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  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 08:52
L'homme qui marche*

"Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté". Telle semble en tout cas être la vie dans ce quartier où habitent l'homme en cravate et la femme au foyer.

Ruelles, ponts, escaliers, berges, trottoirs, cafés, bancs, parcs, arbres... offrent autant de haltes et de points de vue sur les toits, flots ou frondaisons qui composent le paysage impressionniste de l'environnement semi-urbain que Jiro TANIGUCHI nous donne à voir.

Gestes, regards et sons accompagnent - et appuient - cette marche d'un homme qui, candide des temps actuels (une actualité déjà vieille de 20 ans, il est vrai), découvre ou redécouvre son environnement théoriquement familier.

Un enchevêtrement de ruelles, commerces et petits pavillons qui dessinent un univers paisible et apparemment aisé où circulent écolières, mères de famille, grands-mères et chats errants.

La faune locale ne se limite pas aux félins, d'ailleurs : chiens, poissons et surtout oiseaux - ô métaphores de la liberté ! - peuplent les recoins de cet espace qu'on imagine presque hors du temps.

La flore n'est pas en reste, entre chêne "miyazakien" et cerisier - sakura dans la langue de KITANO, non mais, j'en sais des mots ! - forcément en fleurs, même en noir et blanc.

En 17 histoires courtes et avec un titre qui fleure bon la sculpture de GIACOMETTI, Jiro TANIGUCHI plonge avec le talent qu'on lui connaît dans ces petits riens du quotidien qui lui donnent du charme et une certaine forme d'exotisme.

Prenant le temps de regarder, s'arrêter, sentir et faire vibrer ses sens - par la caresse du vent ou de l'eau, par la morsure d'une ronce, par le déséquilibre d'un sol instable - son héros semble soudain s'ouvrir au monde et l'admirer, le découvrant comme il ne l'avais jamais vu.

Quelque part entre un recueil de nouvelles d'Anna GAVALDA et les 101 expériences de philosophie quotidienne de Roger POL-DROIT, l'auteur et son personnage semblent nous inviter à les suivre dans les méandres du banal, du familier, pour le réenchanter en somme. En renouant avec son âme d'enfant (pour marcher sous la pluie ou en équilibre sur un muret) ou de "délinquant" (en faisant le mur de la piscine municipale pour faire trempette au clair de lune).

Parfaits éléments pour inscrire cette lecture au programme de notre mois de la spiritualité sur k.bd.

Derrière la facilité ou la répétitivité de certaines scènes (peut-être ne faudrait-il lire L'homme qui marche que de manière homéopathique ?) et l'ambiance plutôt paisible qui s'en dégage, il semblerait toutefois qu'une certaine lecture en creux soit possible et dessine des pistes d'approche presque sociologiques...

Avant tout, qui est cet homme ? Seul représentant, ou presque, du sexe masculin, ses balades ne lui font croiser que des femmes de tous âges ou des hommes plus âgés. Sa tenue - costume, cravate, fines lunettes - le classe en apparence dans la catégorie des employés ou des cadres. Donc où trouve-t-il le temps de flâner ? Est-il en vacances ? Ou plus probablement fraîchement licencié ?

Si c'était le cas, le voilà encore engoncé dans son costume et ses habitudes mais, sous le coup des redécouvertes qu'il fait et des expériences qu'il vit, il s'en départit peu à peu et redevient progressivement plus humain.

Un humain attentif à son environnement, à son prochain, et qui prend enfin le temps de vivre.

A moins que notre homme ne soit un artiste, épris de culture (française, bien sûr ! On est chez TANIGUCHI !), un architecte peut-être (au vu de ses lectures), qui s'imprègne chaque jour du monde qui l'entoure pour y puiser son inspiration.

Ceci étant, artiste ou pas, notre homme se promène pendant que sa femme-enfant fait la cuisine, sans doute le ménage, et l'attend au foyer, ne sortant qu'en sa compagnie.

Son rapport à la femme est d'ailleurs assez étrange, presque dérangeant quand on surprend ses regards en coin destinés au lycéennes assises ou de passage qu'il croise sur son chemin. Paternalisme bienveillant ou lubricité sourde ? Difficile d'y voir clair derrière les verres de ses lunettes.

Graphiquement, rien que de très classique : un trait majoritairement net, parfois vaporeux pour évoquer un ciel photographique ou un flou de myopie, et un noir et blanc tramé qui, les rares fois où le lavis le rehausse, prend une belle dimension plastique qui nous ferait presque regretter que l'ensemble de l'album n'ait pu bénéficier de ce traitement.

Découvert il y a 20 ans, L'homme qui marche m'avait laissé un souvenir doux et suspendu. Sans doute aigri plus qu'apaisé par le temps qui passe, je n'y ai pas retrouvé dans ma lecture d'aujourd'hui ces impressions paisibles.

Peut-être me manque-t-il un thé et un peu de temps pour, patiemment, marcher au côté de ce voyageur du quotidien, de cet explorateur de la proximité, de ce redécouvreur d'un monde admirable et agréable - si tant est qu'il le soit vraiment.

Champimages douces amères.

L'homme qui marche*
L'homme qui marche*
L'homme qui marche*
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6 septembre 2015 7 06 /09 /septembre /2015 18:56
Goliath*

"Les Philistins réunirent leurs armées sur une montagne, les armées d'Israël campaient sur une montagne en face : une vallée les séparait."

