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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 17:54
Gen d'Hiroshima T1

« Jamais je n'aurais envisagé a priori de dessiner une chose aussi horrible que l'explosion d'une bombe atomique. C'est la mort de ma mère, en 1966 (après quatre années de souffrances terribles) qui m'y a décidé (…) J'étais très loin de tout cela, à l'époque. Je vivais à Tokyo dans le milieu de la BD, et soudain j'ai reçu ce télégramme m'annonçant la mort de ma mère. Je suis retourné immédiatement à Hiroshima. Ma mère a été incinérée. J'ai été extrêmement choqué parce que ses os avaient disparu. La coutume est, comme vous le savez, de retirer les os des cendres pour les conserver dans une urne. Or, les os des personnes atteintes par la radio-activité se consument complètement, il n'en reste rien. Je me suis mis très en colère contre cette bombe qui m'avait enlevé jusqu'aux os de ma mère. J'ai alors dessiné Gen d'Hiroshima pour nous venger, elle et moi. » (Keiji NAKAZAWA, « Entretiens », Cahiers de la BD n°74, 1987)

Il y a presque un an jour pour jour disparaissait Keiji NAKAZAWA, témoin malheureusement privilégié du drame atomique qui frappa le Japon en 1945.

Fils d'Hiroshima, NAKAZAWA vécut de plein fouet la violence des derniers mois de la Deuxième Guerre Mondiale sur l'archipel nippon et sa tragique conclusion.

En ce mois de décembre consacré aux auteurs disparus ces dernières années, K-BD a décidé de mettre à l'honneur, après MOEBIUS et TOPPI, le mangaka dont l'oeuvre-phare, Gen d'Hiroshima (d'abord connu en France sous le titre Mourir pour le Japon), est l'un des témoignages les plus poignants portant sur ce pays et cette époque.

"Le blé a germé et pousse à travers le givre, foulé plusieurs fois pendant l'hiver. Malgré cela, fermement enraciné, il pousse droit contre le vent et la neige afin d'offrir de lourds épis.

_ Mes enfants, soyez comme ce blé...

_ Je sais ce que tu veux dire, papa : il faut être fort même si on se fait piétiner. Mais on en a assez d'entendre ça."

S'ensuit une des nombreuses corrections que Daikichi Nakaoka administre à ses enfants tout au long de ce tome où, définitivement, il ne fait pas bon vivre.

Avril 1945. La guerre du Pacifique touche peu à peu à sa fin. Malgré des victoires anglo-étasuniennes toujours plus nombreuses et évidentes, le Japon s'entête et s'enlise dans le conflit.

Les matières premières manquent, les soldats aussi, et les biens de premières nécessité font défaut à la majeure partie de la population.

Comment, dans un tel contexte, une modeste famille peut-elle survivre ?

Par le sacrifice acharné et permanent de tous ses membres. Les parents travaillent d'arrache-pied nuit et jour pour livrer des geta (sandales) décorées. L'aîné a (bien malgré lui) abandonné ses études pour un poste dans une usine d'armement. Le cadet passe la plupart de son temps réfugié à la campagne, avec les enfants de son âge, loin de la cible potentielle que représente la ville. Les trois autres, les plus jeunes, partagent leur temps entre l'école, l'entretien du champ de blé familial et les mille menues tâches susceptibles de leur faciliter la vie et de grappiller quelques pièces ou denrées.

Difficile toutefois de s'acquitter de ses travaux quotidiens le ventre vide. Mais le riz est rare, les viandes et poissons hors de prix, les patates elles-mêmes manquent à l'appel. Les maigres repas sont bien souvent constitués d'un bouillon clair. La faim aidant, la tentation est souvent grande d'avaler le premier aliment venu. Quitte à le payer très cher :

" Tu devrais avoir honte ! Les soldats qui se contentent d'herbe et d'eau boueuse alors qu'ils combattent, eux, ont faim ! Honte à vous, enfants de l'empereur ! "

La faim, la honte et un soumission aveugle au pouvoir et à la figure impériale.

Dans un tel contexte, difficile de nourrir des idées pacifistes ou de faire passer l'intérêt de sa famille avant celui de la patrie. Les conséquences en sont toujours lourdes et violentes : réprimandes, coups, lapidations, arrestation, brimades... Rien n'est épargné à la famille Nakaoka, dont le chef ne peut plus réprimer son hostilité face à un endoctrinement absurde et destructeur.

