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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

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20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 17:55
Table ronde à Hyères - Histoires d'Histoire

Histoires d'Histoire - Quand la BD se tourne vers le passé

Fête du Livre de Hyères – 11 avril 2015

Table ronde avec José-Louis BOCQUET, Catel MULLER et Laurent SIEURAC.

Comment en vient-on à réaliser de la bande dessinée historique ?

CM : Ma première bande dessinée, Lucie (2000), était une œuvre de fiction. La mise en scène des personnages et de leurs relations était au cœur de mon travail mais, bien vite, je me suis rendu compte que ces histoires tournaient en rond. J'avais besoin de la Grande Histoire.

Dans un premier temps, cela a conduit à ma collaboration avec Christian DE METTER avec Le sang des Valentines (2004), dont j'ai assuré le scénario. Je me suis ensuite intéressée à des personnages réels, qui sont souvent bien plus incroyables que les personnages de fiction.

Avec Kiki de Montparnasse (2007) puis Olympe de Gouge (2012), José-Louis et moi nous sommes intéressés aux « clandestines de l'Histoire. »

Aujourd'hui, avec Ainsi soit Benoîte Groult (2014), je réalise ma première biographie d'un personnage encore vivant.

LS : Arelate est la mise en scène de personnages fictifs dans un contexte archéologique précis. Une manière de revenir sur un certain nombre de « fantasmes historiques » présents chez de nombreux lecteurs – et auteurs.

Ce projet est né de la rencontre avec un archéologue, Alain GENOT, et d'un constat : le traitement de l'Antiquité romaine en bande dessinée tournait en rond. Ainsi, la plupart des histoires se consacrent aux grands de cette époque, aux empereurs (dans Murena, par exemple).

Bien qu'Arles compte de nombreux monuments, elle n'a jamais accueilli aucun palais. Elle abritait surtout des petites gens. Le premier projet ne devait se consacrer qu'à ces petites gens. Pourtant, certains éléments que nous avions écartés au départ ont fini par revenir dans l'histoire, comme les gladiateurs. Nous nous étions rendu compte que le sujet était plutôt mal traité par la bande dessinée classique.

Nous sommes à la recherche d'une certaine vérité historique et d'une restitution du quotidien, avec une certaine forme de voyeurisme.

Votre souci est-il donc de restituer fidèlement une époque précise ?

J-L B : Mettre en scène de vrais personnages, comme nous l'avons fait, nécessite de réaliser de véritables reconstitutions, donc de disposer de véritables informations. Toutefois, nous ne cherchons pas à faire des reconstitutions scientifiques : le plus important reste de raconter une histoire.

Le problème quand un scénariste raconte certains passages nécessitant une certaine précision documentaire, c'est qu'ensuite le dessinateur doit la réaliser. Ainsi, pour un passage d'Olympe de Gouge, j'avais imaginé une scène se déroulant chez le coiffeur et utilisant le fait historique que certaines coiffeurs du XVIII°s à Paris étaient noirs.

CM : une scène des plus simples mais qu'il fallait représenter avec une grande minutie ! J'ai donc consacré de longues heures à la recherche documentaire pour être sûre que le moindre objet, la moindre bricole seraient crédibles ! Quels miroirs, ciseaux, peignes, brosses... trouvait-on dans ces salons de coiffure ?

Plus largement, lorsque, comme nous l'avons fait, nous mettons en scène la vie entière d'un personnage, il faut tenir compte de toutes les évolutions qui se font dans son environnement : l'architecture, la mode évoluent plusieurs fois sur des décennies !

Nos recherches nous permettent également parfois de mettre à jours certaines « erreurs » historiques. Ainsi, quand José-Louis raconte le trajet qu'Olympe effectue entre Montauban et Paris, il met en scène la « turgotine », véhicule imposant dans lequel pouvait se jouer une métaphore de la lutte des classes. Mais il ne m'avait fourni aucun visuel. Et à force de recherches, j'ai pu constater, grâce à la reconstitution d'un véhicule conservé au Musée de la Communication de Riquewihr, qu'il y avait eu confusion et erreur de trente ans ! Olympe ne pouvait donc pas avoir employé ce mode de transport-là, et la belle métaphore imaginée par José-Louis tombait à l'eau.

LS : nous avons rencontré le même problème avec une scène de halage et le passage d'un pont. La reconstitution proposée par le Musée de l'Arles Antique ne tenait pas compte du chemin de halage. Nous avons donc fait appel à un architecte qui a proposé une solution crédible de pont avec un système de levage. Mais impossible de savoir si elle fut appliquée à l'époque.

