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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 09:26

Le vagabond de Tokyo T1 - Couverture"Printemps 1978. A cette époque, moi, auteur de Dokudami, je vivais tant bien que mal en proposant une ou deux histoires par mois à diverses maisons d'édition.

_ Il faudrait vraiment que je signe pour un feuilleton... Le genre de mangas qui cartonnerait aujourd'hui ça serait un manga d'action violent et qui décoiffe ! Ou bien un méga récit de science-fiction ! Mais j'ai la flemme de dessiner des voitures et des armes... Et les vaisseaux spaciaux n'en parlons pas !"

 

Ruminant ces pensées quant à son avenir,  Takashi FUKUTANI erre dans un petit quartier résidentiel, à la recherche de l'inspiration et de la gloire. Et il trouve sur sa route la "Résidence Dokudami", vieille bâtisse délabrée qu'il pense abandonnée mais dans laquelle il rencontre un étrange habitant : Yoshio Hori, jeune brun moustachu - oui, oui, vous l'avez reconnu, l'homme que l'on voit sur la couverture ! - à qui il montre ses travaux. Jugeant ces planches invendables, il propose au mangaka de faire un manga sur lui !

 

"Ouais ! Les émotions et les rires doux-amers d'un célibataire en ville ! Chronique singulière et agitée d'une jeunesse bouleversante, entre plaisir et mélancolie ! (...) Des mecs comme moi, y en a des tas ! Ils se sentiront sûrement concernés !"

 

Et voilà l'auteur, face à sa créature - à moins que cette rencontre n'ait réellement eu lieu ? - traçant les grandes lignes de ce qui allait devenir Le vagabond de Tokyo : une série de tranches de vie peu reluisantes, mettant en scène un aspirant dessinateur de manga peut motivé et très, très fainéant.

 

Yoshio - car c'est bien de lui dont il s'agit - vit dans une pièce minuscule et insalubre, dans la fameuse "Résidence Dokudami". Passant le plus clair de son temps à dormir et à glander, il doit faire face à ses maigres obligations - payer son loyer, se nourrir - avec les rares yens qu'il arrive à récolter en travaillant sur des chantiers, ou, bien plus rarement, en vendant quelques planches.

A destin misérable, rencontres peu reluisantes : entre ses voisins - car ils sont nombreux à ne pouvoir se payer autre chose que les quelques tatamis* miteux que proposent la Résidence, ses collègues de passage - le travail journalier semble être la norme pour bon nombre de Japonais - ou les rencontres fortuites, Yoshio semble ne fréquenter que des paumés, des magouilleurs, des marginaux, des fous, ou des personnes en souffrance.

 

Loin de la violence intemporelle (Naruto, DragonBall) ou actuelle (Ichi the Killer), loin des grandes sagas à l'eau de rose (Candy) ou de science-fiction (XXth century boys), loin des chroniques de la vie lycéenne (GTO), Le vagabond de Tokyo plonge ses lecteurs dans le Japon de l'ombre, celui dont on ne parle jamais, que l'on imagine à peine, mais qui est sans doute celui d'une majorité de Japonais : chômage, détresse affective, maladies, troubles psychologiques, marginalité... Ils sont nombreux les laissés pour compte d'un système qui, obnubilé par la réussite, la répétition mécanique, la norme, préfère cacher ses déviances et ses originalités plutôt que les assumer.

Takashi FUKUTANI, qui a, comme son personnage, traversé une vie marquée par la solitude, le chômage, le rejet, les excès - il est mort à l'âge de 48 ans, en l'an 2000, d'un oedème pulmonaire implacable pour un corps et un esprit aussi affaiblis que les siens par des années d'alcoolisme et de dépression - était sans doute un des auteurs les mieux placés pour parler de ce Japon dont on ne parle jamais, celui des petits boulots sous-payés, des arnaques, de la prostitution et du proxénétisme, de l'homosexualité persécutée, des sectes... Car, en situation de faiblesse, on est facilement la cible de tous les vautours qui gravitent autour de la misère pour l'exploiter encore un peu plus, et la saigner une ultime fois.

Collectionneurs fous, fugueuses, travestis, gourous, escrocs : interminable galerie de portraits tous plus réalistes les uns que les autres.

Un réalisme tel que l'on finit par se demander si FUKUTANI a simplement inventé ces histoires et ses personnages... "Une chanson douce" commence par ces mots : "Cette histoire s'appuie sur des faits réels, mais les noms des protagonistes ont été modifiés. J'me la pète, hein ?"

Même s'il explique plus loin que cette histoire est arrivée à quelqu'un qu'il connaît, on ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agissait peut-être de lui-même, et que, par extension, bon nombre des histoires qu'il raconte lui sont plus ou moins arrivées.

Le fait qu'il se mette parfois en scène, et surtout que son personnage aspire lui aussi à devenir mangaka sont des indices plus que probants.

 

Graphiquement, on pourrait presque taxer FUKUTANI d'académisme : décors très réalistes et détaillés, personnages bien campés pouvant passer d'un style ultra-réaliste à un style très caricatural, en fonction des situation.

Toutefois, le réalisme presque photographique des arrière-plans souligne les approximations de certains visages et de certaines postures, comme si l'anatomie n'était pas toujours parfaitement maîtrisée. Un plus pour ces histoires mettant en scène des personnages hors-norme.

La plupart du temps, le dessin se fait semi-réaliste pour réaliser les visages, et ainsi mettre en valeur, par de légères exagérations, les expressions des personnages.

Si l'auteur ne se prive d'aucune scène crue - le sexe, ou en tout cas les fantasmes sexuels, faisant partie des principales préoccupation de Yoshio - n'hésitant pas à mettre en scène des personnages nus, des relations sexuelles, des vibromasseurs, il use toutefois presque toujours d'une "censure graphique" - les parties les plus intimes des personnages disparaissant sous les coups d'une gomme - qui permet de ne pas choquer les lecteurs avertis mais toute de même sensibles. Le tout serait de savoir s'il s'agit d'auto-censure volontaire, d'une demande de son éditeur japonais, ou d'une des conséquences de sa traduction en France. A voir.

 

En ne se soumettant à aucune limite scénaristique ou graphique, FUKUTANI aurait pu réaliser une oeuvre malsaine. Pourtant, grâce à l'humour qui parsème les pages - et qui rend plus supportables les moments les plus difficiles - et surtout grâce à son héros sympathique et attachant malgré tout - malgré ses nombreux défauts, ses obsessions, son impuissance face au monde - l'auteur a réussi une oeuvre poignante, atypique, et profondément intéressante, qui nous éclaire sur la vie de bon nombre de Japonais, et peut-être sur celle des jeunes dessinateurs voulant se plonger dans la réalisation de manga.

Faire le parallèle entre la vie de Yoshio et celle du héros de Une vie dans les marges, de Yoshihiro TATSUMI, permet de suivre de près, et avec un certain recul, l'évolution de la société japonaise durant les cinquante dernières années.

 

Salutaire pour sortir des clichés que les médias entretiennent sur le "Pays du Soleil Levant", et pour trouver, derrière la froide fascination que le pays exerce toujours sur les Occidentaux, une touchante humanité.

 

Champimages en marges

 

(Remercions ici au passage les éditions du Lézard Noir qui, avec IMHO, réalisent depuis plusieurs années un extraodinaire travail de mise en valeur des auteurs de manga les plus atypiques).

 

* Au Japon, la surface des pièces se mesure en tatamis. Je ne dis pas ça pour faire mon malin, je l'ai appris en lisant ce manga. Qui a dit que la BD rendait inculte ?

 

Le vagabond de Tokyo T1 - Extrait 2

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