Tentes, bannières, soldats et tours de garde : rien ne manque dans le campement philistin. Tension et surveillance sont de mises face à un adversaire que l'on ne voit pas mais dont on devine mouvements et intentions. Dont on imagine tentes, bannières, soldats et tours de garde comme le veut la logique de la guerre.

Attente et silence pèsent sur la vallée qui sépare les deux armées. Aucune ne bouge afin de ne pas s'exposer aux assauts de l'autre. Un statu quo parti pour durer, durer, durer...

Heureusement que les Philistins comptent dans leurs rangs un fin stratège : "Je pense avoir la solution pour nous tirer de cette impasse et gagner la guerre en deux semaines, en sacrifiant deux vies tout au plus."

Deux vies pour mettre fin à une guerre : quel roi hésiterait face à un si maigre prix à payer ?

"Il me faudrait juste un soldat, une armure, une lance, une épée et un bouclier, le tout sur mesure."

Et quelle mesure : celle de Goliath de Gath, aussi grand de taille que de cœur, enrôlé bien malgré lui dans l'armée mais "surtout [affecté] à la paperasse."

"Je n'ai rien d'un héros. Je suis une des pires lames de mon peloton."

Qu'à cela ne tienne, mon bon Goliath.

Ta mission est simple : chaque jour délivrer le même message à l'invisible ennemi qui fait face à ton armée et attendre, attendre, attendre, jusqu'à ce que, intimidé, l'ennemi capitule.

Simple. Efficace. Et peu coûteux en vie(s), en effet.

En plus, cette belle armure faite sur mesure n'est pas des plus inconfortables. Et ton jeune porte-bouclier, même s'il croit à la moindre rumeur te concernant, est d'une agréable compagnie.

"Le Philistin s'approchait matin et soir et s'adressait aux troupes d'Israël."

Matin et soir.

Soir et matin.

Du camp à la vallée.

De la vallée au camp.

Imperturbable, s'habituant presque à l'étrange décor rocheux qui l'accueille avec régularité, Goliath remplit sa mission. Sous le soleil, le vent, la pluie, le brouillard.

Délivré de l'étreinte de l'attente, le reste de l'armée se détend et en oublierait presque son champion.

Qui ne demande peut-être que ça lui aussi : retrouver la tranquillité. Pourquoi pas dans l'oubli ?

Tel Sisyphe qu'Albert CAMUS imaginait heureux, Tom GAULD se penche sur le biblique Goliath et lui imagine un caractère placide et une propension à la contemplation.

Loin de la force dévastatrice dont l'imagerie classique l'a souvent affublé, l'auteur fait de son personnage une montagne tranquille qui se contente de suivre les ordres mais qui aurait préféré se contenter de contempler la lune, les étoiles, les cours d'eau ou les cailloux.

"Qu'est-ce que c'est ?

_ Un galet... Tu le veux ?

_ Pourquoi je le voudrais ?"

Seul être sensible - poète ? - au sein de son armée il est tout désigné pour le sacrifice qui devrait permettre d'épargner "les siens" - et de leur assurer la victoire.

Lentement, mécaniquement, Tom GAULD se penche donc sur l'ensemble des circonstances et des événements qui ont conduit Goliath à faire face au non moins mythique David.

En s'attachant aux pas du géant et en prenant le temps de nous exposer son caractère et son regard sur le monde, l'auteur nous brosse le portrait d'un homme décalé en phase avec le monde plutôt qu'avec les hommes.

Un parfait candidat pour notre mois de la "spiritualité" sur k.bd.

Graphiquement, l'artiste déploie le trait dépouillé qui le caractérise : des visages minimalistes, des hachures bien placées et un parti-pris chromatique (noir-blanc-brun) qui renforce l'emprise du minérale sur cet univers figé dans l'attente.

Utilisé à la perfection, le langage de la bande dessinée fait résonner cadrages, angles de vues et ellipses avec la narration. Les quelques gaufriers sont toujours judicieux et les pleines pages pertinentes et effaces à souhait. L'histoire aurait même pu se clore sur la dernière d'entre elles, trois pages avant la fin.

Epurement de la forme au service de la clarté du fond : avec Goliath, Tom GAULD démontre sa maîtrise de l'art difficile, subtil et délicat de la simplicité.

En prenant l'histoire mythologique à contre-pied, il donne à son personnage principal le statut de héros philosophique qu'il n'avait jamais eu.

Pas étonnant qu'une partie du reste de son œuvre soit placée sous le signe de l'absurde.

Goliath mérite une attention de lecture similaire à celle des Intermezzo, non pas pour en capter toutes les complexes subtilités mais pour en apprécier la profondeur silencieuse.

Chronique de l'attente et du poids du destin, cette bande dessinée est à ranger parmi les œuvres magistrales.

Champimages du temps figé

Goliath*
Goliath*
Goliath*
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2 septembre 2015 3 02 /09 /septembre /2015 11:25
Avant l'heure du tigre* - Chronique express

Le Paris des années 20, glorieuse et folle époque qui profite du court répit de l'entre-deux guerres pour se laisser aller à tous les excès, les expériences et les explorations.

La jeune Clara Goldschmidt, n'en déplaise à sa mère et ses frères - son père, lui, a passé l'arme à gauche dès la première page - traduit des poèmes "des chantres de la lutte des classes" et entend dépenser son "argent bourgeois pour l'art avant-gardiste" en soutenant son éditeur en tout liberté.

"Il va falloir que ces messieurs s'habituent à cette indépendance que nous, les femmes, avons gagnée depuis la guerre."