D'une manière plus générale, la documentation pose d'autant plus problème que la période traitée est précise. Les tenues militaires en sont un bon exemple : elles changent parfois très vite et du tout au tout en très peu de temps !

Il en est de même pour les vêtements et les matériaux nécessaires à leur confection. Ainsi, les véritables « toges » que l'on associe à l'Antiquité étaient constituées d'une unique bande de tissu de six mètres sur deux. Il fallait donc disposer d'un matériau permettant de réaliser des morceaux d'étoffe aussi vastes ! Afin d'être au plus près de la réalité, nous travaillons sur ce sujet avec un archéo-styliste.

J-L B : nous avons rencontré des problèmes similaires pour Olympe. A la fin du XVIII°s, le stylisme apparaît, se crée, se développe, mais bien peu de documents nous sont restés sur le sujet. Et les historiens, jusqu'à une date récente, s'intéressaient peu à la vie quotidienne et bien davantage à la Grande Histoire.

LS : Graphiquement, j'emploie le sépia pour me faire plaisir et pour donner un côté ancien à l'image, mais il ne faut pas perdre de vue que l'Antiquité était très colorée, bariolée : les statues étaient peintes (comme dans les théâtres). Le blanc éclatant n'existait pas : il fallait blanchir les tissus à la craie, ce qui les rendait certes très blancs mais aussi très salissants.

Laurent, vous évoquiez les archéo-stylistes. Avec quels autres spécialistes avez-vous travaillé ?

LS : J'ai également travaillé avec un plongeur spécialiste de la céramique. Ses découvertes ont permis de comprendre comment le commerce du vin entre l'Italie et la Gaule a évolué à l'époque. Ainsi, la baisse du nombre d'amphores dans les épaves laissait penser que le commerce diminuait, que l'Italie n'exportait plus son vin. Pourtant, des pipettes et des amphores-échantillons ont été retrouvées dans certaines épaves. Des pipettes ressemblant comme deux gouttes d'eaux à celles que les viticulteurs emploient encore aujourd'hui pour prélever des échantillons dans leurs tonneaux. Or, à l'époque, les tonneaux étaient intégralement fabriqués en bois. Le mystère était donc éclairci : le commerce du vin entre l'Italie et la Gaule n'avait pas diminué. Les marchands avaient simplement remplacé les amphores par des tonneaux dont, aujourd'hui, il ne reste rien dans les épaves.

Mon travail de créateur se fait donc en parallèle avec la recherche, une recherche qui le fait évoluer. Difficile, dans ces conditions, de prévoir le nombre d'albums que la série comptera.

Ainsi, alors que mon récit devait se passer en bord de mer, la découverte de barques fluviales m'a fait préférer... le fleuve !

Au niveau des dialogues, j'essaie également de coller au plus près de la réalité historique. Ainsi, ceux de la scène du sacrifice votif dans un amphithéâtre ont été supervisés par un étudiant-chercheur.

Est-ce plus facile ou plus difficile de travailler sur des figurines historiques encore vivantes ?

CM : c'est très différent, bien plus rock'n roll ! Car il faut prendre en compte le regard de l'autre, qui compte beaucoup. Avec Benoîte GROULT, une véritable amitié est née, Benoîte s'est appropriée le projet et m'a, de fait, demandé de faire des retouches au niveau du texte, des images... Mais en faisant preuve de beaucoup d'humour et d'affection, donc ça a fonctionné !

Je travaille actuellement sur un projet avec Mylène DEMONGEOT. Elle aime la bande dessinée, elle m'apporte énormément de documentation, mais elle a également tendance à romancer à outrance certains passages.

On pourrait penser que vous êtes venue chercher des figures locales !

CM : ces deux rencontres se sont faites totalement par hasard.

J-L B : travailler sur et avec des personnages encore vivants relève d'avantage du recueil de témoignages que de la véritable exploitation d'un matériau historique.

Benoîte GROULT a veillé à ce que les reconstitutions soient les plus précises possibles.

A l'inverse, mes entretiens avec Georges LAUTNER (2000) m'ont permis de constater que chaque personne a une mémoire très sélective de sa propre vie. Dès que l'on creuse pour vérifier certaines dates, certains faits, on se rend compte que la chronologie est rarement respectée, qu'il y a des erreurs... « On n'est pas à quinze ans près ! » disait LAUTNER. Il ne faut donc jamais perdre de vue qu'il ne faut pas écouter son sujet d'étude !

Lorsque vous choisissez un sujet historique, le retenez vous uniquement pour ce qu'il représente de passé ou pour la manière dont il peut vous aider à interroger notre époque ?

J-L B : Nous choisissons des personnages qui ont un écho dans notre époque contemporaine. En l'occurrence des femmes libres.

