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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 19:31

Gaza 1956 - CouvertureUne fois n'est pas coutume, c'est K-BD qui me tire de ma torpeur internautique et me rappelle que ma Tanière ne peut se nourrir de bonnes intentions ou de piles de livres disséminées un peu partout sur et autour de mon bureau.

Revoilà donc, dans le cadre du thème de mars "le conflit israélo-palestinien", une oeuvre que l'on pourrait presque considérer comme l'exact pendant des  Chroniques de Jérusalem dont il était question par ici il y a peu : Gaza 1956, en marge de l'histoire, de Joe SACCO.

 

Un pavé dans l'Histoire et dans l'actualité dans la veine de ceux auxquels l'auteur nous a habitués presque depuis le début de sa dense production. Plus de 400 pages (appendices compris) dont la densité documentaire et graphique place Gaza 1956 aux antipodes des Chroniques de Guy DELISLE, qui rendait compte avec un trait léger de son regard presque candide et un peu détaché.

 

Formé à l'école du journalisme, Joe SACCO est avant tout un homme de terrain, doublé d'un travailleur acharné de la planche à dessin. Carnet de notes et magnétophone en bandoulière, il a arpenté bon nombre de zones de conflits (Reportages en donne une bonne vue d'ensemble) à travers le monde pour recueillir des témoignages, rendre compte de l'indicible parfois, de l'immontrable souvent, et surtout du marginal : loin du sensationnel qui embrase les JT le temps de brèves plus ou moins de saison, il livre des reportages que l'on peut qualifier "de fond", recoupant autant que faire se peut ses sources d'informations.

 

Gaza 1956 se double d'une véritable enquête historique, un défi que l'auteur semble s'être lancé : retrouver suffisamment de détails concernant deux massacres tragiques survenus à quelques jours d'intervalle en novembre 1956 dans la bande de Gaza, pour qu'ils ne sombrent pas de nouveau et peut-être définitivement dans l'oubli.

 

Après de rapides contacts pris en 2001 lors d'un autre reportage, Joe SACCO revient donc en terre palestinienne entre novembre 2002 et mai 2003 pour approfondir son enquête.

 

"Mon histoire s'intéresse à des annexes, dans les coulisses d'une guerre oubliée.

La guerre en question opposait l'Egypte à l'alliance improbable de la Grande-Bretagne, de la France et d'Israël, en 1956.

Les coulisses, c'étaient les affrontements entre la guérilla palestinienne et les forces israéliennes à la frontière de Gaza.

Et les annexes. Eh bien, comme la plupart des notes, elles étaient reléguées au bas des pages de l'Histoire, une situation assez précaire.

L'Histoire peut se passer des annexes. (...) Elle s'étrangle avec les épisodes récents et digère les plus anciens."

 

La première partie est consacrée à Khan Younis, avant-dernière ville du sud de la Bande de Gaza avant la frontière égyptienne.

"(Les enfants) ne voient pas beaucoup d'étrangers dans le sud de Gaza. Du coup, j'ai l'air exotique, ça fait de moi une star."

Un exotisme dont SACCO se passerait toutefois : "Il arrive que ma présence suscite une gêne, une légère honte, éveille des soupçons." Heureusement qu'Abed est avec lui, "matin, midi et soir (...) Si je suis avec Abed, je suis fréquentable."

Ainsi accompagné, notre BD-reporter peut essayer d'aller à la rencontre de celles et ceux qui ont vécu les massacres de 1956. Mais le temps - avec lui la mémoire - joue contre lui : soit les témoins étaient trop jeunes à l'époque, et leurs souvenirs sont faussés par leur regard d'enfant d'antan, soit ils sont aujourd'hui trop vieux et leurs trop nombreux souvenirs se sont parfois emmêlés.

"Il est rentré à Khan Younis deux mois plus tard." / "Il est parti quatre mois."

"Que faire de cela ?" se demande l'auteur.

Quelle validité accorder à des témoignages divergents, et qui ne concordent parfois que très partiellement avec les rapports officiels - laconiques - de l'ONU ?

 

L'enquête est d'autant plus difficile que l'Histoire, qui ne s'arrête jamais dans cette terre de tous les déchirements, brûle dans Gaza d'une actualité toujours renouvelée : au mieux prend-elle la forme d'interminables files d'attente d'en l'espoir de franchir le check-point d'Abou Holi ("soit ça prend dix minutes, soit on est bloqués indéfiniment"), au pire celle des apaches sillonnant le ciel nocturne avec leur chargement meurtrier.

 

La deuxième partie du reportage se tourne vers Rafah, à l'extrême sud de la Bande de Gaza, à quelques mètres seulement de la frontière égyptienne. Quelques mètres meurtriers occupés par une dense "zone d'installation militaire israélienne", une clôture de huit mètres de haut, et la large Route Philadelphie sur laquelle patrouillent chars et bulldozers.

