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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 08:08

La fièvre d'Urbicande - CouvertureSeptembre en K-BD étant placé sous le signe des Fauves d'Or d'Angoulême, après Maus - primé en 1988 - voici l'une des oeuvres-phares de la série des Cités Obscures : La fièvre d'Urbicande, de François SCHUITEN et Benoît PEETERS, primée en 1985.

 

Urbicande, la ville parfaite, la ville des villes, même, si l'on en croit son nom.

Bâtie de part et d'autre d'un large fleuve, repensée, redessinée, glorifiée par le talent de l'urbatecte Eugen Robick, dans un souci de majesté et d'harmonie, Urbicande n'attend plus qu'une chose : la construction du troisième pont, le plus oriental, qui permettra d'élégamment souligner la symétrie de la ville en reliant une nouvelle fois la ville mériodionale - riche, ordonnée, ensoleillée - à la ville septentrionale - sombre, encore chaotique, terrain potentiel de nouvelles expérimentations urbatecturales pour Robick.

Mais ce projet de troisième pont, autrefois contresigné par le Grand Rapporteur  et les Commissaires - représentants du pouvoir fort, organisé, inamovible qui dirige la ville d'une poigne d'acier - est aujourd'hui remis en cause. En effet, les tensions entre les deux moitiés de la ville sont de plus en plus fortes, les gens du Nord tentent de plus en plus de gagner les quartiers du Sud, et une surveillance accrue est nécessaire. Un troisième pont serait donc un point d'entrée supplémentaire, et une nouvelle source de risques.

 

Robick est furieux : son grand oeuvre est bancal, inachevé, imparfait. Symétrie, harmonie n'y ont plus leur place. "L'harmonie qui naguère s'établissait avec les deux ponts est aujourd'hui rompue. Un quartier complet paraît basculer dans le vide, faisant ressembler Urbicande à un grand oiseau blessé qui voudrait ne voler que d'une aile."

Sa fureur est telle qu'il n'accorde que peu d'importance à un étrange cube que des ouvriers viennent de lui remettre. Découvert dans un chantier, cet étrange objet, uniquement constitué d'arêtes métalliques étonnamment légères, attire en revanche bien davantage l'attention de Thomas Broch, ami et assistant d'Eugen.

Et quand le cube se met à croître - chaque sommet semblant bourgeonner - Broch se montre de plus en plus intrigué, présentant le danger, tant que Robick assiste impuissant à un spectacle contre lequel il pense qu'on ne peut rien faire.

"Je ne comprends pas que toi qui as toujours été favorable aux perspectives et aux symétries puisses supporter une monstruosité comme celle-là."

 

Commence alors, par cette expansion, le développement d'un réseau infini qui, peu à peu, étend ses excroissance partout dans le bureau de l'urbatecte, puis en dehors. Traversant murs, sols, corps, les éléments du réseau connectent peu à peu des lieux et des personnes qui, jusqu'alors, ne s'étaient jamais adressé la parole.

Ainsi Eugen fait-il la connaissance de Sophie, charmante voisine faisant commerce de charmes et porteuses de grandes ambitions pour son voisin.

Ainsi, surtout, les deux rives d'Urbicande menacent-elles d'entrer en contact, au grand dam du pouvoir en place et des militaires qui le servent.

 

Comment lutter contre ce cube expansionniste ? Que faire de ce réseau toujours plus étendu ? Entre les conservateurs, les idéalistes, les opportunistes, les solitaires, la tension monte...

Une seule question obsède Rubick : comment intégrer ce réseau à l'harmonie de la cité...

 

François SCHUITEN, fils d'architecte, a toujours fait montre d'un penchant prononcé pour les bâtiments et les villes. Après avoir fait ses armes avec Claude RENARD, il a retrouvé en Benoît PEETERS, qu'il connaissait depuis l'enfance, un parfait compagnon d'exploration des mondes et des cités de l'impossible : les Cités Obscures . Leur première histoire s'était intéressée à Samaris, ville-façade labyrinthique, changeante, déroutante. Urbicande, leur deuxième étape, s'établit aux antipodes : écrasante, immobile, froide, ordonnée. Une rigueur et une rigidité aspirant à marquer l'histoire mondiale de l'architecture et l'urbatecture pour les siècles à venir.

