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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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6 novembre 2014 4 06 /11 /novembre /2014 18:44
L'ivresse du kangourou et autres histoires du bush*

"A ce stade, Les ne gênait personne à Walgett, et si Benny voulait entretenir un relation singulière avec un kangourou, ça ne regardait que lui. Personne n'allait s'y opposer.

Mon père et moi étions devenus bons amis avec Benny et nous l'aidions souvent à attraper son animal et à le ramener chez lui. C'était une activité palpitante qui me procurait un grand plaisir, surtout que le kangourou ne frappait jamais personne d'autre que Benny."

"Quand nous avons laissé Benny, il avait enveloppé Les dans une couverture et lui appliquait des compresses humides sur le front, si tant est que les kangourous aient une front."

"Je me faisais donc étrangler et noyer en même temps, après avoir été à moitié assommé. Tout cela au nom du sauvetage en mer."

Kenneth COOK

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3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 22:08
Docteur Radar

"Tueurs de savants", précise la couverture à "juste titre" : avide de secrets scientifiques, le Docteur Radar, au nom palindromique, est sans pitié et n'entend trouver personne sur sa route : ni la police (incarnée par le moustachu et ventripotent commissaire Baignol) ne le plus célèbre gentleman-détective de la place publique : Ferdinand Straub lui-même, élégant, pertinent, acéré, tenace et aux fréquentations des plus douteuses.

Jugez plutôt : il compte parmi ses proches le peintre Pascin lui-même, amateur de chair, d'alcool et de drogue, poisson d'eaux troubles dans une France d'entre-deux guerres où la canne-épée est la meilleure amie pour faire la tournée des bars.

Et il va falloir en écumer, des bars, pour espérer pincer les hommes de mains qui oeuvrent pour le mystérieux Docteur et qui, bien que seconds couteaux, jouent surtout du poison ou du scorpion pour décimer la communauté scientifique française.

Vernon, Vaillant, Saint-Clair : la liste des victimes ne cesse de s'allonger. Toutes partageaient un point commun (outre leur récente et soudaine mortalité) : des recherches sur la conquête de l'espace. Le Docteur Radar viserait-il la lune ?

Il n'en faut pas plus à Straub pour se lancer sur les pas du terrible savant et de ses nombreux et venimeux sbires. Qui sait si l'homme au cent visages (car Radar ne nous apparaît que de dos devant un miroir ou sous des traits factices) n'aura pas raison de la légendaire ténacité du détective-gentleman.

Voilà donc notre homme et son acolyte pas anonyme (eh eh) suivant une piste de cailloux rouge sang dans un Paris où le feuilleton rencontre l'Expressionnisme : le rythme et le tribulation de l'un, dans la plus pure tradition, et les compositions et images de l'autre.

Aux influences littéraires du scénario (qui, outre les romans-feuilletons, lorgne ostensiblement du côté du maître des masques, Fantomas lui-même !) répondent en effet les fortes influences graphiques de l'époque : l'ombre de MURNAU et de ses célèbres ombres (noir c'est noir !) ne sont jamais loin, et les motifs Art Déco tapissent murs, robes, planchers et plafonds avec élégance et tourbillonnement hypnotique.

Toutefois, si l'histoire reste relativement classique - Noël SIMSOLO ranimant avec talent des motifs et des figures assez conventionnels - le trait, les compositions et les mises en page de BEZIAN sont magistraux : la ligne est nerveuse, les hachures vibrantes, les corps et les ombres s'étirent à n'en plus finir, les regards fascinent et les couleurs tranchées identifiant chaque lieu, chaque situation, chaque tension, donnent à l'ensemble un rythme et une tonalité sans pareils.

Vibrant hommage et déclaration d'amour à toutes les facettes artistiques d'une époque, Docteur Radar ressuscite à égalité les arts mineurs (le roman-feuilleton, la mode, les arts décoratifs) et majeurs (le cinéma expressionniste, la peinture) sans nostalgie ni adoration figée, mais avec une vigueur et un rythme admirables.

Surjouant juste ce qu'il faut dans le grand drame de leurs complots et enquêtes, les personnages nous entraînent avec une énergie rare dans un ballet narratif et visuel dont il est difficile de s'échapper.