Le sous-sol de cette bande-frontière regorge de tunnels que les Palestiniens ont creusé pour faire parvenir vivres, puis munitions, depuis l'Egypte toute proche. De quoi survivre, de quoi alimenter le conflit également, mais surtout de quoi donner aux soldats israéliens de bonnes raisons de multiplier les raids de bulldozers dans les zones urbanisées. A chaque jour, ou presque, son lot de maisons rasées (ce ne sont jamais les raisons qui manquent) ou simplement éraflées, en guise d'avertissement.


Peu de répit pour les habitants de Rafah. Juste la peur quotidienne de sentir le sol trembler et voir les murs de leur maison s'effondrer.

"En détruisant nos maisons, ils détruisent nos souvenirs, nos vies !

_ Mon fils a des éclats d'obus dans la tête et la nuque, et il est là-bas (en train de lancer des pierres sur un bulldozer). Le sang de l'Intifada coule dans ses veines !

_ Que feriez-vous à ma place ? Que feriez-vous ?"

 

Intifada, Fedayins... Les souvenirs sont aussi vivaces que les plaies, la résistance armées palestienne continue sous toutes ses formes, faisant écho aux sanglants commandos et aux assauts meurtriers qui ponctuent l'Histoire locale depuis des décennies. Inlassable recommencement.

 

Comme semblèrent se répéter les événements de 1956 de Khan Younis à Rafah.

Dans un cas comme dans l'autre, les hommes palestiniens en âge de prendre les armes furent rassemblés par les soldats israéliens, puis amassés, soit le long des murs, soit dans un lieu clos dont ils ne pouvaient s'échapper (une école).

Pour le coup, même si bon nombre de témoignages divergent ici aussi, l'horreur des faits demeure : un massacre bien organisé, des soldats menant du bout de leurs fusils automatiques des hommes désarmés le long du boulevard de la Mer se changeant peu à peu en boulevard de la Mort, jonché de corps ensanglantés, criblés de balles, roués de coups...

 

La suite des événements passés et présents (les attentats palestiniens, les représailles israéliennes, la guerre en Irak qui éclate pendant le séjour de Joe SACCO...) est relatée avec la minutie dont l'auteur a fait sa spécialité.

Il nous fait part de sa méthode de travail, des tableaux dans lesquels il compile ses recherches, recoupe les informations, sépare le presque certain du peu sûr.

Il évoque les heures et les heures passées à chercher, trouver puis rencontrer les témoins, les écoutant dérouler souvent dans un désordre total leurs souvenirs embrouillés et meurtris. Il s'irrite, parfois, avec l'impression de ne pas avancer, d'entendre encore les mêmes choses. Mais finit par en revenir.


"Soudain, j'ai eu honte de moi, honte d'être passé à côté de quelque chose en recueillant mes preuves ; en les démêlant, les disséquant, les indexant pour les classer dans mes tableaux. Et je me suis rappelé combien de fois j'avais été assis avec des vieillards qui éprouvaient ma patience, qui radotaient, qui mélangeaient tout, sautaient des étapes (...). Combien de fois j'ai soupiré et roulé les yeux intérieurement, parce que j'en savais plus qu'eux sur cette journée."

 

La "voix" de l'auteur se tait alors, laissant la place à une ultime séquence muette, forte, résumant en quelques pages les heures d'horreur, et surtout de peur.

Cette peur qui a détruit des vies, des esprits, qui en détruit encore, et que Joe SACCO semblait presque avoir oubliée, perdu dans sa quête du détail, de l'exactitude, de l'histoire.

 

Une exactitude dont on ne peut toutefois que le féliciter : la profondeur de son enquête, l'acharnement de son travail, qui semblent prendre forme à travers chacune des lourdes hachures qui façonnent son dessin, remettent en lumière, grâce à Gaza 1956, des événements en effet peu connus, et une plongée dans la vie des Palestiniens aujourd'hui.


Le souci de restituer les décors à travers les époques et les destructions, et surtout celui de graver dans l'encre les marques sur les visages, les balafres dans les regards, les déchirements dans les esprits, donne au travail de l'auteur son extraordinaire dimension humaine : nous n'avons plus affaire aux ombres anonymes qui défilent depuis plus de 60 ans dans nos livres d'Histoire et sur nos écrans de télévision, nous sommes face à des hommes, des femmes, des enfants dont les noms et les visages nous sautent aux yeux, perclus de rides, de cernes, de crispations, de rancoeur, et évoluant dans un monde de poussière et de gravats d'où on ne peut imaginer voir jaillir autre chose que haine et vengeance.

 

Regarder le monde en face n'est jamais rassurant, et même si l'on croise parfois un éclat de rire au milieu de toute cette horreur sans fin, on ne peut s'empêcher de succomber sous le poids étouffant de ces terres israéliennes et palestiniennes qui n'en finissent pas de sombrer dans le chaos.

Le travail de Joe SACCO ne nous rend peut-être pas la vie plus douce, mais il entretient en tout cas notre nécessaire lucidité, quel qu'en soit le prix.

 

Champimages qui saignent le monde.

 

Gaza 1956 - Extrait 1

 

Gaza 1956 - Extrait 2

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