Intelligente et libérée - si tant est qu'elle ait jamais été liée ! - Clara évolue dans des sphères artistiques et culturelles où poésie, peinture, littérature et sculpture se côtoient et s'entrechoquent dans une époque favorable aux mélanges et à l'explosion des genres.

Plus que tout, elle est bercée par les récits et images de voyages découverts durant son enfance et se sent tout autant appelée par la poésie - "quelqu'un de cher m'a dit que je deviendrais un jour une grande poétesse" - que par l'ailleurs.

Jusqu'à ce qu'elle fasse un soir la rencontre d'un homme au regard sombre et à l'air décidé.

André Malraux.

"Un jeune homme est assis parmi une trentaine de personnes [...] et c'est lui qui, pendant des années, comptera plus pour moi que tous les autres êtres.

A cause de lui, j'abandonnerai tout..."

Un bien long voyage commence alors pour celle qui décide de suivre "La voie Malraux" et qui s'apprête à traverser des temps troublés.

Aux côtés d'un homme qui respecte son intelligence dans l'intimité mais semble la mépriser aux yeux du monde, Clara s'accroche, se bat, avance et essaie d'exister face à l'implacable et tempétueuse force de celui qui devient son mari, qui ne doute de rien - surtout pas de lui-même - et qui l'entraîne sur une piste asiatique bien périlleuse.

Invitées lors du précédent festival de BD Bulles en Seyne et rencontrées lors d'une table ronde dont vous lirez un jour ici le compte-rendu (si, si, promis !), Virginie GREINER et Daphné COLLIGNON signent, avec Avant l'heure du tigre, une biographie forte et engagée visant à faire sortir d'une ombre un peu trop monumentale une femme d'exception dont le parcours méritait d'être mis en lumière.

Femme moderne et militante, intelligente et pétrie de poésie, Clara traverse la première moitié du XX°s avec une force et une détermination peu commune.

Nourri par son autobiographie, ce récit semble rendre avec justesse cette vie hors des sentiers battus.

Les dialogues sont parfois un peu trop littéraires - mais pourrait-il en être autrement pour mettre en scène l'intelligentsia de l'époque ? - mais le tout baigne dans l'érudition et la sensibilité sans jamais perdre de vue un propos militant tout autant anti-sexiste qu'anti-colonialiste. Lourde tâche pour une scénariste qui entend rendre aux femmes ayant marqué l'Histoire la place qui leur revient.

Au dessin, Daphné COLLIGNON oublie la couleur mais conserve son trait charbonneux pour planter avec efficacité les visages fermes comme les décors vaporeux. Pliant quand il le faut les pures règles anatomiques, elle confère aux deux principaux protagonistes la force et le caractère qu'ils dégagent sans cesse. Les paysages oscillent entre merveilleux poétique et inquiétant mysticisme, les visages (regards profonds, profils durs) envahissent souvent les cases et la ligne, tantôt ferme, tantôt floue, colle à merveille aux ambiances.

Quelques subtiles références visuelles ponctuent le tout - André DERAIN, cubisme, arts dits "premiers" - et ancrent l'histoire dans l'Histoire.

Heureuse découverte que cet Avant l'heure du tigre - La Voie Malraux, voyage dans le temps, les arts et les moeurs autour d'une figure tout aussi admirable et déterminée que celle de son mari - que l'Histoire décida de retenir avant tout.

Une parfaite mise au point.

Champimages qui voyagent.

Avant l'heure du tigre* - Chronique express
Avant l'heure du tigre* - Chronique express
Avant l'heure du tigre* - Chronique express
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1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 09:22
L'encre du passé

Le mois spirituel qui s'ouvre bientôt sur k.bd va nous entraîner sur des voies suspendues et des chemins de traverse, entre réflexion et contemplation.

Point d'ancrage et de départ de ces errances en images, L'encre du passé nous entraîne entre ville et campagne dans le Japon classique.

Môhitsu, calligraphe voyageur, fait une halte bien méritée dans un petit village. Ses geta (ah, lointaines références dofusienne !) sont bien usées, son vieux et fidèle chapeau, lui, peut encore servir et son hakama mérite un rafraîchissement des couleurs. Qu'à cela ne tienne, la jeune Atsuko, employée chez les teinturières, va s'en charger. Avec un talent à la hauteur de son art de tracer motifs animaux et végétaux dont elle a paré "la moindre surface vierge" de la boutique.

Ces lapins, poissons, oiseaux, impressionnent le calligraphe qui y décèle un grand potentiel. Il invite la fillette à le suivre dans son voyage jusqu'à Edo, la capitale au développement incessant.

Une route émaillée de rencontres artistiques et humaines : un duel évité par la grâce d'un mot, un haiku murmuré sur un pont, une cabane dévolue aux voyageurs attendant la fin de l'orage et enfin l'atelier du peintre Nishimura.

Une route marquée par les accidents du passé, deux pierres silencieuses gardées par l'ombre et les fleurs d'un cerisier.

L'art au-delà du temps, des futilités humaines, l'art comme chemin, guide et aboutissement à la fois.

Antoine BAUZA, bien connu des amateurs de jeu de plateau (7 Wonders, c'est lui !) met ici en récit le Japon qu'il a déjà fait vivre à travers nombre de ses titres ludiques (Takenoko, Ghost Stories, Samurai Spirit, Tokaido...). Paysages, philosophie, contemplation, recherche d'une perfection dans le geste (idéogrammes, peintures) ou dans le mot (haiku), rien ne manque.

