Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
  • Contact

Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





Contacts

29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 10:07
La gigantesque barbe du mal

Vous êtes ici.

Ni là, encore moins là-bas.

Juste ici.

Aux côtés de Dave.

Dans sa maison bien ordonnée bordée par une rue bien ordonnée menant à une ville bien ordonnée.

Ordre et beauté, symétrie et cadences bien rythmées.

Ici bat à une vitesse lente et parfaitement mesurée.

La peau lisse qui l'enveloppe ne tolère aucune aspérité.

Bien sûr la mer aux formes chaotiques frappe les berges avec une terrible irrégularité, mais autant ne pas l'entendre ni la regarder.

Autant rester au coeur d'ici, les yeux rivés vers les axes concentrés sur l'ordre et les citoyens ordonnés.

Par la fenêtre de sa salle à manger, Dave peut à loisir contempler un monde de passants : de la droite vers la gauche, de la gauche vers la droite, ils défilent le long de sa palissade ou sur sa pelouse, bien cadrés, recadrés, encadrés par les deux fois quatre carreaux qui constituent sa fenêtre. Une vie en cadres, en cases. Dave assume à la perfection et jusqu'au bout son statut de héros ordonné de bande dessinée.

Lui-même dessine, d'ailleurs, sur du papier qui aurait pu être quadrillé, mais personne n'est parfait.

Oh, le dessin n'est qu'un passe temps pour lui, rien de bien sérieux.

Son vrai travail l'est bien davantage : il traite les données brutes que A&C Industries lui communique et les met en graphiques pour le plus grand bonheur de ses collègues qui, soudain, y voient plus clair. Ou font mine de.

Dave écoute les Bangles, aussi. Eternal Flame. Au travail, chez lui, le jour, la nuit. Ca l'apaise et le transporte en toute immobilité.

"Ici bas, tout au bout du bout, à la lisière des choses, tout le monde a besoin d'un truc. D'une habitude. Un moyen de faire taire le tumulte. Quelque chose de prévisible et de familier qui empêche de penser à Là. Quelque chose qui, grâce à Dieu, fasse barrière au désordre des rêves."

Dave n'est pourtant pas un homme à tumulte. Mais le tumulte, par la mer toute proche - il habite à la lisière d'Ici, un peu moins loin de Là que ses concitoyens - ne le quitte pas vraiment.

Par la mer, mais aussi par cet unique poil qui décore son visage, entre le nez et la bouche.

"C'était sans doute le poil le plus étrange, le plus résistant du monde. Car qu'importe si on le rasait, l'arrachait, le coupait, l'extirpait, l'épilait, en moins d'une demi-heure, il avait repoussé. Exactement comme avant."

Dave n'est pourtant pas un homme à poil (ah ah). Ni à cheveux, d'ailleurs. De la tête aux pieds, et vice-versa, il est "lisse comme une boule de billard." Tout en peau.

Aucune aspérité.

De l'ordre, du propre, du net.

Pourtant, "sous la surface des choses, en-dessous de leur peau, se cache quelque chose que nul ne connaît."

Et ça, le pauvre Dave va l'apprendre à ses dépends.

La gigantesque barbe du mal raconte donc l'histoire étrange d'une invasion : celle d'un homme envahi par le tumulte, d'un visage envahi par les poils, d'un monde envahi par le désordre. Ici, si bien rangé, ordonné, millimétré, cadré, se retrouve confronté à ses plus terribles angoisses, ses cauchemars d'horizon, ce chaotique, imprévisible, protéiforme et éparpillé.

Une métaphore pour évoquer la routine contre le rêve - aussi inquiétant soit-il -, la vie d'une bonne part de nos contemporains contre une certaines forme de liberté : Stephen COLLINS ne cache pas son message bien longtemps - il a même tendance à l'appuyer.

Ses choix chromatiques - monochromatiques, pour le coup ! - renforcent le doux pessimisme, la triste inéluctabilité de son propos : l'ordre a vaincu, a tout vidé de sens, tout lissé, et quand le chaos s'invite, l'ordre sait réagir pour survivre...

Une lutte éternelle servie à la perfection par le trait comme par la mise en page.

D'une part, l'élégance de la ligne soigne à égalité les allées bien taillées et les vagues hirsutes. Aux premières une rigidité souple (si, si !), aux secondes des volutes hypnotiques, à l'ensemble une étrange alchimie entre rigueur et liberté. Le trait épais et charbonneux, les crayonnés plus légers qui s'invitent parfois, les hachures qui modèlent les espaces, n'y sont sans aucun doute pas étrangers.

D'autre part, la richesse des découpages accompagne, berce, module, rythme la narration : le mini-gaufrier de la fenêtre ordonne le monde qui passe, le temps s'étire, se suspend ou s'accélère au gré des petites ou immenses cases (brillantes ruptures d'échelle) et le chaos lui-même sait mettre à mal ces mises en pages bien ordonnées quand il s'impose.

A trop étirer le temps qui passe si peu, COLLINS finit toutefois par lasser son lecteur, et le rythme un peu oppressant devient une lourde lenteur.

De plus, en appuyant un peu trop son message, en ramenant souvent la métaphore à des considérations justes mais un peu terre à terre et surtout convenues - la vie contemporaine nous plonge dans l'anonymat et nous fait exécuter des tâches stupides tout en étouffant notre part de rêve - l'auteur dessert la magie de son ouvrage et nous fait presque soupirer "tout ça pour ça".

Bel ouvrage - cette couverture, ah ! cette couverture ! - aux dessins envoûtants, La gigantesque barbe du mal souffre peut-être de sa trop dense pagination au service d'un propos un peu galvaudé.

C'est dommage.

Il serait toutefois regrettable de ne pas se montrer curieux à l'égard de ce premier titre de notre "mois de la barbe", sur k.bd, un mois que nous espérons au poil (ah, ah).

Champimages plein le visage

La gigantesque barbe du mal
La gigantesque barbe du mal
La gigantesque barbe du mal

Partager cet article

Repost 0

commentaires