut - dans l'exploration de ce colosse aux pieds de glace qui surplombe l'Europe de sa longue et sanglante histoire.

"Les chroniqueurs les plus anciens rapportent que, vers l'an II ou II 1/2, le bel ours Polnor se laissa séduire par le sourire plein de langueur d'une jeune marsouine, et que de cette coupable union naquit le premier russe."

"Les anciens Russes adoraient Péroun, dieu de la paix, des moissons, des armées, de l'amitié, du commerce, de la guerre, de l'honneur, de la gloire, de la ruse, du mensonge et de l'orthodoxie, etc., etc., etc."

N'en jetez plus, la toque est pleine : difficile de trouver autre chose que des éclats de rire, des calembours poussifs (et je parle en expert en la matière), de l'humour sous toutes ses formes et une incroyable inventivité graphique entre les pages concoctées par l'auteur - et recomposées au gré des 4 éditions qui sont succédé de 1854 à 2014).

Cette belle histoire de la Russie est donc avant tout l'occasion pour Gustave DORE de s'en donner à coeur joie au niveau des mots (n'hésitez pas à revenir à plusieurs reprises sur ceux écrits en italique - hors locution latines - pour en chercher le double sens) et des images.

En la matière, outre certaines influences classiques - les innombrables lances dressées des innombrables armées ont un petit air de Paolo UCCELLO - les innovations sont nombreuses : cases noires ou blanches, simples silhouettes ou grandes taches pour "[cligner] l'oeil pour n'en rien voir que l'aspect général", l'auteur ne s'interdit aucune liberté pour son plus grand plaisir et celui de ses lecteurs.

Si la narration est empreinte des habitudes du feuilleton picaresque (répétition des situations, enchaînement presque frénétiques des événements) elle ne manque pas de modernité dans la manière dont elle interpelle les lecteurs (dès la 2ème planche), convoque le crayon ("[qui], s'arrête, scandalisé, devant les pages de Karamsin, et refuse de [...] rendre plus longtemps ses services") ou évoque l'éditeur ("maudit soit le jour où j'entrevis pour la première fois le visage d'un éditeur !")

Le seul point formel sur lequel on peut difficilement juger l'oeuvre est l'ordonnancement des cases - la mise en page, la maquette, ou quel que soit le nom qu'on lui donne - car il semblerait que chaque édition en ait eu sa version. Or, n'ayant que celle de 1996 à ma disposition, je ne saurais dire si elle diffère de peu ou de beaucoup d'avec les précédentes et la suivante.

Sous ses aspects avant tout humoristiques et fondamentalement novateurs, Histoire de la Sainte Russie appelle tout de même deux ultimes commentaires :

- oeuvre de son temps, elle n'échappe pas à certaines lourdeurs stylistiques, parfois, et de longs passages de texte nuisent un peu à la dynamique de la lecture (mais s'en priver serait perdre une partie du sel) ;

- oeuvre éclairée, elle laisse entrevoir, malgré ou grâce aux outrances, un certain avenir de la Russie tel que l'Histoire, depuis, a pu l'enregistrer.

A plus d'un titre, Histoire de la Sainte Russie a donc toute sa place dans votre bibliothèque et dans vos lectures : monument de la bande dessinée naissante, compilation d'images virtuoses et de textes intelligemment drôles, elle portraiture avec justesse l'excès dont le Français d'alors faisait montre vis-à-vis des Russes, mais sans doute aussi du reste du monde (il est évident que le Français d'aujourd'hui n'a plus les mêmes travers, n'est-ce pas ?).

Le mois russe de k.bd est une belle occasion de remettre ce livre sous les projecteurs, à la suite de ce que fit 2024 en 2014.

Champimages qui marquent l'Histoire.

Histoire de la Sainte Russie
Histoire de la Sainte Russie
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