On sent un attachement fort envers ces pratiques et un profond respect envers leurs praticiens mais le tout dégage, de fait, un petit air d'enchaînement de lieux communs : honneur exacerbé de deux combattants, deuil reclus d'une veuve, non-dits qui gâchent une vie, enseignement comme alternative à la paternité... Autant d'éléments traités avec une grande sensibilité mais qui manquent d'originalité.

Au dessin, MAEL - que nous avons déjà croisé ici entre les pages de Notre mère la guerre - use d'une ligne toujours légèrement chancelante, parfaite pour rendre les vibrations du monde et les émotions et tourments des personnages. Leurs visages sont malheureusement assez instables et de la face au profil on a parfois bien du mal à reconnaître certains protagonistes - Atsuko notamment.

Les couleurs à l'aquarelle rendent à merveille un monde essentiellement rural et sauvage pris entre pluie et poussière, mais elles baignent le tout d'un voile sombre qui laisse peu de place à la lumière.

L'encre du passé s'est diluée dans bien des larmes...

Oeuvre poétique et sensible, cette bande dessinée souffre donc à mes yeux d'un respect trop exhaustif des conventions en matière de Japon médiéval et d'un trait parfois trop inégal.

Récompensée par le Prix oeucuménique de la BD en 2010 à Angoulême, L'encre du passé appuie un peu trop ses effets et manque de la subtilité qu'elle veut mettre en valeur.

Belle errance artistique dans un lieu et une époque qui aujourd'hui relèvent presque du mythe, elle nous invite à découvrir ou redécouvrir les oeuvres d'HOKUSAI ou de KEISAI.

De beaux horizons en perspective.

Champimages un peu convenue.

L'encre du passé
L'encre du passé
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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 13:32
Les Amateurs* - Chronique express

Les piles gagnent du terrain, le temps se compresse, je dois donc me résoudre à quelques "chroniques express" pour éviter le submergement.

"Le devoir d'un artiste est d'aller toujours au-delà des frontières de sa propre perception..."

Jamais les conseils que Pieterjan (Peter Pan ??) donne à ses étudiants des Beaux Arts n'auront trouvé meilleur terrain d'application que sa propre vie...

Invité par Kristof à participer à "la toute première biennale d'art de Beerpoele", l'artiste des villes se retrouve perdu au milieu de ceux des champs - ou en tout cas des bois.

Choc des cultures en vue, et remise en cause (Vraiment ? Difficile d'en être totalement sûr, le cynisme ne semblant jamais loin derrière l'apparente ouverture de la "star") attendent l'enseignant-artiste soudain coupé du monde et de son monde.

Les Amateurs offre une intéressante réflexion sur l'art, les artistes et le monde de l'art - qui nous emmène un peu plus loin, me semble-t-il, que le récent Sculpteur de Scott McCLOUD - en affrontant galeries clinquantes et marché explosif à des pratiques en apparence maladroites (amateures ?) mais viscérales, profondes, vitales. Comme si l'art brut rencontrait de plein fouet Jeff KOONS.

Graphiquement, Brecht EVENS cultive la voie chromatique qui le qualifie désormais : aquarelle en majesté, absence de cases, pleines pages à foison, compositions aux perspectives déréglées et envoûtantes.

Un petit pavé auquel on s'arrache difficilement, porté par les tourbillons graphiques (et les spirales !) et une histoire qui questionne autant qu'elle touche.

Une oeuvre à décortiquer autant qu'à contempler.

Champimages captivantes.

Les Amateurs* - Chronique express
Les Amateurs* - Chronique express
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24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 08:43
Le Petit livre de la bande dessinée*

Aussi surnommé "Le Petit Livre Jaune" (non, pas en mousse), dans les milieux autorisés pétris d'Histoire et d'humour chromatodermique (ah, ah <= rire jaune).

Prenez un Art relativement nouveau (légèrement antérieur à GUIMARD, si on y réfléchit), vieux d'un peu plus d'un siècle et demie ou de presque deux siècles, suivant votre propension à voir le verre à moitié vide ou à moitié plein, et tentez de compiler de la nuit des temps à nos jours (à 2014, plus précisément) les temps forts ou faibles des innombrables palpitations qui l'ont fait respirer, vivre, évoluer, en gros des grottes de Lascaux à Jérémy BASTIAN.

En voilà du grand écart chronologique, graphique et narratif.

De grosses pastilles noires vous permettent de ne pas vous perdre dans cette jungle historique : "11è siècle", "18è siècle", "19è siècle", en trois pages le plus long est fait. Mais pas le plus dense. Bien vite les pastilles s'espacent et, à partir de 1942, il faut au minimum 2 pages pour faire le tour d'horizon de l'année.

L'absence de pagination ne nous permettra pas de faire un ratio "nombre d'années par page" mais je vous laisse le soin de calculer par vous-mêmes lorsque vous entamerez la lecture de cet indispensable des bédéthèques.

Mais j'y reviendrai.

Après un Gon caché dans la première case puis un dialogue - sous case, bien sûr - préhistorique quant à l'apparition du phylactère, l'Histoire s'invite avec quelques incontournables des prémisses du genre BD : papyrus égyptiens, Colonne Trajane romaine, tapisserie de Bayeux... Autant d'occasions de croiser texte et image ou de mettre en scène une évolution chronologique, en somme une séquence, comme dirait Will EISNER.

Quelques siècles d'histoires qui fournissent le terreau nécessaire à l'apparition du genre BD dans une forme enfin aboutie - et désignée comme telle par son auteur - : la "littérature en estampes" de Rodolphe TÖPFFER.