Pour couronner le tout, les deux auteurs parsèment les cases et l'intrigue de petites références ou détails d'arrière-plan (un carrelage ici, une affiche là) qui appellent au moins une deuxième lecture.

Après Pietrolino et Mauvais Genre, k.bd ne pouvait rêver meilleur choix que Docteur Radar, tueur de savants, pour illustrer son mois consacré aux "histoires de clowns" sous toutes leurs formes, entre grand cirque de la vie et mille visages, apparences trompeuses et miroirs déformants.

L'époque et les genres mis en avant par SIMSOLO et BEZIAN se prêtent à merveille à l'exercice et ce tome non numéroté ouvre peut-être, espérons-le, la voie à une suite sombre et brillante, oxymore au service d'un palindrome, je suis comblé.

Champimages labyrinthes

Docteur Radar
Docteur Radar
Docteur Radar
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27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 20:54
Mauvais genre*

C'est l'histoire d'un homme qui enfile une robe. Longue, sombre, souple et raide à la fois. Accoutrement indispensable à son apparition aux yeux de tous, au centre des regards, des attentions, des tensions et des attentes.

Le silence se fait quand il paraît, avance de quelques pas et ouvre enfin la bouche, laissant entendre une voix ferme plus sonore qu'on ne l'aurait imaginée :

"Mesdames et messieurs, commençons, je vous prie.

Nous sommes ici pour traiter du cas de Louise Landy et de Paul Grappe."

La salle est comble et silencieuse, choquée, outrée, muette face au drame qui se dénoue aujourd'hui, enfin, entre les boiseries d'un sombre tribunal.

Le rideau peut alors se lever sur le premier acte, joyeux et insouciant, des premiers pas d'une histoire d'amour qui croît, lentement, de soirée de bal au fil de l'eau, de pas de danse en rêves murmurés.

Un petit pas sur une berge, un grand pas devant le maire, mais déjà le temps presse car les bottes allemandes vibrent au coeur de l'Europe : Paul échange un dernier baiser avec Louise, sur le quai, alors que le train l'arrache déjà à leur bonheur enfin officiel.

"Je finis mon service vite fait, bien fait... Et à mon retour un se trouvera un joli petit nid."

En attendant le doux couchage de brindilles et d'amour, Paul doit composer avec la boue des tranchées, les bruits des obus, les ruines, la pluie, le froid, la vermine, l'horreur au quotidien, la merde l'odeur la peur la sueur les coups le sang la terre qui bouffe qui bouffe qui bouffe.

"Dis... Est-ce que ce serait pas maintenant le moment de montrer que tu es un homme..."

Tout pour échapper à l'enfer, aux ordres stupides et aux camardes qui disparaissent les uns après les autres.

Et si la mutilation ne suffit pas, reste la fuite.

"Mais t'es complètement malade d'avoir fait ça !"

Seule échappatoire après la désertion : le silence, la disparition, la planque.

Dans un hôtel miteux, car les moyens de Louise sont maigres.

"... Alors là... Vraiment... Tu m'as gâté..."

Après l'horreur, l'aigreur.

Quelques mètres carrés, un mur de briques face à la fenêtre et interdiction de sortir.

De quoi laisser le temps s'étirer à n'en plus finir, de quoi tourner en rond et tourner bourrique, voire tourner bourrin quand les rêves de tranchées reviennent, tonitruants et mutilants.

Heureusement que le vin est là pour aider à patienter.

"J'ai pris du cidre pour changer.

_ Attends... Tu plaisantes ?! Tu crois vraiment que je vais boire ce truc de... fillettes bretonnes ? Et me tourne pas le dos quand j'te cause !

_ Tu causes pas, tu gueules.

_ Attends ! Te désape pas ! Tu vas aller me chercher une bouteille de rouge !

_ Mais... Tu me fais chiiier !!! Tu vas aller le chercher tout seul, ton pinard !"

Vin rouge, colère rouge, robe rouge.

Trio gagnant pour Paul qui, de mauvais gré, enfile l'étroite étoffe et sort, enfin, fouler le pavé parisien. La nuit entretient l'illusion, il peut acheter en paix une bouteille et rentrer à la maison, grisé.

Une nouvelle vie peut s'offrir à lui.

Et à elle.

Mauvais genre, de Chloé CRUCHAUDET, a fait sensation dès sa sortie : sujet original, sensible et d'actualité, traitement graphique magistral, l'oeuvre a tout pour plaire.