" Vous croyez qu'on pourra se battre contre les Américains avec des morceaux de bambous ?! Ils nous auront eus avec des mitraillettes bien avant qu'on soit sur eux. Les Etats-Unis sont riches en ressources naturelles, ce n'est pas comme le Japon. Notre petit pays doit défendre la paix et l'amitié avec le reste du monde pour favoriser le commerce. C'est la seule solution de survie possible ! Le Japon ne doit pas faire la guerre ! Les militaires sont manipulés par les riches ! Ils nous ont entraîné dans cette guerre pour leur seul profit ! "

Un discours qui ne peut être toléré par un système jusqu'au-boutistes qui désinforme sa population, l'envoie au massacre (avec, entre autres, le corps des kamikaze) et a ancré dans les esprits de tous " la mort plutôt que la reddition ".

Malgré tout cela pourtant, la famille Nakaoka demeure soudée, notamment autour du ventre rond de Kimié pour lequel les autres n'hésitent pas à se sacrifier (encore et encore...). Les plus turbulents et touchants sur les deux plus jeunes garçons, Gen et Shinji qui, malgré la faim qui les tenaille, ne manquent ni de ressources ni d'énergie pour trouver de quoi manger, défendre l'honneur des leurs ou améliorer le quotidien familial.

Gen d'Hiroshima tient donc autant de la chronique familiale en temps de guerre que du documentaire historique sur la vie au Japon durant les derniers mois du conflit. Sur fond de privations générales et avec la violence physique comme premier moyen de communication (il serait intéressant de compter le nombre de coups que les deux jeunes frères reçoivent rien que dans ce premier tome) la vie n'est que chaos pour la plupart des habitants.

Un chaos pourtant bien relatif au vu de l'issue qui les attend.

Pourtant, même s'il critique dès la première page les leçons sans cesse ressassées par son père concernant le blé qui pousse malgré tout, Gen est une plante tenace qui avance dans l'adversité et garde le sourire en dépit des horreurs toujours plus grandes qu'il traverse.

Le ton du récit - réalisé entre 1973 et 1985 - est souvent exagéré et mélodramatique : les personnages passent de la colère tonitruante aux larmes en un clin de case, les étreintes succèdent aux coups en quelques secondes, et la vie des personnages ne semble pavée que de douleurs successives, au point parfois que l'accumulation en devient un peu indigeste.

Le tout regorge toutefois de détails particulièrement intéressants qui confèrent au récit un réalisme qui nous empêche de douter de la véracité de la plupart des scènes : présenté à travers le prisme déformant du regard d'un enfant, Gen d'Hiroshima tangue logiquement sur les mers de l'emphase et du mélodrame mais également sur celles d'une certaine forme d'objectivité naïve.

Graphiquement, NAKAZAWA ne s'écarte pas d'une ligne assez traditionnelle : les décors sont très fouillés, presque photographiques, et les personnages sont beaucoup plus caricaturaux dans leurs expressions, leurs postures et leurs propos.

Les hommes ont le visage carré et le menton fendu, les femmes des visages doux et ronds, les méchants des petits yeux de fouines, et les représentants du pouvoir, à quelque échelle que ce soit (chef de quartier, soldat chargé de l'entraînement, enseignant...) abusent de l'autorité dont ils sont investis.

Le tout brosse un récit facilement étouffant, qu'il est préférable de lire en plusieurs fois, autant pour mieux supporter la tension physique qui s'accumule au fil des pages que pour ne pas saturer face à un graphisme et une emphase un peu trop désuets.

Gen d'Hiroshima n'en demeure pas moins un récit fondamental dans l'histoire du manga au Japon et dans le reste du monde : un bon moyen de découvrir la vie des autres, les souffrances partagées, mais aussi les aspirations au pacifisme après l'horreur.

Un message porté par bien d'autres artistes de la génération de NAKAZAWA : Osamu TEZUKA, Shigeru MIZUKI ou Hayao MIYAZAKI.

Un message à ne jamais cesser de porter.

Champimages carnages.

