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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 22:50
Vie de Mizuki - T1 L'Enfant*

Toujours sur la lancée de notre thème "BD et enfance", sur k.bd, nous prenons un peu le large vis-à-vis de l'Europe pour nous orienter (ah, ah) vers le Japon.

S'il est un nom de mangaka que l'on a souvent entendu en France depuis une dizaine d'années, c'est bien celui de Shigeru MIZUKI. Remarqué et primé à Angoulême en 2007 pour son étrange et notable NonNonBâ, il a bénéficié du talent, de la patience et de la constance des éditions Cornélius qui nous ont ainsi fait profiter des ouvrages marquant de son oeuvre (Kitaro le repoussant, Opération Mort, Hitler...).

Une bonne partie de sa production, à commencer par NonNonBâ, porte la marque de la vie peu commune qu'il mena : enfance peuplée de yôkai (les esprits du folklore japonais), jeunesse marquée par la deuxième Guerre Mondiale... Toutefois, en 2001 (date de sa première publication au Japon) Shigeru MIZUKI entama la rédaction d'une véritable autobiographie dessinée, sobrement intitulée Vie de Mizuki.

Voici un aperçu de son premier tome : Enfant.

"La légende raconte que je suis né à Sakaï-minato, dans le département de Tottori.

Mais en réalité...

Je suis né à Osaka, dans un endroit appelé le "Village Kohama"...

... le 8 mars 1922."

[Nous pourrons remarquer que la 2ème de couverture de ce même ouvrage indique que l'auteur est né... à Sakaï-minato. La légende perdure bel et bien !]

Fils d'une femme au foyer et d'une homme d'affaires à tout faire, Shigeru, surnommé Gege par ses amis, est le 2ème garçon d'une fratrie de trois.

Rêveur ("J'ai la manie de me poser des questions et d'y répondre moi-même. C'est pour cela que je n'ai pas parlé jusqu'à l'âge de quatre ans"), insouciant et gourmand ("J'estimais que l'univers tout entier était comestible") dès les premiers mois, il le resta durant plusieurs années. Un peu à l'image de son père.

Peu porté sur l'école - un autre de ses traits caractéristiques qui le suivit toute sa vie ! - le jeune MIZUKI évolue entre les nombreux livres et magazines de son père (ce dernier rêvant d'écriture) et les récits peuplés d'esprits de la grand-mère qui le garde souvent (la fameuse "NonNonBâ").

La vieille dame lui ouvre les portes d'un monde richement peuplé situé au seuil de notre conscience et de nos sens : M. Beto Beto, Azuki-akan, Otoroshi... Tous plus nombreux, hideux, cachés, mystérieux, parfaits pour expliquer l'inexpliqué (les tâches humides au plafond, le bruit dans le grenier...) et à enseigner le respect aux plus jeunes. Quitte à leur faire perdre le sens des réalités.

Il faut bien reconnaître que la réalité n'est pas des plus tendres avec le jeune garçon : sa famille est frappée de plein fouet par la crise économique mondiale (de 1929) et les bagarres entre plus jeunes et plus vieux ou entre bandes rivales sont particulièrement violentes.

Mais le petit Shigeru a la chance d'avoir un père certes insouciant mais porté sur la culture et les arts : il permet à son fils de lire la mythique revue Shonen Jump (qui publie des histoires pour les plus jeunes) et surtout il achète un projecteur pour permettre aux villageois de profiter des films et dessins animés qui, depuis peu, sont doués de parole.

Un fait notable qui n'est pas sans rappeler la vie d'un autre pilier de l'histoire des manga : Osamu TEZUKA. Les deux enfants - qui n'ont que 6 ans d'écart - partagent d'ailleurs également une même passion pour les insectes. Mais cessons là le jeu des comparaisons.

Entre mauvais résultats scolaires - MIZUKI est incapable de se lever le matin, donc incapable de suivre correctement les cours -, humiliations par les plus âgés et pauvreté domestique (son père ne cesse de courir après le travail, parfois très loin de leur village), le jeune garçon passe beaucoup de temps à se promener, errant parfois sans but, mais l'esprit toujours occupé.

"J'espérais pouvoir rencontrer un jour, au cours d'une promenade, les monstres tapis dans les montagnes et les champs, ou les kappas dans les rivières."

L'insouciance du personnage dénote d'avec le contexte toujours plus tendu dans lequel il évolue : conflit avec la Chine, la Russie, bientôt les Etats-Unis, la Japon ultra-militariste et fanatique vis-à-vis de l'empereur tremble également de l'intérieur à travers de nombreux coups d'Etat.

Pourtant, c'est peut-être sa totale lucidité à ce sujet (après tout, sa mère lit et commente les journaux à longueur de journée) qui lui fait inconsciemment adopter son détachement : "Que vas-tu devenir ? _ Ne t'en fais pas. La guerre décidera pour moi."

Il n'a pas tort. La guerre l'emporte et apporte avec elle son lot de privations et surtout d'humiliations. L'enfance s'éloigne à toute vitesse.

Cette histoire fleuve (près de 500 pages pour ce seul premier tome, dont de nombreuses notes et une petite chronologie pour ne pas s'y perdre) est servie avec le grand écart graphique auquel l'auteur nous a habitués : les scènes familières le représentant lui ou ses proches sont traitées avec le trait caricatural qui le caractérise tandis que les éléments historiques (affiches de films, hommes politiques, images de guerre) reprennent avec un réalisme tout photographique l'iconographie de l'époque.

L'auteur promène sa tête ronde immanquable dans de somptueux décors naturels ou des gros plans à l'exagération propre aux productions nippones.

Sa galerie de personnages secondaires est hilarante de difformités (nez énormes, têtes cabossées...) et les épisodes scatologiques (sorties nocturnes aux toilettes, problèmes intestinaux...) ne sont pas passés sous silence (ah, ah), le tout visant sans doute à désamorcer par le rires et la caricature une réalité somme toute assez rude.

Ce récit est porté par trois voix qui s'interpellent parfois : le petit garçon en pleine action, le vieux mangaka assis à son bureau et un... avatar (?), mi-homme, mi-chat, qui commente le tout. Si l'on y ajoute les deux vieillards qui évoquent, de temps en temps, l'actualité géo-politique mondiale, on peut constater que Shigeru MIZUKI a adopté une narration moderne et extrêmement dynamique.

Par l'ensemble des sujets qu'elle aborde et la manière dont elle les traite, cette Vie de Mizuki vaut donc autant pour les informations qu'elle nous livre sur l'auteur et sur la vie au Japon dans ces années-là que pour la manière dont les voix se font écho pour la raconter.

Une première pierre narrative qui fait écho à Gen d'Hiroshima ou Une sacrée mamie pour en savoir un peu plus sur la vie des futurs mangaka à travers le XX°s au Japon.

Derniers feux médiatiques en date pour l'auteur : l'annonce de son décès en novembre 2015. Après une vie plus que bien remplie et mouvementée, il a tiré sa révérence, laissant derrière lui une oeuvre conséquente et atypique, réécriture constante de cette vie "entre rêve et réalité" qu'il semble n'avoir jamais tout à fait quittée.

Champimages d'archives.

Vie de Mizuki - T1 L'Enfant*
Vie de Mizuki - T1 L'Enfant*
Vie de Mizuki - T1 L'Enfant*

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