L'auteure avait déjà fait montre de son talent par le ton et les tons (ah ah), d'Ida, entre autres : des dialogues percutants, des personnalités marquées, un rythme soutenu et un trait et une mise en couleur originaux et forts.

Elle récidive avec brio dans ce petit bijou de narration graphique qui nous entraîne dans les bruns et les gris d'un Paris tourmenté par les avant, pendant et après de la Grande Guerre : terre et cendre pèsent sur le destin de Paul et Louise et donnent à leur baisers le goût amer des racines. La seule touche rouge passion qui pourrait les faire vibrer comme aux jours de leurs premières danses se salit du cours du sang et des désirs dévorants que Paul, devenu Suzanne, découvre peu à peu, à travers les regards intrigués qu'il suscite.

Ce ballet tristement peu coloré (à raison) résonne avec les traits souples déployés page après page, qui s'embrouillent dans les bourbiers, se subliment avec les chorégraphies et se chiffonnent dans les disputes toujours plus violentes que vie sur le fil et folie rampante attisent entre les deux époux.

"Je suis ta femme. Ta carcasse, maintenant, c'est moi qui m'en occupe."

Que tu crois, pauvre Louise. Elle va t'en faire baver, cette carcasse... Et le Jules qui l'occupe avec.

Alors, le Paul, victime, sadique, pervers, malade, fou, inverti, mal-aimé ?

Difficile de le faire rentrer dans une seule et simple case, difficile de le juger, même, malgré ses coups de gueule, ses coups de sang et sa profonde ingratitude envers sa femme...

"Je est une autre", pourrait-on penser face au regard double qu'il nous renvoie, face à celles et ceux qui, se faisant berner, ne le traitent pas mieux que toutes ces autres qui souffrent de l'avant, du pendant et de l'après de la Grande Guerre.

Suzanne n'en devient pas militante féministe pour autant : elle cherche simplement à profiter de la vie, en égoïste peut-être, mais en égoïste traquée par des démons que l'alcool, loin d'éloigner, entretient.

"Qu'est-ce qui se passe ?

Qu'est-ce que tu regardes ?"

Il fallait bien tout le talent, la subtilité et la force narrative et graphique de Chloé CRUCHAUDET pour conférer à Mauvais genre toute sa richesse, sa profondeur, sa sensibilité et son impact.

Un chef-d'oeuvre découvert lors d'un Raging Bulles, et remis ce mois-ci à l'honneur sur k.bd, dans le cadre d'un thème étrange où semblants et faux-semblants font bon ménage... Paul et Suzanne y occupent une place de choix.

Champimages dans le miroir.

Mauvais genre*
Mauvais genre*
Mauvais genre*
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27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 10:38

Léon SPILLIAERT, 1908, Musée d'Orsay, Paris.

Digue de nuit, reflets de lumière (détail)
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27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 10:03
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22 octobre 2014 3 22 /10 /octobre /2014 14:33

Figurine de joueur de balle, Jaina, Campeche, Mexique, Classique récent (600-800 apr.J.-C.)

Découverte lors de l'exposition Mayas. Révélation d'un temps sans fin au Musée du Quai Branly.

Maya la balle
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22 octobre 2014 3 22 /10 /octobre /2014 08:49

Que pensent les Espagnols des Bulgares ? Réponses en cartes dans L'Atlas des préjugés

Quelle est la patrie des obsédés sexuels ? La Suède, selon le Vatican. Bienvenue dans le monde de Yanko Tsvetkov, inventeur de la caricature géographique. Dans son “Atlas des préjugés”, ce graphiste bulgare installé en Espagne a cartographié le monde “vu par” les Français, les Roumains, les républicains américains, les gays, Silvio Berlusconi ou le premier être humain... Une quarantaine de cartes pour se moquer des stéréotypes qui résistent partout dans le monde. Un bijou de manuel de géographie, à mettre entre toutes les mains, dont nous vous proposons quelques planches.

Télérama.fr

Le monde vu par...
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22 octobre 2014 3 22 /10 /octobre /2014 08:25
Raging Bulles à Toulon - 30 octobre 2014

Raging Bulles se poursuit alors que l'automne bat son plein.