Gen d'Hiroshima T1
Gen d'Hiroshima T1
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6 décembre 2013 5 06 /12 /décembre /2013 06:52
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3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 17:48
Raging Bulles à Toulon - 19 décembre 2013

Dernière séance de l'année 2013 pour notre incontournable Raging Bulles.

En raison des fêtes de fin d'année, il a lieu un jeudi plus tôt, mais ça nous laisse quand même un peu de temps pour apprécier la sélection de décembre avant d'en débattre autour de bon boire et de bon manger.

Le rendez-vous est désormais gravé dans la pierre dont on fait les caves où mûrissent les meilleurs vins :

La Cave de Lilith (rue Paul Lendrin) à partir de 19h30.

Au programme :

Collectif Label 619, Doggybags #4, ed. Ankama.

LAMBERT Joseph, Annie Sullivan & Helen Keller, ed. Cambourakis.

TOYODA Tetsuya, Goggles, ed. Ki-Oon.

DAVODEAU Etienne, Le chien qui louche, ed. Futuropolis.

LE CALLET Blandine & PEÑA Nancy, Médée T1, ed. Casterman.

JASON, Le détective triste, ed. Carabas.

A lire avant le déballage de cadeaux de fin d'année !

Champimages qui bullent

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29 novembre 2013 5 29 /11 /novembre /2013 18:29
Le Collectionneur T4 - Le Calumet de Pierre rouge

" Un collectionneur, mon ami, doit être prêt à tout. "

Une phrase à méditer pour Markus Twiggampeel, dépêché sur le territoire "américain" par le Pipe Smokers Weekly de Birmingham pour rencontrer un homme que le monde entier connaît mais qui a réussi à maintenir le voile de mystère l'auréolant.

Dandy à l'élégante silhouette surmontée d'un chapeau melon, le Collectionneur a arpenté le monde en tous sens et a accumulé des fortunes pour acquérir des objets rares - et donc précieux - dont la particularité est d'avoir tous côtoyé l'Histoire. " Des objets qui ont un vécu. "

Après l'Asie, l'Europe et l'Afrique, l'énigmatique aventurier jette donc son dévolu sur l'Amérique du Nord, dans des territoires qui, en cette fin de XIX°siècle, sont déchirés par les ultimes affrontements entre les Amérindiens et leurs envahisseurs.

Tandis que la tension monte suite aux massacres perpétrés par le Général Custer et ses hommes, les différentes tribus convergent et se rallient pour mettre un terme à l'invasion.

Difficile, dans un tel contexte, de trouver facilement le " calumet qui parle ", objet sacré dont l'existence remonterait au XVI°siècle et qui aurait traversé les âges en changeant maintes fois de mains.

Bien qu'ayant établi son campement dans une mine abandonnée, garantie de tranquillité (" en bon connaisseur de l'âme humaine, je préfère la solitude "), le Collectionneur n'a pu échapper à certaines flèches perdues, tentatives d'arnaques et traquenards tendus par des hors-la-loi tout puissants (jetez un coup d'oeil au récent Shérif Jackson pour vous replonger dans l'ambiance de l'époque).

Autant d'anecdotes qu'il se plaît à rapporter au journaliste que le hasard a mis sur sa route, et dont la seule ambition est de percer les secrets de l'énigmatique voyageur.

" Vous non plus, cher ami, vous n'en saurez pas plus. "

Twiggampeel ne repartira pourtant pas bredouille : le récit du Collectionneur, haut en couleurs et en personnalités, lui fait croiser la route de nombreuses tribus, de nombreux calumets tous plus inintéressants les uns que les autres, jusqu'à ce qu'apparaisse enfin celui dont la forme, la matière, les motifs et l'histoire ne laissent aucun doute.

Le vénérable et puissant objet est entre les mains d'un chef de guerre sioux qui attend une grande bataille à venir sous " le soleil de demain ".

Entre les mains de Crazy Horse, qui contemple la plaine de Little Big Horn.

Une fois encore, le Collectionneur a rendez-vous avec l'Histoire, une fois encore il ne se contentera pas d'en rapporter un objet-souvenir, et une fois encore il ne livrera son récit - et ses secrets - qu'aux lecteurs que nous sommes, et non à ceux du Pipe Workers Weekly.

