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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 16:14

Féroces tropîques - CouvertureOn les imaginait torrides, on les savait tristes, on nous les révèle féroces. Décidément, les tropiques n'évoquent ni la fadeur, ni l'indifférence.

 

Marchant dans la lumière modelée, un homme s'avance, seul, sombre. "Le peintre", peut-être, comme on l'appelle à bord, en cet automne 1913, quelque part au bout du monde, à bord du Kaiserin Augusta IV.

Embarqué pour une mission océanographique qui ne l'est peut-être pas tant que ça, en ces temps troublés de tensions mondiales, Heinz von Furlau découvre la mer, qui le prend au plus profond des tripes, et un monde exotique - tropical, donc ! - qui lui saute aux yeux, au corps, au coeur. Nature hostile mais nature magique, tout en odeurs, formes et couleurs, que l'artiste expressionniste couche sur son carnet de croquis, accumulant les angles et les matières pour rendre cet ailleurs insaisissable.

 

Mais point de naïveté ou de paradis perdu à l'horizon : l'ici est dur, l'ailleurs fait mal, et la mort n'a pas de frontières.

"Je ne comprends rien à la violence.

Je ne comprends rien aux hommes.

Cette ignorance va me tuer."

 

De la mer à la terre, il n'y a qu'un pas élémentaire. Et 1913 n'est qu'à une portée d'Histoire des tranchées où von Furlau se retrouve, bien malgré lui, une nouvelle fois rattrapé par la folie des hommes.

"La peinture, ici, ne sert à rien. Rien ne sert à rien, rien n'a de sens, ni de couleur. Le monde est noir."

Le feu des soleils brûlants a laissé place à celui, nourri, des mitrailleuses. les sangsues sont devenues barbelés, les moustiques balles sifflantes. Seules la mort et la folie demeurent.

 

Et après la guerre, le monde s'accélère. Politique, art, les mouvements s'enchaînent, s'opposent, se composent Trop pour von Furlau qui rêve de retrouver la simplicité perdue. Il n'est plus à sa place.

"L'art, c'est un corps nu parcouru de motifs végétaux. Une joue scarifiée. Tout le reste est vain."

Le Dadaïsme lui échappe, le petit moustachu teigneux et agressif qui s'agite de plus en plus lui fait peur.

"Je retourne où je suis né.

Au pays des couleurs.

Au pays du silence."

 

Fuir là-bas fuir, comme dirait le poète.

Et le peintre de reprendre la mer.

 

Magnifique osmose entre deux auteurs pétris de talent et de sensibilité.

Thierry BELLEFROID, journaliste spécialiste de BD, romancier, signe ici son premier scénario de BD, si je ne me trompe pas. Bien plus, il crée tout un univers personnel et artistique à travers son héros, peintre empêtré dans les rêves, violences et contradictions de son époque.

Avec un sens de la formule imagé et poétique, BELLEFROID alterne allers et retours entre lieux et périodes marquant de la vie de von Furlau. Sans tomber dans le cliché manichéen du paradis tropical opposé à l'enfer européen, il met en lumière les travers universels des humains - folie, violence - et le chaos tentaculaire de ce début de XX° siècle qui embrasa le monde entier.

Charnière géopolitique, ces quelques vingt années sont aussi une dense charnière artistique, et l'art et l'histoire y accélèrent le pas.

 

Qui mieux que Joe PINELLI pouvait mettre en images la vie et l'oeuvre d'un peintre expressionniste ? Broyant et animant la matière avec son talent habituel, il coupe la couleur au couteau pour en faire jaillir personnages et paysages.

Si les traits épais et les masses colorées uniformisent parfois certains visages, ils donnent en revanche aux corps et aux espaces une densité vivante, presque étouffante.

Du gris des tranchées au feu des forêts, PINELLI réussit le tour de force d'agir à la fois au niveau du trait et de la couleur, invitant à ses côtés Egon SCHIELE ou Edvard MUNCH dans ce corps-à-corps avec la matière d'où jaillissent violence et force.

Si le mise en page lorgne vers le gaufrier traditionnel la plupart du temps, quelques larges cases ou quelques images pleine-page font éclater toute la densité de son dessin.

Saluons au passage la qualité de l'impression, qui permet de restituer une bonne partie de la force du travail de PINELLI.

 

En véritable créateurs d'univers, les deux auteurs ont également réalisé d'autres oeuvres malheureusement introuvables, et ont organisé, lors du Festival BD de Solliès-Ville de 2011 une "lecture en peinture" poignante et virtuose, dont vous trouverez une photo tout en bas (l'occasion aussi de découvrir le travail et le talent de Sébastien-Georges ORSINI).

 

Puissance du trait et des couleurs, délicatesse et force des mots, densité de l'histoire ancrée dans la boue de l'Histoire, Féroces tropiques fait partie de ces oeuvres incontournables, tant par le lien fusionnel qui en unit le fond et la forme, que par la profondeur du propos, mise en perspective d'un destin individuel avec celui du monde et celui de l'art, rien que cela.

 

J'avais déjà eu le plaisir de rencontrer Joe PINELLI et de parler de son travail. J'ai eu le bonheur, grâce à cet album, de découvrir le talent de Thierry BELLEFROID. Et j'apprends que ce dernier est le commissaire d'une exposition sur Didier COMES qui a lieu à Liège jusqu'en septembre 2012. Encore un auteur à forte sensibilité et à forte identité graphique. Thierry BELLEFROID n'a décidément pas que du talent, il a aussi un goût formidable.

Vivement son prochain ouvrage.

Avec Joe PINELLI j'espère.

 

Champimages qui prennent au corps.

 

Féroces tropiques - Extrait 1

 

Féroces tropiques - Extrait 2

 

Féroces Tropiques - 6

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commentaires

Mo' 09/05/2012 09:13


J'ai bien aimé cet album même si le récit permet difficilement de situer les personnages sur certains passages. Cela m'avait gené durant la lecture. Je trouve qu'il y a beaucoup de
chassés-croisés passé-présent dans la narration, privant parfois le récit d'une certaine fluidité.

Champi 09/05/2012 21:36



Je me souviens que je voulais faire figurer dans mon récit le fait qu'on ne parvenait pas à toujours bien reconnaître certains personnages, mais dans l' élan j'ai dû oublier...


 


Il y a beaucoup d'allers-retours dans le temps, en effet, mais je trouve qu'ils permettent d'appuyer le faire que, quuelle que soit l'époque, les travers des hommes reviennent encore et encore...


 


Une BD à lire et à relire à mon avis !