Prochain rendez-vous jeudi 30 octobre à partir de 19h30.

Attention, changement de lieu : nous nous retrouverons ce jeudi au

JOSITHA

7 rue de Chabannes

(à l'angle avec la rue Gimelli)

Dans la Haute Ville

à TOULON

Pour des raisons d'organisation, le restaurant a besoin de connaître le nombre de participants : si vous êtes intéressés, faites-le-moi savoir en laissant un commentaire ici.

La sélection du mois :

DAL Gilles & DE MOOR Johan, Coeur glacé, ed. Le Lombard.

RABATE Pascal & GNAEDIG Sébastien, Le Linge sale, ed. Vents d'Ouest.

BOURHIS Hervé, Le Teckel, ed. Casterman.

SQUARZONI Philippe, Mongo est un troll, ed. Delcourt.

SMITH Jeff, Rasl, ed. Delcourt.

BEYER Marcel & LUST Ulli, Voix de le nuit, ed. Ca et Là.

Bonne(s) lecture(s) !

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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 10:07
Château l'attente T1

"Il était une fois, il y a fort longtemps, à une époque si heureuse que ni vous ni moi n'en verrons jamais de pareille, une ville du nom de Putney." (p.3)

"Il était une fois, par une nuit sombre et orageuse..." (p.65)

"Je suis née à Rumley, un village si petit qu'il n'avait qu'une taverne..." (p.273)

"Il y a bien longtemps, dans un lointain royaume, régnait un roi qui avait sept filles toutes plus belles les unes que les autres : Zahra, l'aînée, puis Aisha, Samarina, Parizad..." (p.327)

Il était au moins quatre fois, donc, au pays de Château l'attente, un pays où le temps est si doux et si lent qu'on peut le passer en bonne partie à conter.

"D'où sors-tu la clé ?

_ Je l'ai trouvée dans le potager. Monsieur Rackham a dit que je pouvais la garder car il ne lui manquait aucune clé. Elle ressemblait à celle de la Bibliothèque. Alors un jour, j'ai essayé et ça a marché ! Après vous !

_ Ca alors ! Oh ! Mon Dieu ! Oz ! Tous me contes préférés !

_ Vous avez lu tout ça ?

_ Il y a bien longtemps..."

Nous y voilà : au coeur des livres, au coeur des contes, au carrefour de toutes les histoires passées et à venir.

A la croisée des voyages et des voyageurs, dans un havre de paix (de Paix ?) qui, pendant près d'un siècle, fut un château endormi au creux des ronces.

Un lieu qui ne vous est sans doute pas étranger si vous êtes familiers des contes ou si vous suivez notre mois thématique sur k.bd : une malédiction, une princesse endormie, un doux baiser, et après ?

"C'était il y a bien longtemps.

_ Très très longtemps.

_ Et depuis, le château est devenu un refuge ?

_ Oh non, pas au début. N'ayant nulle part où aller, nous sommes tous restés car nous ne pouvions pas abandonner notre terre.

_ Contrairement à d'autres !

_ Elle n'a écrit qu'une seule fois !

_ Enfin bref... les gens ont fini par braver la légende et venir dans le coin... Certains sont restés, d'autres sont partis.

[...]

_ Un jour, ce château retrouvera un roi, M. Rackham. Nous continuons à l'attendre.

_ J'espère que vous apprécierez votre séjour ici...

_ Oh, j'en suis certain, mesdames..."

Voilà peut-être un des points de départ de Linda MEDLEY, petit jeu auquel nous nous sommes tous déjà livrés : "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants", et après ?

Ajoutez à cela une pincée de Mille et une nuits (l'art du conte dans le conte dans le conte) et du Château des destins croisés, d'Italo CALVINO, et vous obtenez l'envoûtant Château l'attente qui, de héros en héroïne, d'époque en lieu, nous transporte au pays des contes, des voyages, du magique, du mystérieux, du fascinant...

De la princesse Médora à Soeur Paix et l'ordre des Sollicitines en passant par Dame Jaine Solander, Comtesse de Carabas, Linda MEDLEY nous invite à croiser miracles, farfadets, esprits des eaux, sorcières aigries et petits démons pour notre plus grand plaisir : celui de voir s'animer un univers autant étrange que familier, peuplé de milliers de personnages dont aucun n'est laissé de côté.