Un récit magnifié par le trait de Sergio TOPPI, maître de la BD disparu il y a peu (en 2012) et mis à l'honneur en ce dernier mois de l'année par K-BD (souvenez-vous de MOEBIUS évoqué pas plus loin que dans l'article d'avant !).

Entre les grands espaces qu'offre l'Amérique du Nord, et les visages fiers et rugueux des guerriers amérindiens, l'auteur peut laisser libre cours à son trait inimitable et magique qui, sur fond d'aplats noirs ou blancs en lutte permanente, se décompose en une multitude de hachures qui donnent à la matière une densité rarement égalée en bande dessinée.

Les arabesques des roches, écorces, tissus, bijoux, tapissent chaque planche d'une force et d'une élégance à la fois étouffante, aérienne et vibrante : le monde dessiné par TOPPI est une trame parfaite, une toile dont le lecteur, rapidement happé, ne peut s'échapper avant d'avoir refermé la dernière page.

Ce raffinement est appuyé par des mises en page toujours soignées et originales qui confèrent à chaque planche une identité et une unité uniques : l'oeil ne cesse d'aller et venir du plus infime détail (et ils sont nombreux !) aux vastes tableaux que constitue chaque page, sans jamais se perdre.

Brillant héritier des grands graveurs du XIX°siècle, TOPPI manie la ligne avec une telle maîtrise que quelle que soit la distance à la planche que le regard adopte, le résultat est toujours harmonieux, parfaite synthèse entre illustration et narration graphique.

Personnage emblématique de Sergio TOPPI, le Collectionneur est certes un bon moyen d'entrer dans l'oeuvre du maître italien, mais reste malgré tout à mon avis en-deçà de son plus célèbre ouvrage : Sharaz-De, magistrale interprétation des Mille et Une Nuits d'une beauté glacée et d'une perfection graphique à couper le souffler.

Vous l'aurez compris, TOPPI fait partie de ces auteurs incontournables à découvrir absolument. Un auteur méconnu que les éditions Mosquito ont très tôt mis à l'honneur et qui a participé au Festival de BD de Solliès-Ville peu de temps avant sa mort.

A vous de vous laisser à présent emporter par la grâce...

Champimages sublimes, tout simplement (et désolé pour la médiocre qualité des reproductions proposées ci-dessous...).

Le Collectionneur T4 - Le Calumet de Pierre rouge
Le Collectionneur T4 - Le Calumet de Pierre rouge
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22 novembre 2013 5 22 /11 /novembre /2013 09:05
Arzach

A saison grise, froide et triste, thème à l'avenant : décembre sera en deuil cette année sur K-BD en évoquant les auteurs de BD qui nous ont quittés ces dernières années.

Malheureusement généreuse en ces temps troublés, la Grande Faucheuse nous a donné l'embarras du choix.

Nous avons finalement décidé d'entamer cette danse macabre avec celui qui, toutes générations et toutes origines confondues, a sans doute marqué le plus durablement la profession et le lectorat : MOEBIUS.

PICASSO de la bande dessinée, travailleur fou et infatigable ayant passé une vie à chercher encore et encore, trouver souvent, continuer toujours, MOEBIUS a sans doute permis à la bande dessinée mondiale de devenir ce qu'elle est aujourd'hui : totalement libérée graphiquement et narrativement, et surtout enfin considérée (pas toujours, mais parfois, ce qui est une progrès) comme un art à part entière.

Dans l'oeuvre complexe et polycéphale qui a été la sienne, Arzach marque incontestablement un point de départ. Son nom claque comme un coup de fouet à même de remuer les conventions les plus établies - et les plus endormies - et la silhouette longiligne de son personnage principal, juché sur son élégante et préhistorique monture, a marqué les esprits de plusieurs générations.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les histoires courtes rassemblées dans le recueil édité en 1976 par les Humanoïdes Associés, après avoir été prépubliées dans Métal Hurlant, sont déroutantes : tantôt voyeur, voyageur ou en attente de dépanneur, celui qui allait devenir le StarWatcher mène une existence troublée dans un monde post-apocalyptique où la nature et ses habitants sont pour le moins inhospitaliers.

Entre les ossements des colosses oubliés s'agitent des géants agressifs, une végétation chasseresse et des mutants brandis comme les dernières blessures d'un conflit atomique déjà oublié.