Olympe de GOUGE a longtemps été occultée : elle était considérée par ses contemporains comme une hystérique ! Il a fallu attendre le bicentenaire de la Révolution Française, en 1989, pour que les historiens et les médias, en quête de nouvelles figures historiques, de nouveaux symboles, s'intéressent à elle.

Avec ce personnage, nous offrons une histoire classique, celle de la Révolution Française, exposée du point de vue féminin. Olympe n'avait jamais été jugée sur ses propres textes, sur ses pièces de théâtre. Il était imporant de la réhabiliter pour ce qu'elle avait fait et non pour l'image que l'on avait d'elle.

C'est un peu le même travail, mais de manière autobiographique, auquel Benoîte GROULT s'est livrée avec Ainsi soit-elle (1975) : en racontant sa propre histoire, elle donne un nouveau point de vue sur une époque, son époque.

Comment le public reçoit-il vos œuvres historiques ? Ces travaux permettent-ils à un nouveau public de découvrir les figures, les périodes que vous mettez en scène ?

J-L B : Avec Olympe, nous avons participé au Salon du Livre d'Histoire de Blois. Cette manifestation essaie de développer des outils de vulgarisation efficaces, et Olympe a été accueilli comme un bon outil pédagogique. De quoi faire écho à la justesse que nous ne cessons de rechercher dans notre travail.

LS : Arelate a été accueilli très favorablement dans les écoles et les classes de latinistes. Certaines œuvres du Musée de l'Arles Antique sont aujourd'hui très demandées un peu partout en France grâce au succès de la bande dessinée. De même, de nombreux lecteurs se déplacent dans les musées pour retrouver les objets découverts dans la bande dessinée.

Notre succès nous a également permis de nous raprocher de l'Institut National de Recherche Archéologique Préventive, avec lequel nous exerçons une veille archéologique : il nous prévient de toute découverte un peu atypique.

La bande dessinée a un grand intérêt en matière de vulgarisation.

J-L B : Elle a un double impact : celui du récit et celui de l'image.

LS : Les musées demandent des expositions à partir des planches de bande dessinée. Le genre offre une nouvelle entrée sur des sujets historiques. La bande dessinée, par ses spécificités, peut se permettre la fiction mais doit s'interroger en permanence sur les limites à ne pas franchir en matière d'interprétation. Tant que ce que nous proposons pourrait être vrai, ça passe.

J-L B : Cela explique l'évolution du regard porté sur la bande dessinée. Aujourd'hui, on la considère comme un outil de communication, comme un allié pédagogique.

LS : L'archéologie a elle aussi beaucoup évolué depuis les années 1970. Elle s'intéresse moins aux mosaïques, aux œuvres d'art qu'autrefois et davantage aux détails du quotidien.

José-Louis, dans la série d'interviews L'espoir dans la BD, tournée au Salon du Livre de Paris en 2015, vous dites que « l'Âge d'or de la BD, c'est aujourd'hui ». Pourriez-vous développer ?

J-L B : Je fais partie de la génération qui a connu les auteurs qui ont créé la bande dessiné moderne, dans les années 1970. J'étais alors un jeune fan qui suivait les auteurs, allait à leur rencontre.

Jusque dans les années 1980, les médias officiels ne s'intéressaient ni à la bande dessinée ni à ces grands auteurs. Les seules traces qu'il en reste aujourd'hui sont les travaux de fans comme moi. Personne d'autre ne recueillait la parole de ces auteurs.

Personne non plus ne s'interrogeait alors sur la conservation des œuvres originales, qui finissaient bien souvent piétinées dans les ateliers d'impression.

Il ne faut bien sûr pas perdre de vue que le contexte économique est aujourd'hui plus difficile pour les auteurs : la disparition de la prépublication dans une presse BD spécialisée au profit d'une parution directement en livre précarise la situation des jeunes auteurs (il faudrait d'ailleurs se pencher davantage sur le champ historique et économique de l'édition).

Pourtant, les jeunes lecteurs des années 1960-1980 n'ont pas cessé de lire de la bande dessinée. Ils lui ont ainsi permis d'atteindre une certaine reconnaissance : on peut aujourd'hui lire de la bande dessinée sans passer pour un débile. Ce qui n'a pas toujours été le cas !

De plus, la bande dessinée occupe aujourd'hui tous les champs éditoriaux : l'autobiographie, la bande dessinée historique... Et le lectorat s'est lui aussi affiné.

La bande dessinée a donc aujourd'hui un poids spécifique qui lui permet de s'exprimer en toute liberté.

Table ronde à Hyères - Histoires d'Histoire

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