Nous sommes en 1833 et l'h/Histoire ne fait que commencer.

Les deux auteurs, jumelles braquées sur les trois grands foyers mondiaux de la BD - tels que considérés actuellement - évoquent auteurs, éditeurs, personnages et temps forts aux Etats-Unis, en Europe de l'Ouest et autour du Japon. Les incursions en dehors de ces chantiers (artistiques) battus sont rares et parfois déroutantes (je ne retrouve plus la référence africaine que je voulais citer...) mais, comme le duo l'a fort justement rappelé en prologue : "cet ouvrage est un hommage sincère, quoique forcément subjectif."

Si leurs goûts sont aussi larges que leur champ de vision historique, on les sent avant tout sous le charme d'HERGE, MOEBIUS et FRANQUIN. Difficile de leur en tenir rigueur.

Proportionnellement, il me semble que la BD indépendante y occupe une place plus importante que la BD grand public, mais cette dernière n'a, par définition, pas autant besoin de publicité que la première.

Allez, prenons une année au hasard pour en faire le tour : 1977

- Joost SWARTE invente l'expression "ligne claire"

- le coeur de René GOSCINNY cède

- un anévrisme d'ALEXIS ne fait pas mieux

- Galaxy Express 999 se fait un rail cosmique

- Matt GROENING commence sa série fleuve Life in hell à base de lapins et d'humour

- Le Trombone Illustré fait une entrée remarquée et fracassante dans les pages de Spirou.

- Françoise MOULY est coloriste free-lance pour Marvel Comics

- Les éditions du Square lancent BD, l'hebdo de la bd, qui vécut 1 an

- HERGE est présent à la 3è édition du Festival de BD d'Angoulême

- Guillaume LONG, Lisa MANDEL Pierre MAUREL, OBION, Natacha SICAUD sortent de leur bulle

- CEZARD laisse Arthur le fantôme orphelin

En prime, l'album de l'année est Bazooka Production.

Le concept "d'album de l'année" apparaît avec Zig et Puce à New York, en 1930. L'occasion pour les auteurs de mettre en avant un titre phare, et surtout un bel espace offert à différents auteurs invités (Emmanuel MOYNOT, Christian CAILLEAUX, Jimmy BEAULIEU, Marion MONTAIGNE, Natacha SICAUD, Catherine MEURISSE...) de revisiter les couvertures de grands classiques.

Une bonne occasion pour nous, lecteurs et collectionneurs, de joueur à "mais qui à refait cette couverture ?" ou de s'interroger sur la présence ou l'absence de chaque titre sur nos étagères.

Côté auteurs, justement, difficile de savoir qui d'Hervé BOURHIS ou de TERREUR GRAPHIQUE a fait quoi : certes, BOURHIS a déjà signé d'autres Petits livres (successivement du Rock, des Beatles et de la Cinquième République) mais sa contribution n'est sans doute pas qu'historique. Quant à TERREUR GRAPHIQUE, il semble jouer au caméléon graphique avec un brio lui permettant de passer de la ligne la plus claire à la ligne la plus sale avec aisance. Un trait nourri à toutes les sources.

Le pinailleur que je suis ne pouvait laisser passer deux ou trois erreurs (faire commencer le 20è siècle en... 1900 !! ou orthographier "Cthulhu" autrement que comme ceci, Gemma Bovery redevenue Bovary...) mais difficile de ne pas apprécier l'exploit que constitue ce Petit livre. Les anecdotes y abondent mais bon nombre d'auteurs mineurs ou de faits oubliés sont remis en lumière et permettent de dessiner une Histoire un peu moins lacunaire de ce 9ème Art qui nous tient tant à coeur.

La lecture d'une traite en est fortement déconseillée sous peine d'overdose d'informations et de styles, mais un picorage régulier semble salutaire pour entretenir sa science du genre et l'élargissement de ses horizons graphiques et scénaristiques.

A vous d'y plonger.

Champimages à travers les âges.

Le Petit livre de la bande dessinée*
Le Petit livre de la bande dessinée*
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7 août 2015 5 07 /08 /août /2015 11:14
Un océan d'amour

"C'est pas l'homme qui prend la mer, c'est la mer qui prend l'homme", tatatate le chanteur.

La véritable suite est moins connue : "Où qu'il s'en soit allé, sa femme ira l'chercher."

Au bout du monde s'il le faut, dût-elle s'éloigner de sa Bretagne natale et de la jetée au bout de laquelle, en temps normal, elle l'attend.

Elle - appelons-la "elle"-, c'est la grande, la forte, la de noir et blanc vêtue, la "Bigouden" par excellence (comme on l'appelle par raccourci abusif), celle qui se lève avant l'aube pour donner à son homme sa crêpe quotidienne.

Lui - appelons-le "lui" - c'est le petit aux yeux usés par les embruns, le dégarni, le sec qu'on sent ferme face à l'effort, face à la mer. Il nourrit sa carcasse de marin de crêpes - à heure fixe -, d'amour - sans doute depuis toujours - et accumule en cale les boîtes de sardines qu'inlassablement elle lui remet chaque matin, rituellement, presque religieusement.

Et chaque matin il embarque avec son petit assistant sur son petit chalutier pour pêcher de... petits poissons.

Quand il en pêche.

Difficile de faire le poids face aux bateaux usines qui sillonnent les océans sans souci du tout petit. Il s'en faudrait de peu que ces Goliath des mers ne pourfendent le frêle David.

