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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 09:15

L'histoire du corbac aux baskets - CouvertureArmand Corbackobasket avait un nom prédestiné.

Lui qui, hier encore, était comme vous et moi - "ou presque" - s'est levé ce matin quelque peu changé : un long bec, des plumes, des pattes, des ailes - "comme l'alouette". Il était devenu corbeau. Seul indice de son humanité envolée : sa paire de baskets.

 

Le voilà malgré tout en route pour le boulot, mais l'accueil est des plus froids : "Peu m'importe que vous ayez des pieds ou des pattes à l'intérieur ou même à côté de vos baskets, monsieur Corbackobasket. Moi je ne remarque qu'une chose, c'est que vous dérangez notre société."

 

Ayant besoin d'un petit remontant face à cette nouvelle pour le moins atterrante, il entre dans un bar pour consommer un guignolet-kirsch ("je trouvais les noms rigolos. Je pensais que c'était la boisson qui s'imposait pour dérider cette situation dramatique"). Mais là encore, on ne le reçoit pas à bras ouverts : "Moi, je trouve qu'un corbeau avec des baskets, c'est pire qu'un simple corbeau. (...) C'est un corbeau qui cherche à s'intégrer."

 

Ou qu'il aille, M. Corbackobasket n'est plus vu que comme un corbeau. Pire, comme un corbeau portant des baskets. Or qui, dans une société sage et policée, peut bien porter des baskets en toute impunité ?

 

Abattu, ce pauvre oiseau de malheur se rend donc, dès les premières pages, chez un psychiatre au nom rassurant - le docteur Corbo - pour lui narrer ses déboires, et essayer de comprendre ce qui lui arrive.

Pourvu d'un entonnoir en guise de couvre-chef, d'un stylo-plume (il faut bien ça pour aider un corbeau) géant en guise de symbole, et d'une chaise-haute en guise de bureau, l'homme de médecine aura besoin de plus d'une simple heure - surfacturée - de séance pour venir à bout du récit de l'infortuné volatile.

Car, de bureau en bar, de jardin public en nouveau petit boulot, M. Corbackobasket enchaîne les déceptions et les incompréhensions, et se heurte à la méchanceté, la bêtise, l'aveuglement ou la folie.

Rien que ça.

 

Dans la série des albums primés à Angoulême, voici le troisième opus retenu pour K-BD : l'histoire du corbac aux baskets. Couronné d'un Alph'art en 1994, cet album est à la croisée de l'ensemble des oeuvres que FRED, son génial auteur, lauréat du Grand Prix d'Angoulême en 1980, a fait fleurir au fil de 37 ans de carrière - ses premiers travaux remontant à 1947.

D'un côté, l'onirisme, qui a toujours occupé une place importante dans sa production, et qui a atteint son apogée dans les quinze tomes de la série des Philémon (1972-1987), réalisée pour Pilote.

De l'autre, la satire, la critique sociale, qui ne sont pas étrangères à l'implication de FRED dans la création de  Hara-Kiri en 1960.

Au centre, un fond résolument pataphysicien, mélange d'humour féroce et de poésie improbable jaillie de l'esprit toujours bien vivant d'Alfred JARRY.

 

Cette multiplicité des influences et des centres d'intérêt explique la complexité et la richesse de l'oeuvre de FRED en général, et de l'histoire du corbac aux baskets en particulier.

A partir d'un événement improbable - la transformation d'un homme en animal, qui n'est pas sans rappeler celle de la Métamorphose de KAFKA - l'auteur s'en prend de plein fouet aux travers de la société : intolérance, méchanceté, agressivité, conformisme, militarisme - à travers l'épique récit d'une bataille par un général reconverti en gardien de square - et pollution. Car il se pourrait bien que cette métamorphose ait un lointain rapport avec une certaine ville de ... Tchernobyl.

Poète rêveur, FRED profite de son trait entre deux eaux et de sa narration en apparence décousue pour critiquer ses contemporains et le monde qui l'entoure, et sur lequel il semble porter un regard aussi noir et triste que celui de son héros.

 

S'ajoute à cela la maestria de son travail d'auteur de bande dessinée - qui lui permit sans doute de décrocher aussi tôt dans l'histoire du Festival d'Angoulême le très prisé grand prix -, titre auquel il est peut-être l'un des rares à pouvoir pleinement prétendre dans l'histoire du genre.

En effet, FRED ne se contente pas d'aligner des images, bande après bande, pour remplir des pages puis des albums. Il est passé maître dans l'art de ce que l'on pourrait appeler les jeux sur les codes de la BD : dessins courant en partie sur plusieurs cases, personnages décomposés et démultipliés d'une case à l'autre, ou grandes compositions éclatées sur une planche entière et recomposées en de multiples sens de lectures - la page 35 est en cela exemplaire - , tout est bon pour utiliser toutes les spécificités du genre. Notamment les relations que des images successives, séquentielles, peuvent entretenir par leur présence simultanée sur la planche : pour faire simple, le lecteur a simultanément sous les yeux des images qu'il est censé voir successivement, les unes après les autres.

Ajoutez à cela le goût pour FRED à nous rappeler que les images ne sont que de l'encre sur du papier - il enroule les bords de case avec délectation - et que le papier n'est lui-même qu'un fin support bi-dimensionnel - il évoque ainsi "l'envers du décor" - et vous aurez un bref aperçu de l'ensemble de la réflexion que l'auteur a toujours menée sur le médium, mais toujours sans en avoir l'air.

 

Conte poétique et philosophique, hymne à la différence, critique sociale, et creuset de l'inventivité en bande dessinée, l'histoire du corbac aux baskets est définitivement une oeuvre-phare dans l'histoire de la bande dessinée - elle ne reçut par un Alph'art pour rien !

Bonne porte d'entrée dans les univers de FRED, elle peut être l'occasion de découvrir un auteur trop souvent méconnu, qui a pourtant durablement marqué l'histoire du genre et la profession.

Ne vous laissez pas rebuter par le graphisme en apparence désuet de ses cases : dessin, histoire et narration sont d'une modernité et d'une universalité indémodables.

Et le grain de folie qui transparaît entre les images est un souverain remède contre la monotonie ambiante.

 

Un chef-d'oeuvre.

 

Champimages en liberté

 

L'histoire du corbac aux baskets - Extrait 1

 

L'histoire du corbac aux baskets - Extrait 2

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commentaires

Lunch 04/09/2011 12:18



Je te trouve très en verve en ce moment. Le thème t'inspire on dirais :)


Belle chronique, très complète, encore.



Champi 04/09/2011 12:20



Merci !


Faut dire qu'avec de telles pointures - et je ne parle pas des baskets, hein ? - difficile de rester sans voix/mots...


J'adore FRED ! Mais ça se voit, sans doute !! ;)