Tantôt grossier, balourd, discret ou malin, le héros est à l'image des titres à l'orthographe chaotique qui chapitrent ce recueil : Arzach, Harzak, Arzak, Harzack, qu'importe le flacon pourvu qu'on ait le son. Autant de variations qui évoquent celles du paysage - instable - et du personnage - en devenir : l'histoire circule autour de soubresauts narratifs dont la logique échappe à la raison - ou en tout cas à l'habitude.

" Il ne s'agissait pas de produire une histoire bizarre de plus, mais de révéler quelque chose de très personnel, de l'ordre de la sensation. J'avais comme projet d'exprimer le niveau le plus profond de la conscience, à la frange de l'inconscient. Cette histoire fourmille donc d'éléments oniriques. Lorsqu'on s'engage dans ce type de travail, les vannes de l'esprit s'ouvrent soudain, laissant apparaître les formes, les images, le archétypes que l'on porte en soi. " (MOEBIUS, préface à l'édition de 1991).

Inside Moebius avant l'heure, Arzach est donc une plongée au plus profond de l'auteur, adepte de la création automatique et de l'autonomie du trait. Si la liberté est à ce prix, alors autant se faire malmener par les récits. Et en redemander. Quitte à ne pas tout suivre, ne pas tout comprendre, donc à revenir encore et encore sur le mystère attirant et troublant.

Graphiquement, ces récits, dont la création s'est étalée sur plusieurs mois, offrent un bel aperçu de la variété dont MOEBIUS était capable (souvenons-nous que c'était lui aussi aux commandes de Blueberry) : les hachures qui peuvent rappeler CAZA ou DRUILLET (compagnons de l'époque Métal Hurlant) laissent parfois place au dépouillement qui deviendra la marque de fabrique du versant futuriste et exploratoire de l'oeuvre du maître.

" Graphiquement, je n'avais pas ménagé ma peine et j'avais consacré à chaque image une somme de travail et une énergie comparables à celles qui, d'ordinaire, sont réservées à un tableau ou à une illustration. " (ibidem).

Une des illustrations de 1976 reprise dans l'édition de 2000 s'intitule Un monde en pleine mutation. MOEBIUS était incontestablement un mutant, malmenant son trait, ses histoires, ses personnages au profit de l'innovation graphique et narrative, primordiale à ses yeux.

Sous des allures de fausse simplicité (quoi de plus difficile à réaliser qu'un trait dépouillé, élégant et éloquent ? ) son dessin cachait des histoires qui, aujourd'hui encore, restent d'une compréhension incertaine. De quoi peut-être rebuter les moins courageux, de quoi continuer d'intriguer et d'attirer ceux qui, en proie au chaos eux aussi, relisent encore et encore une oeuvre qui fait directement écho à leurs mondes intérieurs.

" Arzach a un côté très négatif. Lorsque j'ai commencé à le dessiner, j'étais tout à fait dans la norme de la société que je fréquentais, celle des créateurs de bande dessinée, où être négatif était un indubitable critère de qualité. La mort est très présente [...]. A l'époque, je n'étais pas heureux, je vivais dans un monde qui me semblait dur, inquiétant. La seule issue pour échapper à l'emprise, au contrôle de la conscience, c'était le voie du bas, celle qui mène aux zones sombres de l'âme. [...]

Ouvrir vers le haut est bien plus difficile. [...] Il faut que les images positives rejoignent celles du bas, pour former un tout harmonieux entre la peur et l'espoir. " (ibidem).

Oeuvre passage pour un auteur et ses lecteurs, Arzach est un pont suspendu au-dessus d'un vide inconnu à apprivoiser : celui du vertige face à l'étrange.

A une époque où le différent est redevenu suspect, il est salutaire et nécessaire de se replonger dans un livre dont le maître mot est le changement permanent et l'instabilité fertile.

Tout un programme.

Champimages qui changent, changent, changent

Arzach
Arzach
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21 novembre 2013 4 21 /11 /novembre /2013 17:36
Raging Bulles à Toulon - 28 novembre 2013

Plus que quelques jours avant la tenue de notre session "novembrale" de notre Raging Bulles national.

Comme toujours, de bons livres et de bon verres pour se tenir chaud.

Comme toujours, un lieu de rendez-vous et d'accueil chaleureux à souhaiter : la Cave de Lilith, rue Paul Lendrin.

