Deux
grands yeux un peu perdus coincés entre une barbe de plusieurs jours et une large bonnet. Voici Leterrier, surnommé Fox par l'épicier du quartier. "En fait mon vrai nom c'est
Leterrier, alors je sais pas pourquoi, il dit Fox".
Arpentant une maison grande comme la rue, il cherche la chaleur, un repas, à éviter les fientes d'oiseaux, à recoller les morceaux de sa mémoire. Du haut de son trottoir, il observe, se moque, engueule, agresse parfois, quand le froid se fait trop mordant.
Mais il n'est pas vraiment méchant.
Juste errant.
Et parfois un peu trop affamé ou frigorifié. Rien de plus.
Parfois sa maison a des fuites, alors il pleut, alors il neige.
Parfois son coeur en a aussi, alors il crie, alors il pleure.
Il rit aussi, parfois, entre deux bouteilles, quand il a fait trop froid, quand il a fait trop triste.
Une vie de sdf, en somme [en tout cas comme on peut l'imaginer]. Répétitive. Souvent dure. Parfois cruelle. Parfois poétique.
Mais toujours trop près du caniveau.
Avec un trait très dépouillé, presque minimaliste parfois, Martin SINGER offre à son personnage marginal une place centrale, ses grands yeux occupant souvent le coeur des images. Digne descendant graphique de Monsieur Patate, Fox dispose d'une large gamme d'expressions et surtout d'émotions provoquées par les trop-pleins qui l'assaillent en permanence. Peu de repos pour ce démuni qui manie aussi bien la belle formule ("La rue, c'est pas parce que le mot est féminin que c'est attirant") que la torgnole (mais que ne ferait-on pas pour une place au chaud), et dont les aventures, en toute simplicité, sont très touchantes.
Aucun pathos, toutefois, face à une situation qui aurait pu s'y prêter : Fox ne s'apitoie pas sur son sort, il expose sa vie presque avec humour et philosophie, même si la dure réalité n'est jamais loin.
Bien sûr, les formules sont parfois un peu pompeuses.
Bien sûr, les gros plans sur les grands yeux de Fox sont parfois un peu trop appuyés.
Mais le tout dégage une profonde humanité teintée de quelques sourires et d'un peu de poésie.
Non pas dans le but de magnifier la misère, ni de la rendre banale, mais plutôt de l'aborder, de la montrer avec le décalage nécessaire pour la supporter - sans l'oublier.
On peut lire la moitié des aventures de Fox en ligne, mais le mieux est encore de se procurer le petit ouvrage édité par les récentes éditions Poivre et Sel.
Un tome deux est annoncé. Lèvera-t-il le voile sur les morceaux perdus de la mémoire de Fox, où nous plongera-t-il dans d'autres tranches de la vie sans le sou de ce sympathie et touchant oublié ?
Charge à nous de le garder en mémoire.
Champi dans les rues