De très peu.

Mais le voilà tout de même empêtré dans les filets géants et emporté loin de sa route habituelle.

Il ne se démonte pourtant pas.

Confie son assistant au canot de sauvetage lui-même confié aux courants.

Et attend patiemment que les filets veuillent bien le relâcher.

Début d'un périple quasi-odysséen.

A l'autre bout des vagues, elle ne le voit pas venir. Soutenue, consolée par les siennes, elle scrute en vain.

Jusqu'au retour du canot de sauvetage pas assez peuplé.

Elle comprend et prend les devants.

Elle aura besoin d'aide.

Celle de la sainte Vierge qui écorche les genoux (si, si !), celle de la voyante du coin qui troque sa boule de cristal contre une crêpe bien plus éloquente.

Le sauvetage au long cours peut commencer.

Voilà le coeur de cet Océan d'amour : la quête mouvementée d'une Pénélope des temps modernes partie rechercher son petit Ulysse de mari.

Aucun obstacle - naturel ou géopolitique - ne saura se mettre en travers de sa route : elle l'atteindra où qu'il se trouve, aidée par la Providence, ses talents de cuisinière et de dentelière. Même s'il lui faut casser sa tirelire et embarquer sur les "immeubles flottants" qui traînent leurs imposantes carcasses aux quatre coins du tourisme.

Son homme n'est pas en reste, passant d'une Charybde de pollution à une Scylla tempétueuse. Mais son moral reste bon, porté par des signes quasi-divins - mais que fait cette crêpe au beau milieu de l'Atlantique ! - et par la compagnie d'une mouette sauvée des eaux qui n'aurait pas dépareillé dans le bureau d'un certain Gaston (Lagaffe, s'entend).

Ce récit déjà bien rythmé tire une force supplémentaire de son "silence" - ou en tout cas de son absence de mots : pas d'autres bulles en vue que celles remontant à la surface de cet océan de tous les possibles.

Muet mais pas silencieux, Un Océan d'amour est une nouvelle preuve du talent de Wilfrid LUPANO (que nous avons déjà croisé par ici) qui nous emporte sur plus de deux cents planches vibrantes, tantôt mouvementées tantôt contemplatives, pétries d'humanité, d'amour et de quelques coups de gueule poussés en douce - contre la pêche industrielle, le "huitième continent" (même s'il n'est pas tout à fait situé par ici), le tourisme de masse ou les effets de mode...

Ses deux héros du quotidien sont terriblement attachants et leur persévérance entêtée - si, si ! - en fait des sortes de résistants face à un destin - et une mondialisation - volontiers rouleau-compresseur.

Le dessin - et les couleurs ! - de Gregory PANACCIONE subliment le tout : libérés des contraignantes bulles - qui prennent tant de place dans les cases ! - ils éclatent en un festival d'expressivité vivante et vibrante. Bien sûr, les protagonistes surjouent un peu parfois - comme les plus grandes stars du cinéma muet - mais leurs silences font la part belle à leurs mimiques, leurs gestes, et de manière plus générale à tout ce qui nous est donné à voir.

Les tons aquarelle (que d'eau, que d'eau !) qui baignent (ah, ah !) le tout nimbent d'embruns cette histoire qui ne s'éloigne jamais trop des flots. Flots qui, de jour comme de nuit, de calme comme de tempête, occupent brillamment - et bruyamment ! - la troisième place sur l'affiche.

Bouche bée face à une mer jamais avare de sons et d'histoires, les deux auteurs nous livrent un océan de plaisir de lecture savamment dosé entre humour et message, rebondissements et sentiments. Une ode à la simplicité et à la complicité conjugale par-delà le temps et les flots.

Champimages qui fluent et refluent.

Un océan d'amour
Un océan d'amour
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30 juillet 2015 4 30 /07 /juillet /2015 07:59
L'Oeil de la nuit T1*

"L'atterrissage des obus martiens révélé par H.G. Wells a prouvé que nous n'étions pas seuls dans l'univers et que les autres mondes pouvaient nous être hostiles.

Plusieurs affaires récentes ont confirmé cette hypothèse [...]. Dans les deux cas, des facteurs métapsychiques sont impliqués, ce qui prouve la double nature du cosmos qui nous entoure.

Mais ce trait s'efface derrière la multitude des formes de vie. Sur Mars, plusieurs races coexistent.

Les pieuvres de Wells et leurs tripodes. Les vampires ailés de Le Rouge...

Et maintenant, ceci."

Amis du mystère - comme se sous-titre ce premier tome - entrez, entrez écouter la brillante "Conférence Exceptionnelle du professeur Camille Flammarion". Tout le gratin parisien est là : hommes politiques, scientifiques, écrivains bien sûr - "Gaston Leroux, biographe de Rouletabille, Maurice Leblanc, confident d'Arsène Lupin, Gustave Le Rouge, secrétaire de Robert Darvel" - et une multitude de femmes en chapeau et d'hommes en costume qui font vibrer le tout Paris de 1911.

La foule est suspendue aux lèvres du conférencier et à l'anatomie à la fois étrange et familière de l'extra-terrestre dévoilé sur leurs yeux. D'énormes bijoux ornent ses doubles poignets et son cou. De quoi attiser bien des convoitises.

Quelques pages suffisent pour lancer une action qui ne faiblira pas : vols, tentatives de meurtre, courses poursuites, enquêtes... Le rythme soutenu de L'Oeil de la nuit s'inscrit dans une traditionnel feuilletoniste nourrie au suspense et aux rebondissements.

