Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
  • Contact

Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





Contacts

24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 14:25

Chroniques de Jérusalem - CouvertureQue ce soit dans le cadre de son boulot (les films d'animation) ou de celui de sa femme (qui travaille pour M.S.F.), Guy DELISLE voyage beaucoup, et souvent longtemps (ses séjours durant au moins plusieurs mois). De quoi lui permettre de totalement s'immerger dans les différents pays où il a pu vivre, et remplir ses carnets de centaines de croquis.

Après la Corée du Nord, la Chine et la Birmanie, le voici donc en train de débarquer à Jérusalem au mois d'août 2008, avec femme (logique, vu que c'est elle qui vient en mission) et enfants (au fil des tomes, on a pu voir l'évolution et surtout l'accroissement de la famille DELISLE).

 

Commencent alors des Chroniques de longue haleine (plus de 300 pages) naviguant entre petits morceaux de vie quotidienne familiale et regards sur une partie du monde (je voulais écrire "sur des pays", mais c'est fou comme de petits mots peuvent peut-être porter en germe de vastes polémiques...) où rien n'est simple et tout est douloureux.

 

"Alors, on est dans la partie "Est" de Jérusalem. C'est un village arabe qui a été annexé suite à la guerre des Six Jours en 67.

_ Donc on est bien en Israël ?

_ Euh... Oui... Enfin, ça dépend. Pour le gouvernement israëlien, on est en Israël, ça, c'est certain, mais pour la communauté internationale qui ne reconnaît pas le partage qui a été fait en 67, nous sommes en Cisjordanie, ce qui doit devenir la Palestine (si jamais ça se fait un jour).

_ Ah oui, d'accord. Et sinon, c'est la capitale du pays, Jérusalem ?

_ Ben, là encore c'est pareil, pour la communauté internationale, c'est Tel-Aviv, toutes les ambassades sont situées là-bas. Mais pour Israël, c'est Jérusalem. La Knesset (le parlement) est ici, pas à Tel-Aviv.

_ Mmm... D'accord. [Bon, j'ai rien compris, mais je me dis qu'avec une année entière devant moi, je devrais arriver à y comprendre quelque chose...]"

 

Nous voilà donc marchant à ses côtés, de Beit Hanina - où se trouve l'appartement mis à leur disposition par M.S.F. - à différentes villes dont nous avons tous déjà plus ou moins entendu parler au gré des souvent terribles actualités : Naplouse, Hébron, Ramallah, et bien sûr Gaza.

 

Ne disposant pas des accréditations nécessaires, il ne peut se rendre partout - même lorsqu'il est accompagné par des représentants de M.S.F. ou de différentes associations et O.N.G. qu'il découvre et côtoie - et se retrouve souvent confronté à des contrôles, de la méfiance ou de l'hostilité.

Les quelques voyages qu'il effectue à l'étranger, pour assister à différents festivals de BD, lui permettent de toucher du doigt, à chaque retour, le degré de prudence (de paranoïa ?) déployé par Israël dès que le moindre soupçon quant aux raisons du voyage apparaissent (et le soupçon semble être l'une des denrées les mieux cultivées sur place).

 

Bien qu'obnubilé par l'immense mur érigé par les Israëliens - mur dont on peut voir de nombreux croquis sur le blog qu'il a réalisé durant son séjour - l'auteur essaie de ne pas se focaliser sur les barrières (physiques ou mentales) et les tensions permanentes (le moindre rassemblement, le moindre point de passage pouvant mettre le feu aux poudres), mais plutôt de porter un regard ouvert et curieux sur une terre très riche et très contrastée.


Les situations les plus paradoxales - et parfois les plus absurdes - concernent les édifices religieux (comme le Saint-Sépulcre, par exemple, dont six communautés différentes se partagent le gestion selon un texte de statu quo établi en 1852). Les visiter n'est jamais de tout repos, car les accès et les horaires sont à géométrie très variables suivant la nationalité, la croyance, le jour de la semaine...