A chacun son histoire, des espoirs, ses douleurs secrètes, ses petits travers, ses motivations...

A chacun une vie bien remplie à découvrir à travers quelques détails, des dialogues bien sentis ou des récits imbriqués.

Si elle peut parfois sembler s'égarer sur les chemins de la narration croisée, l'auteure n'en perd jamais le fil et nous fait partager son plaisir sans limite de conteuse démiurge : chaque secret nous intrigue, chaque histoire nous porte, chaque rencontre nous ravit et, plutôt que d'attendre une prochaine soirée au coin du feu pour entamer un nouveau chapitre, nous dévorons page après page ce pavé tout sauf indigeste.

Graphiquement propre et clair, expressif sans démesure et élégant comme seul sait l'être le noir et blanc, Château l'attente vogue, entre Bone et Cérébus, sur les mers houleuses de certains des plus brillants graphic novels (oui, je sais, je n'aime pas cette expression...) des dernières décennies : un trait maîtrise d'une originalité mesurée, une facilité à rendre crédible même l'impossible (on en finit presque par oublier que le chevalier Chess est... un cheval !), et l'art de ne jamais trop se prendre au sérieux.

Linda MEDLEY fait montre envers ses personnages et ses lecteurs d'une bienveillance qui nimbe toutes les relations relatées et à laquelle sied à merveille la douceur de son trait.

Outre les décors et ingrédients des contes en tous genres, l'auteure puise aussi dans les univers intrigants du cirque, des gens du voyages, de la religion, de la philosophie ou de l'économie (si si !) pour composer, souvent avec humour et décalage, une grande fable humaniste et touchante, drôle et prenante qui, une fois la dernière page (du tome 1) refermée, nous ravit autant qu'elle nous laisse sur notre faim, tant de questions restant sans réponses.

Ne reste qu'à se tourner, les yeux brillants, vers le tome 2, en espérant qu'il soit à la hauteur de cet extraordinaire premier opus qui renouvelle avec brio les grandes figures traditionnelles et les modernise par le ton adopté et les brassages proposés.

Notre attente était grande face à ce château, elle n'a pas été déçue.

Alors attendons encore...

Champimages qui nous envolent.

Château l'attente T1
Château l'attente T1
Château l'attente T1
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14 octobre 2014 2 14 /10 /octobre /2014 07:31
Ludwig révolution

"Il était une fois, dans un pays lointain, un prince d'une grande beauté.

[...]

On m'a dit que tu avais encore ramené une fille bizarre au château !! C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase ! [...] Je veux que tu cesses de ramener ces filles de mauvais genre sous prétexte que c'est ta passion du moment !! Espèce de pervers !

_ Toujours la même rengaine... [...] A notre époque, les femmes sont de plus en plus exigeantes. Les filles que j'emmène ici, au moins, sont dociles, modestes et calmes... Bref, ce sont des femmes idéales, de mon point de vue. Vous jugez trop sur l'apparence, mon père !"

Et l'apparence, Ludwig (ou Louis, parfois, dans le feu de l'action) en connaît quelque chose, lui qui aime faire flotter ses longs cheveux soyeux, plonger son regard dans les décolletés des demoiselles qu'il rencontre et qui porte à merveille des vêtements... panthère. Le bon goût n'a pas de frontière !

"Tu vas partir en voyage initiatique. Tel que tu es, tu n'es pas prêt pour hériter du trône. Tu vas te rendre au pays voisin en tant qu'ambassadeur pacifique... Et tu vas demander en mariage la fille unique du roi, Blanche !"

Le nom de Ludwig ne vous disait peut-être rien en matière de contes de fée - ceci étant, combien de princes anonymes pour tant de princesses célèbres ? - mais celui de Blanche est peut-être un peu plus évocateur, non ?

"Tu devras conquérir ta princesse avec ton seul atout : ton beau visage ! [...]

_ Père... permettez-moi tout de même de défendre mon honneur... Mon visage n'est pas mon seul atout. Attendez un peu qu'elle me voie à poil."

Le ton est donné !

En attendant de le voir changé en grenouille, Ludwig, que l'on imagine pourtant aussi glabre que son père est barbu - comme tous les rois dans l'univers des contes de fée, d'ailleurs ! - entend donc bien jouer de son physique pour trouver et épouser la femme de ses rêves : "Pourquoi vous m'avez pas dit plus tôt que c'était une bombe à gros seins ?"