Au centre de la galaxie de célébrités qui émaillent le ciel parisien - dont Georges Clémenceau lui-même ! - tourne un astre encore en devenir : Théo Sinclair.

"Vous êtes un homme intéressant, Théo Sinclair. Un esprit scientifique, promis à un avenir brillant. Mais il y a beaucoup de zones d'ombre en vous. La hantise de la maladie et de l'abandon. Un souvenir horrible enfoui très loin dans votre passé... La crainte de ne pas être à la hauteur de votre lignée et un désir de gloire encore inassouvi..."

Le portrait parfait d'un héros que l'on suivrait au bout du monde pour le voir petit à petit accomplir le destin qui lui est dévolu.

Ne vous étonnez pas si le nom du héros vous semble familier : L'Oeil de la nuit est une nouvelle pierre à l'édifice littéraire et culturel que Serge LEHMAN bâtit à rebrousse-temps depuis La Bridage Chimérique (redécouvrez ici les tomes 1, 2, 3, 4 et 5 !) en passant par L'Homme truqué.

Titanesque entreprise qui aspire à remettre au goût du jour le "merveilleux scientifique", ce riche champ littéraire qui fit les beaux jours du lectorat français de l'entre-deux siècles (les XIX° et XX°, en l'occurrence !)

D'où la place privilégiée que les romanciers eux-mêmes occupent dans ces histoires : plus que des auteurs à la plume imaginatives, ils sont les observateurs attentifs d'un monde où la fiction n'est qu'un pan de la réalité - une réalité multiple et difforme encore méconnue. Créateurs et créatures se côtoient pour le meilleur, dans une tradition que le jeu de rôles Château Falkenstein avait déjà remis au goût du jour en son temps.

A ses côtés, le scénariste retrouve GESS, qui l'accompagne depuis les débuts de cette dense aventure. Son trait à la fois jeté et tremblant et terriblement expressif dégage toujours autant d'énergie et "semble d'époque" - si tant est que cette expression ait un sens !

La manière dont ses noirs viennent souvent s'agglomérer au coin de la ligne fait vibrer chaque image et lui confère une forme d'instabilité qui peut troubler ou emporter. Le tout avec parfois un peu trop d'emphase, mais c'est le genre-même qui l'appelle !

La grande variété des cadrages semble se nourrir à la source des comics - dont le format semble s'inspirer - autant qu'à celle des illustrés de l'époque mise en scène.

D'ailleurs, et pour la première fois me semble-t-il, le dessinateur se laisse aller à quelques illustrations intermédiaires plus travaillées qui scandent les chapitres et évoquent tout à la fois les couvertures des fascicules d'outre-Atlantique et les pleines pages des contes d'antan.

Seule petite déception : que le nom original du héros - Léo Saint-Clair, tel que rencontré dans La Brigade Chimérique et tel qu'issu de la littérature d'époque - ait été modifié en Théo Sinclair, et que de "Nyctalope" il soit devenu "Oeil de la nuit"... Serge LEHMAN s'en explique dans une interview à Casemate.

Malgré cela, L'Oeil de la nuit reste une oeuvre de grande qualité autant par son contenu que par sa participation à la redécouverte d'un genre tombé dans l'oubli.

Aventure palpitante - et ce n'est pas le coeur de Théo qui dira le contraire - au rythme effréné, cette histoire prévue en trois tomes vous réserve autant de surprises que de bons moments de lecture.

Impossible de s'en priver !

Champimages super-héroïques avant l'heure.

L'Oeil de la nuit T1*
L'Oeil de la nuit T1*
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2 juillet 2015 4 02 /07 /juillet /2015 19:57
Petites coupures à Shioguni*

Il aurait dû fermer un peu plus tôt ce soir-là, Kenji, au lieu de faire griller des maquereaux. Ça lui aurait évité un bronzage "comme au restaurant" et bon nombre d'autres déconvenues : les mauvaises rencontres, une virée nocturne un peu trop inoubliable, de la tôle froissée et un tête à tête avec un hippopotame.

Comment ça "une vie décousue et un peu déjantée" ? Mais il n'a pas demandé grand chose, ce petit restaurateur. Juste de la tranquillité. Faut croire que la petite ville de Shioguni n'est pas si tranquille que ça, finalement.

Pourtant, les forces de l'ordre veillent de toutes leurs... forces, justement. Le commissaire (appelons-le commissaire) coordonne au mieux ses maigres troupes sur le terrain, dont la jeune et jolie MB350 et l'attentionné MB349 - à la fine moustache soignée. Parions que cette étrange nuit du 26 octobre restera longtemps dans leurs mémoires : une agression dans un restaurant, une rixe devant un tabac, un vol de camion - et de blouson ! - , des courses poursuites... Longue liste pour une courte nuit ! Sans parler du tigre en liberté, comme si un hippopotame ne suffisait pas...

Mais qu'est-ce qui les fait tous courir, au juste, ces gars en lunettes noires ou au blouson aux abonnés absents ?

Une petite brune. Tout à la fois avenante et étrange, dont la carte de visite en intrigue plus d'un : c'est pas commun d'associer son nom à un... hameçon.

De quoi accrocher le chaland et, convenons-en, le lecteur.

Car une fois mis le doigt dans l'engrenage de cette nuit à Shioguni, difficile d'en sortir : les scènes, brèves et dynamiques, s'enchaînent et nous entraînent de surprise en surprise, de rebondissement en prise de conscience, jusqu'au point final qui permet de mettre un terme à toutes les histoires croisées au cours de l'histoire.

