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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 08:49

Atar Gull - CouvertureJ'ai eu Atar Gull entre les mains il y a déjà quelques mois, à l'occasion d'un de nos Ragings Bulles. A la croisée du travail de deux auteurs de talent, Fabien NURY et BRÜNO, j'en avait entamé la lecture avec enthousiasme. Et l'avait achevée déçu... D'où mon silence ici, à ce sujet.

Pourtant, mes consoeurs et confrères de K-BD m'ont convaincu de me replonger dans cet album pour le thème du mois de juin : la vengeance.

 

Retour, donc, sur Atar Gull, ou le destin d'un esclave modèle, nouvelle preuve, s'il en fallait, que la vengeance ne connaît aucune limite, dans le temps comme dans l'espace.

 

Afrique-Amérique-Europe. Les trois sommets d'un bien funeste triangle que les géomètres européens mirent en place très vite après avoir foulé le sol outre-Atlantique. Le Nouveau Monde offrait en effet de vastes horizons à cultiver, mais manquait cruellement de main d'oeuvre - décimée par les conquistadores et les maladies inconnues qu'ils véhiculaient.

Fort heureusement, l'homme moderne et cultivé ne manquait pas de ressources. L'Amérique manquait d'hommes ? L'Afrique en regorgeait. Ne restait qu'à se servir.

 

C'est ce que Claude Borromée Martial Benoit   s'apprête à faire, comme bon nombre de ses collègues marchands. Acheter une bonne cargaison de "nègres, négresses et négrillons", en échange d'armes, de poudre, de plomb, de fer, et d'un peu de verroterie, lui faire traverser l'océan en espérant avoir le moins de "déchet" possible, et revendre les meilleurs pièces - ou en tout cas les survivantes - sur les marchés jamaïcains où la main d'oeuvre à la peau d'ébène s'arrache à prix d'or.

Oh, ne jugez pas ce sordide marchand d'hommes : il ne le fait que pour sa belle Catherine et pour l'avenir de leur enfant. Les esclaves sont la marchandise la plus rentable du moment, alors pourquoi s'en priver.

Surtout que le lot que lui a remis le roi des Grands Namaquas contient une pièce de choix : Atar Gull, le chef des Petits Namaquas. Colossal, silencieux, joues scarifiées, regard brûlant de haine. Assûrément les riches propriétaires jamaïcains se l'arracheront.

 

Voilà donc le fils du chef des Petits Namaquas, qui a juré de ne jamais pleurer, emporté contre son gré au-delà de l'océan, avec les siens. Encalés dans à peine mieux que des cercueils, mal nourris, malmenés, ils savent que peu d'entre eux arriveront à bon port, même si rien de bon ne les y attend.

 

Mais la route est longue jusqu'aux Amériques. Suffisamment pour attiser la colère, la haine, et l'envie de vengeance d'Atar Gull.

Trop longue aussi pour un petit vaisseau de commerce offert aux prédateurs des mers qui n'ont pas besoin de battre pavillon squelettique pour faire rôder la terreur et la mort.

 

Qu'importe la manière, une fois pied à terre, les rares esclaves survivants constituent des pièces de choix pour les planteurs de la Jamaïque. Comme prévu, Atar Gull fait un parfait "mandigo". Attentif, débrouillart, et surtout parfait comédien, il attend son heure. Patiemment. Jusqu'à ce qu'il découvre qui son "bon maître Will" a fait pendre un beau matin. Belle montre à gousset en main - un cadeau de son si bon maître - il passe enfin à l'action. Difficile alors d'arrêter un feu qui couvait depuis si longtemps. Et tant pis si les dégats sont plus étendus que prévus...

 

Croisé dans des récits souvent historiques - mâtinés de fantastique, comme Légion, ou pas, comme Il était une fois en France - Fabien NURY se penche ici sur une période riche et sordide de l'histoire du monde, et surtout des Européens.

Puisant chez Eugène SUE la matière de son histoire, il met en scène la complexité des intérêts humains dans un monde qui, pour la première fois quasiment, se mondialise vraiment. Sans manichéisme, il décortique les motivations de chacun, non pour chercher à racheter leurs pires exactions, mais davantage pour comprendre comment, à partir d'un certain système de pensée, on peut être amené à commettre en toute légitimité - pour soi - ce qui aux yeux des autres passera pour la pire barbarie...

Commerçant, pirate, planteur... Tous ont leurs bonnes raisons, quelles qu'en soient les conséquences.

Atar Gull seul semble peut-être échapper à cette complexité : prêt à tout pour survivre, il est avant tout mû par une force primale, presque sauvage, qui finit par l'aveugler, puis le dévorer.

 

Pour contre-balancer la gravité du propos et l'horreur de certaines situations, le dessin de  BRÜNO, tout en épure, est parfait : ligne très claire, couleurs en aplats tranchés (le travail de Laurence CROIX), mais toujours une grande expressivité, notamment par l'intermédiaire des regards des personnages (notamment celui, incendiaire, du héros).

La BD historique, souvent victime de la profusion des détails "pour faire vrai", y gagne en symbolisme et en intemporalité.

Certains visages ont la beauté des masques anciens (Brulart, Atar Gull), d'autres sont un peu plus fades. Et l'on se demande parfois si BRÜNO n'a pas un peu trop épuré son dessin : non que les cases semblent vides - loin de là ! - mais elles manquent parfois un peu de consistance (alors que, dans mon souvenir, son Nemo était un peu plus dense, tout en gardant son caractère épuré).

 

Ce qui m'a le plus dérangé à l'époque, et qui me dérange toujours, c'est que, malgré une large pagination (plus de 80 pages dessinées !), certaines situations s'enchaînent un peu trop vite, et de manière un peu trop convenue.

Certes, tout s'accélère à un moment donné, mais on reste sur sa faim, et la vengeance a finalement bien moins de sel que tout ce qui l'a précédée.

Manière peut-être pour les auteurs de ne pas s'y complaire, et de faire de leur histoire une fable morale dont personne ne sort indemne et grandi.

Mais peut-être que le dénouement aurait mérité un peu plus d'ampleur pour être plus efficace. Manque de place des auteurs ? Fidélité au texte d'origine ? Il faudra à l'occasion leur poser leur question.

 

Au final, un one shot intéressant mais un peu convenu à mon goût, qui aurait peut-être mérité quelques pages de plus, mais qui, reconnaissons-le, sait traiter une période complexe sans sombrer dans la facilité de la simplification. En cela NURY reste un fin observateur de l'insaisissable nature humaine, et BRÜNO sait la restituer à moindres traits, ce qui la rend d'autant plus percutante.

 

Champimages en demi-teinte.

 

Atar Gull - Extrait 1

 

Atar Gull - Extrait 2

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