Ah, la mystérieuse alchimie des sentiments !

La quête du bonheur et de l'amour de notre beau prince ne sera toutefois pas simple promenade de santé : de Blanche Neige à Barbe Bleue en passant par le Petit Chaperon Rouge ou la Princesse Ronce (pour le tome 1), la route est semée d'embûches (et d'épines...) et de rencontres hostiles (vous saurez tout de l'origine du rouge du célèbre Chaperon !), de coeurs brisés, d'esprits retors et de magie noire (car qui dit "princesse" dit souvent "sorcière", non ?).

Autant d'épreuves que le prince - bien plus clairvoyant qu'on pourrait le croire - surmonte avec une certaine désinvolture et l'aide de son brave Wilhelm, son valet "gentil mais un peu naïf", souffre-douleur à la peau dure et au grand coeur, ami d'enfance et dépositaire de certains lourds secrets...

Avec beaucoup d'humour, Kaori YUKI nous livre, avec Ludwig révolution, une relecture des plus originales de nos contes traditionnels. Elle adopte pour se faire un point de vue original : "Pourquoi les princes des contes de fée sont toujours si inconsistants ? [...] Les princes sont un peu effacés derrière les héroïnes et [...] souvent, ils ne servent qu'à faire joli."

Voilà donc tous les princes réunis en un - même si l'on en croise quelques autres au fil des récits -, un bellâtre insupportable qui mériterait des baffes - voire une balle dans la tête, mais chut ! - s'il ne retombait pas toujours sur ses pattes, ramenant la vérité - si, si ! - sur le devant de la scène. En effet, en être parfaitement pragmatique, Ludwig ne se laisse abuser par aucune illusion et a pleinement conscience que la magie n'existe pas ! Là où les autres croient en une transformation, il crie au cosplay et le moindre sort n'est souvent que le fruit d'une forte suggestion...

Un comble que ce narcisse aux traits doux soit le premier à ne pas se fier aux apparences !

Parlons-en, du trait, justement : conventionnel à souhait, entre le shôjo (grands yeux des filles, mentons pointus des garçons) et le josei (corps élancés, hommes androgynes - sauf les rois barbus !), il ne se prend pourtant pas au sérieux ! (comme souvent dans le genre aussi, convenons-en) : caricature, apartés, exagérations et anachronismes ôtent aux récits toute mièvrerie par des contre-pieds permanents. Tous les personnages ont des travers ridicules (ah, la sorcière masochiste !) qui, combinés à l'attachement que leur porte leur auteur, en font des êtres intéressants.

Le format court des histoires permet de ne pas se lasser, mais la présence de certains personnages récurrents fait évoluer une trame de fond qui évite des répétitions trop monotones.

Contrairement à ce que me laissaient redouter les couvertures, Ludwig révolution est donc plutôt une bonne surprise, à la fois parce qu'elle offre un regard extérieur sur certains contes traditionnels de la culture populaire d'Europe occidentale (ça nous change du point de vue disneyens !) et parce qu'elle se moque des travers mièvres que ces histoires ont souvent développés entre les mains des lecteurs de tous pays, le Japon et son romantisme exacerbé n'y coupant sans doute pas.

Grâce à sa maîtrise graphique, ses riches références - y compris aux manga et à la culture pop japonaise - et son second degré - "Et oui, en réalité ce n'est pas le prince Ludwig qui aime les gros seins, c'est moi qui fait une fixation dessus..." - Kaori YUKI nous livre un divertissement parfois un peu brouillon mais qui fait sourire et qui, si mon décryptage est bon, met à l'honneur le personnage le plus "conte-de-féeien" de l'histoire d'Europe : Louis II de Bavière, entre autres connu comme le cousin de... Sissi l'impératrice.

Quand la réalité rejoint la fiction...

Champimages gentiment irrévérencieuses.

[La postface du tome 2 nous apprend que le prénom Ludwig n'a rien à voir avec le roi fou de Bavière mais avec le plus jeune des frères GRIMM, qui illustra les contes de ses aînés quelques années après leur parution. CQFD]

Ludwig révolution
Ludwig révolution
Ludwig révolution
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