L'heure ne chante pas : 19h30 pétantes, ou peu s'en faut.

A se mettre sous la dent :

FERRI Jean-Yves & CONRAD Didier, Astérix chez les Pictes, ed. Albert René.

OTT Thomas, JANE Thomas & MURPHY Tab, Dark Country, ed. L'Apocalypse.

AARON Jason & STEWART Cameron, De l'autre côté, ed. Urban Comics.

BEGAUDEAU François & OUBRERIE Clément, Mâle occidental contemporain, ed. Delcourt.

Collectif, Papier, ed. Delcourt.

AKIYAMA Takayo, Y-Front Mouse, ed. Misma.

Bonnes lectures !

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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 14:39
La face cachée des expos

On ne connaît bien souvent que le " pendant " d'une exposition.

Il y a pourtant eu un " avant " et un " après " ces moments finalement brefs dans la vie d'une oeuvre.

Installator vous proposer de passer en coulisses, du côté de ceux qui portent, mesurent, installent, soignent, millimètrent et pour finir démontent tout un monde de formes et de couleurs dont on ne perçoit que la face parfaite, rarement la phase " en devenir ".

A manier avec précaution.

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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 13:53
Le Grand Show des petites choses

" Objets inanimés avez-vous donc une âme ? " s'interrogeait Raymond DEVOS, avant de nous prouver, rhétorique et preuves improbables à l'appui, que la réponse était "oui".

En digne successeur de feu le motgicien, Gilbert LEGRAND s'est penché sur ces petits objets encombrant nos tiroirs, placards et débarras et a constaté qu'ils bouillonnaient d'une vie insoupçonnée.

Mieux, il a su leur donner les coups de pouces nécessaires (soudures, couleurs, poses) pour leur permettre d'enfin se montrer au grand jour comme ils l'ont sans doute toujours rêvé : en action.

Robinets patineurs, brosses pressées, écrous volants, bouchons danseurs... Ca s'agite dans la quincaillerie, avec une inventivité sans limites et des surprises à chaque page.

Chaman autant que poète, Gilbert LEGRAND nous dévoile, dans son Grand Show des petites choses, la vraie vie des objets dès que nous avons le dos tourné.

Qu'on se le dise, nous ne regarderons plus du même oeil ces colocataires silencieux qui, par bien des aspects, ne nous ont jamais autant ressemblé.

Champimages en liberté

Le Grand Show des petites choses
Le Grand Show des petites choses
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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 12:07
Noir très noir

On le connaît surtout en couleurs, beaucoup moins en (très) noir et blanc, même si vous aviez pu en avoir un petit aperçu par ici il y a quelques années.

Félix VALLOTTON est exposé au Grand Palais, et ses xylogravures, de l'intime à l'horreur, frappent juste à chaque fois.

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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 08:39
Doggy Bags vol.1

"Depuis tout petit déjà, j'étais fasciné par les bandes dessinées d'adultes. Ces épais bouquins de poche que je croisais à la maison de la presse, dont l'encre tachait le bout des doigts. Il m'arrivait d'en feuilleter à la volée, et ça avait un sacré goût d'interdit : on pouvait y voir du sang, un peu de cervelle... et des nanas à poil ! [...]

Bien plus tard, j'ai redécouvert la bande dessinée pour adultes à travers l'arrivée d'internet. Je suis tombé sur les couvertures des comics américains des années cinquante édités par EC. Ces comics n'étaient jamais arrivés chez nous, en tout cas, pas dans ma maison de la presse. Teaser avant l'heure, la couverture interpelle le lecteur et les punchlines défient notre imagination. [...]

Avec Doggy Bags, nous ne prétendons pas ressusciter cette période bénie (maudite ?) de la bande dessinée d'adultes. Nous avons juste essayé, avec nos modestes moyens, de rendre ses lettres de noblesse au genre, avec du respect et beaucoup d'admiration."

La maison d'édition Ankama est bien connue pour ses idées, presque toujours bonnes et/ou originales. Le Label 619, à l'honneur ce mois-ci sur K-BD, ne fait pas exception à la règle, comme vous avez déjà pu le voir ici.