Mettant en images les délires d'Eugen Robick, SCHUITEN peut s'en donner à coeur joie : perspectives infinies, édifices monumentaux, il revisite les architectures totalitaristes de l'Europe des années 30 en les poussant à des extrémités et des dimensions inégalées. Robick est fou, utopiste, visionnaire : de son esprit ne peut jaillir que le dysproportionné.

Avec son trait fin et son traitement des ombres à l'aide de hachures - caractéristique des travaux d'ANDREAS, un de ses compagnons d'étude, à la même époque - SCHUITEN semble également rendre hommage aux graveurs du XIX°s - artistes auxquels la série des Cités Obscures rend souvent hommage.

Au croisement des époques et des influences graphiques et architecturales, le dessinateur crée donc, à partir d'éléments qui nous sont familliers, une ville et un monde déroutants car si proches et si différents de ce que nous connaissons, et servis par un réalisme tel que nous ne pouvons qu'y croire.

 

Au scénario, Benoît PEETER, fidèle à ses travaux précédents - roman et roman-photo notamment - se saisit d'un sujet qu'il retourne sous toutes ses facettes pour en tirer le meilleur. Une ville - apparemement volontairement - coupée en deux, alors que nous sommes en 1985 (le Mur n'est pas encore tombé). Au Sud et au soleil, l'ordre et la richesse. Au Nord et à l'ombre, le chaos et la menace (intéressante inversion du clivage Nord-Sud auquel notre monde nous a habitués).

Dans ce monde voué au retranchement, à l'isolement, où un pont de plus représente une menace, croît soudain ce réseau que rien ne peut arrêter - surtout pas la farouche et paranoïaque volonté protectionniste des politiques en place. Toutes les règles en vigueur volent en éclat, toute une organisation bascule.

D'ailleurs, dans cette ville régie par la verticalité des monuments et l'horizontalité des interminables avenues, ce réseau "oblique" - car le cube originel est posé de travers sur le bureau de l'urbatecte - fait tache, et donne soudain à l'environnement un aspect résolument ... penché (comme l'Enfant penchée que les auteurs imaginent en 1996).

Etudiant l'impact de l'homme sur son environnement, et vice-versa, PEETERS pousse à l'extrême les réactions des habitants d'Urbicande, la fièvre les gagnant peu à peu et les poussant à agir de manière totalement imprévisible.

 

Métaphore à plusieurs faces, la fièvre d'Urbicande est un récit construit avec une rigueur scénaristique et graphique faisant parfaitement écho au sujet.

Maîtres dans la mise en scène d'histoires urbaines, SCHUITEN et PEETERS ont su faire de l'architecture et de la ville des personnages à part entière.

Riches de références plus ou moins explicites - c'est d'ailleurs toujours un bonheur de lire ou d'entendre les auteurs à propos de leur travail, ce qui permet ensuite de le redécouvrir sous un nouveau jour - les histoires développées dans les Cités Obscures sont intéressantes et intelligentes, et sollicitent toute notre attention - tout en régalant nos yeux par les magnifiques dessins proposés.

 

Fidèles à eux-mêmes, SCHUITEN et PEETERS ont donné à cette bande dessinée de nombreux prolongements, comme La légende du réseau, épilogue présenté dans la dernière édition, ou le site internet Urbicande, pionnière tentative d'évoquer le réseau... sur le réseau. Rien n'est anodin.

 

A lire et à relire dans tous les sens.

 

Champimages fractales

 

(La synthèse sur K-BD)

 

La fièvre d'Urbicande - Extrait 1

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commentaires

Lunch 01/09/2011 12:29



Superbe réflexion sur l'album Champi. Chapeau bas Monsieur.



Champi 01/09/2011 21:44



Merci m'sieur !


Le fait d'être en train de lire Ecrire l'image de Benoît PEETER m'a bien aidé aussi !!