Les pratiques religieuses individuelles ou communautaires ont parfois des manifestations extrêmes qui peuvent intriguer (celles des Samaritains, par exemple) ou inquiéter (celes de certains juifs ultra-orthodoxes qu'il ne fait pas bon croiser en voiture un jour de Shabbat, par exemple), mais qui laissent difficilement indifférent. Durant le Ramadan, Guy DELISLE en vient à se demander s'il doit ou pas manger dans la rue, au vu de tous...

 

Pourtant, la vie et les moeurs de toutes ces populations mêlées sont complexes : l'auteur croise des femmes arabes faisant leurs courses dans un hypermarché situé au coeur d'une colonie juive ; il donne des cours à des étudiantes et étudiants qui, d'une ville à l'autre, d'une université à l'autre, n'ont pas la même culture artistique ni les mêmes réactions face à son travail (et notamment face à certains dessins de nus) ; les agents de sécurité ou les militaires auxquels il a affaire chaque jours peuvent se montrer tout autant hostiles que conciliants.

Difficile, par conséquent, de savoir sur quel pied danser.

Heureusement que, le temps et la curiosité aidant, l'auteur réussit à faire certaines rencontres, notamment celle du prêtre luthérien de l'église Augusta Victoria, sur le Mont des Oliviers. Ce dernier lui permet d'accèder à un clocher tranquille où il installe son atelier : le calme enfin trouvé (loin de l'agitation de la ville et des incessantes solicitations de ses deux enfants), il peut s'adonner à la création. Mais l'élan ne vient pas. A quoi bon rester le nez collé à une feuille sur une table ? Alors il reprend les croquis.

 

Etrange sentiment également que la lente mais inévitable accoutumance dont DELISLE se retrouve victime face à des événements pourtant loin d'être anodins : le port d'armes de poing ou automatiques par une partie de la population ou, pire, le passage des bombardiers au-dessus d'une station balnéraire où il prend un peu de bon temps avec enfants et ami.

"Hé ! Mais c'est pas des avions militaires qui passent devant nous depuis tout à l'heure ?

_ Ca m'en a tout à l'air.

_ Ils vont en direction de Gaza, si je ne m'abuse... C'est pas fini leur opération ?

_ Il y a encore quelques frappes par-ci, par-là.

[Silence...])"

 

 

Difficile de chroniquer les Chroniques de Jérusalem, en fait, en raison de leur densité : rien n'échappe à l'oeil de Guy DELISLE qui sait rendre avec minutie lieux, personnes, propos et situations.

Son ton et son trait tentent de rendre avec distance et un certain décalage ces vies et ces histoires complexes, tendues, critiques, mais trouvent parfois leur limite face à la gravité et l'inextricabilité (ouf) de ce qu'il voit.

Son trait, justement, toujours aussi simple et lisible, laisse parfois la place - en têtes de chapitres, notamment - au dessin plus fouillé dont il noircit ses carnets de croquis : la matière y vibre et les lieux et architectures découverts au gré de ses errances y sont mis en valeur.

 

Au final, l'auteur nous livre une nouvelle fois un témoignage que l'on pourrait qualifier de franc, direct, et autant que faire se peut objectif. Conscient de ses propres limites et de ses paradoxes dans ce contexte si particulier - un contexte qui nous suit depuis des dizaines d'années, et auquel il est difficile d'échapper - il essaie de rester entier et, sans toutefois faire du BD-journalisme ("J'ai comme l'impression de pas trop faire le poids comme grand reporter"), il réussit, par l'ensemble des tranches de vie qu'il nous livre, à nous faire partager son regard sur ce monde et ses complexités.

Un agréable et intéressant contrepoint aux travaux de Joe SACCO, par exemple.

 

Champimages en voyage mais pas en vacances.

 

Chroniques de Jérusalem - Extrait 1

 

Chroniques de Jérusalem - Extrait 2

 


Partager cet article

Repost 0

commentaires