RUN, dont vous avez pu lire la prose en introduction et qui est le chef d'orchestre de ce joyeux chaos éditorial, est donc un homme à suivre de près : Mutafukaz, carnet de monstres, vidéos, l'auteur ne manque pas de ressources, d'idées et de talent.

La sortie de Doggy Bags avait donc tout pour séduire et, un fois l'objet en main, bien des indices confirmaient mes intuitions : format comics, couverture mate légèrement texturées, bandeaux riches en logos un peu partout et, à l'intérieur, du beau dessin, de la bonne couleur, du bon papier. Avec, en prime, de petits interludes publicitaires (oui, je veux la bague Label 619 !!) ou documentaires (vous saurez tout sur le One Percenter, les couteaux de jet ou les vautours) qui fleuraient bon les illustrés de mon enfance (replongez-vous dans les Mickey Poche d'antan pour savoir de quoi je parle).

Seule ombre au tableau : le fétichisme que les trois auteurs semblent éprouver pour les armes à feu et qu'ils exposent à travers quelques photos (seul MAUDOUX semble y échapper). Mouais. Pas sûr que ce soit le meilleur moyen d'afficher son "respect" et son "admiration" pour le genre, mais bon...

Passées les premières bonnes ou mauvaises impressions visuelles, les récits devaient faire leur preuve. Là encore tout avait été fait pour allécher le lecteur, la quatrième de couverture présentant des unes de journaux évocatrices : "Tueur en cavale", "Guerre des gangs ! ", "Bal tragique à Paxton ! "

Rien à redire : pas de tromperie sur la marchandise. On nous annonçait du sang, de la cervelle et des nanas à poil, et nous étions servis.

SINGELIN est sans doute celui qui en montre le moins, malgré la mise en scène d'un massacre pendant un bal populaire perpétré par un gang de motards un peu atypique. Ca boit, ça roule, ça cogne, ça hurle, il y a bien une nana à poils, mais au final c'est un peu léger. Oui le dessin est soigné, le découpage rythmé, servi par des cases panoramiques la plupart du temps (car les auteurs du Label 619 ne sont pas seulement influencés par les BD de la grande époque, mais aussi par le grand écran), mais l'histoire nous laisse sur notre faim. Dommage.

MAUDOUX respecte à la perfection le tiercé annoncé : trois belles paires récurrentes (seins, hanches, fesses), des morts sanglantes à la pelle (et surtout au couteau), un petit clin d'oeil pour les paléo-geek à travers un masque d'X-Or ou consort et des combats finaux remettant au goût du jour le catch féminin dans la boue. Mouais. La tueuse en série-mère au foyer ne m'a pas convaincu.

RUN est celui qui, à mes yeux, s'en tire le mieux (le fait qu'il soit à l'origine du projet n'y est sans doute pas étranger) : même si le parti-pris graphique adopté pour les personnages est assez étrange (j'apprécie pourtant d'ordinaire les traits anguleux), le tout baigne à la perfection dans une ambiance lourde, moite, épaisse comme la sueur et le sang qui ponctuent la fuite de son braqueur-tueur. Les cadrages sont impeccables, le rythme haletant et la chute en est vraiment une.

Bilan mitigé au final, donc : la promise était séduisante, mais sous la robe laissant entrevoir des formes généreuses se cachait un corps peut-être en devenir mais pas à la hauteur de nos attentes.

Dommage.

Je n'ai pas laissé à Doggy Bags une chance de se rattraper, malgré les 5 tomes que le titre compte en tout, volume 0 compris.

Bien sûr tout annonçait des histoires avant tout portées sur le rythme et l'action. Bien sûr le titre laissait penser à des récits plus marginaux, peut-être moins aboutis. Mais les EC comics ou Twilight Zone cités en introduction avaient comme marque de fabrique des petites surprises scénaristiques trop rares dans les trois récits réunis dans ce premier volume.

Je prendrai peut-être un jour la peine de lire les autres opus, et qui sait s'ils ne me feront pas changer d'avis.

Mais pour l'heure il y a suffisamment d'autres titres prometteurs sur les étals surchargés des librairies pour ne pas simplement céder aux sirènes de la nostalgie et à une imagerie sans doute second degré mais quand même un peu douteuse (oui, je repense aux photos des auteurs).

A suivre.

Champimages dommage...

Doggy Bags vol.1
Doggy Bags vol.1
Doggy Bags vol.1
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