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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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6 septembre 2015 7 06 /09 /septembre /2015 18:56
Goliath*

"Les Philistins réunirent leurs armées sur une montagne, les armées d'Israël campaient sur une montagne en face : une vallée les séparait."

Tentes, bannières, soldats et tours de garde : rien ne manque dans le campement philistin. Tension et surveillance sont de mises face à un adversaire que l'on ne voit pas mais dont on devine mouvements et intentions. Dont on imagine tentes, bannières, soldats et tours de garde comme le veut la logique de la guerre.

Attente et silence pèsent sur la vallée qui sépare les deux armées. Aucune ne bouge afin de ne pas s'exposer aux assauts de l'autre. Un statu quo parti pour durer, durer, durer...

Heureusement que les Philistins comptent dans leurs rangs un fin stratège : "Je pense avoir la solution pour nous tirer de cette impasse et gagner la guerre en deux semaines, en sacrifiant deux vies tout au plus."

Deux vies pour mettre fin à une guerre : quel roi hésiterait face à un si maigre prix à payer ?

"Il me faudrait juste un soldat, une armure, une lance, une épée et un bouclier, le tout sur mesure."

Et quelle mesure : celle de Goliath de Gath, aussi grand de taille que de cœur, enrôlé bien malgré lui dans l'armée mais "surtout [affecté] à la paperasse."

"Je n'ai rien d'un héros. Je suis une des pires lames de mon peloton."

Qu'à cela ne tienne, mon bon Goliath.

Ta mission est simple : chaque jour délivrer le même message à l'invisible ennemi qui fait face à ton armée et attendre, attendre, attendre, jusqu'à ce que, intimidé, l'ennemi capitule.

Simple. Efficace. Et peu coûteux en vie(s), en effet.

En plus, cette belle armure faite sur mesure n'est pas des plus inconfortables. Et ton jeune porte-bouclier, même s'il croit à la moindre rumeur te concernant, est d'une agréable compagnie.

"Le Philistin s'approchait matin et soir et s'adressait aux troupes d'Israël."

Matin et soir.

Soir et matin.

Du camp à la vallée.

De la vallée au camp.

Imperturbable, s'habituant presque à l'étrange décor rocheux qui l'accueille avec régularité, Goliath remplit sa mission. Sous le soleil, le vent, la pluie, le brouillard.

Délivré de l'étreinte de l'attente, le reste de l'armée se détend et en oublierait presque son champion.

Qui ne demande peut-être que ça lui aussi : retrouver la tranquillité. Pourquoi pas dans l'oubli ?

Tel Sisyphe qu'Albert CAMUS imaginait heureux, Tom GAULD se penche sur le biblique Goliath et lui imagine un caractère placide et une propension à la contemplation.

Loin de la force dévastatrice dont l'imagerie classique l'a souvent affublé, l'auteur fait de son personnage une montagne tranquille qui se contente de suivre les ordres mais qui aurait préféré se contenter de contempler la lune, les étoiles, les cours d'eau ou les cailloux.

"Qu'est-ce que c'est ?

_ Un galet... Tu le veux ?

_ Pourquoi je le voudrais ?"

Seul être sensible - poète ? - au sein de son armée il est tout désigné pour le sacrifice qui devrait permettre d'épargner "les siens" - et de leur assurer la victoire.

Lentement, mécaniquement, Tom GAULD se penche donc sur l'ensemble des circonstances et des événements qui ont conduit Goliath à faire face au non moins mythique David.

En s'attachant aux pas du géant et en prenant le temps de nous exposer son caractère et son regard sur le monde, l'auteur nous brosse le portrait d'un homme décalé en phase avec le monde plutôt qu'avec les hommes.

Un parfait candidat pour notre mois de la "spiritualité" sur k.bd.

Graphiquement, l'artiste déploie le trait dépouillé qui le caractérise : des visages minimalistes, des hachures bien placées et un parti-pris chromatique (noir-blanc-brun) qui renforce l'emprise du minérale sur cet univers figé dans l'attente.

Utilisé à la perfection, le langage de la bande dessinée fait résonner cadrages, angles de vues et ellipses avec la narration. Les quelques gaufriers sont toujours judicieux et les pleines pages pertinentes et effaces à souhait. L'histoire aurait même pu se clore sur la dernière d'entre elles, trois pages avant la fin.

Epurement de la forme au service de la clarté du fond : avec Goliath, Tom GAULD démontre sa maîtrise de l'art difficile, subtil et délicat de la simplicité.

En prenant l'histoire mythologique à contre-pied, il donne à son personnage principal le statut de héros philosophique qu'il n'avait jamais eu.

Pas étonnant qu'une partie du reste de son œuvre soit placée sous le signe de l'absurde.

Goliath mérite une attention de lecture similaire à celle des Intermezzo, non pas pour en capter toutes les complexes subtilités mais pour en apprécier la profondeur silencieuse.

Chronique de l'attente et du poids du destin, cette bande dessinée est à ranger parmi les œuvres magistrales.

Champimages du temps figé

Goliath*
Goliath*
Goliath*

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