Un coup de maître pour Florent CHAVOUET, que l'on connaissait surtout pour ses carnets de voyage du Japon. Avec Petites coupures à Shioguni, il met son incroyable talent et sa force graphique au service d'une fiction qu'il déroule de main de maître.

Son maître mot ? Brouiller les pistes, ce qui devrait être la moindre des choses lorsqu'on écrit un polar. L'auteur s'en donne à cœur joie en la matière, jouant sur la totale subjectivité de ce que peut être la réalité à partir du moment où elle n'est que relatée. Quoi de moins objectif qu'une œuvre ? D'autant moins si elles prend la forme d'un vaste recueil de témoignages ?

En effet, Petites coupures... raconte une enquête au long cours, rythmée par des extraits du carnets de l'investigateur, des notes éparses tentant de relier tous les fils, tous les personnages (et ils sont nombreux : un chauffeur de taxi, un technicien des réseaux téléphonique, un homme d'affaire dont la carte de visite traînait au mauvais endroit, une vendeuse de konbi, un jeune photographe noctambule...) et surtout de mettre de l'ordre dans une chronologie chaotique qui n'arrange pas les affaires du lecteur.

Véritable jeu de piste malmené par la subjectivité et la variété des versions, cette histoire est une vaste collection de faux-semblants.

Brillant.

Graphiquement, Florent CHAVOUET nous livre le meilleur de son art, alternant quelques intérieurs éclatés en mode "fish eye", des scènes de rue rappelant son amour pour le Japon et une galerie de portraits drôle et attachante.

Tous les personnes sont traités avec un soin égal et assortis de dialogues percutants tracés au pinceau avec l'élégance d'une calligraphie.

Certaines pages relèvent d'un savant assemblage et donnent à voir notes éparses, photos volées, cartes de visite ou étiquettes diverses, donnant à l'ensemble l'aspect d'un carnet de collecte des plus réalistes.

Les couleurs, tantôt crayon tantôt aquarelle, nimbent l'ensemble de la lumière tremblotante des néons de la nuit nippone.

Les mises en pages, très variées, réussissent à ne pas donner dans la surenchère mais dans le dynamisme et surtout l'ingéniosité, à l'aide de recadrages réguliers permis par les miroirs, fenêtres ou regards.

Du plaisir pour les yeux de bout en bout.

Qu'ajouter ?

Son prix du polar reçu lors du Festival d'Angoulême de 2015 est plus qu'amplement mérité et permettra, espérons-le, à un large public de découvrir le talent hors-norme de cet auteur dont les prochaines créations seront attendues avec attention.

Mention spéciale aux Editions Philippe Picquier qui suivent Florent CHAVOUET depuis ses débuts et qui n'ont pas hésité à se lancer dans la bande dessinée, portées par leur attachement à l'Asie.

Véritable enchantement foisonnant pour les yeux, Petites coupures à Shioguni est une réussite sur tous les plans, un polar drôle, étrange et prenant qui nous immerge dans un Japon crédible et attachant où rien ne se donne vraiment à voir du premier coup d'oeil. Plusieurs lectures sont nécessaires pour en apprécier toutes l'ampleur, ce qui nous conforte dans le fait que c'est un des albums de 2014-2015 à retenir absolument.

Une belle manière de commencer l'été sur k.bd.

Champimages plein les yeux.

Petites coupures à Shioguni*
Petites coupures à Shioguni*
Petites coupures à Shioguni*
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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 07:56
L'ours Barnabé

Teddy, Petit Brun, Bouba... Longue est la liste des ursidés qui peuplent le monde des images enfantines. A cette brune galerie s'ajoute, depuis quelques années, le blanc immaculé de son septentrional cousin, figure emblématique du tragique réchauffement climatique, comme on dit.

Dans un monde où la peau de l'ours se vend beaucoup plus qu'elle ne se chasse, Barnabé fait figure d'exception : il ne met sa force brute qu'au service de l'aide à autrui et sa curiosité légendaire à celui de la poésie. Il réussit même le tour de force (sic) de faire de sa puissante musculature un incroyable levier inventif lui permettant de réinventer son environnement avec ingéniosité.

Ainsi, l'hiver approchant, il déracine chaque arbre rencontré pour le replanter à l'envers, les racines devenant branches dénudées et les frondaisons feuillues gagnant l'abri du sous-sol.

Il fallait y penser.

Bien qu'attiré par la tranquillité, l'isolement et le repos, Barnabé demeure un ours très sociable et fréquente bon nombre de ses contemporains : des oursons dont il semble avoir parfois la garde, un lapin qui l'accompagne dès la couverture de cette Intégrale n°1, une araignée dont le sens architectural lui est d'un grand secours, et bien sûr les poissons dont il est friand, comme éléments décoratifs ou gustatifs.

Au rythme régulier d'un gag par planche, Barnabé explore prés, forêts, montagnes et cours d'eau pour en tirer la poétique moelle : les éléments (vent, pluie, neige souvent), les paysages (y compris les mers de nuages), la faune ou la flore (avec une préférence marquée pour les fleurs jaunes et les pommes) sont autant d'assistants pour ce rêveur pragmatique qui repense le monde en quelques cases.

Outre son imagination, Barnabé dispose, pour se faire, d'un ingénieux sens du détournement, d'un sens de l'observation poussé et d'une propension à l'absurde qui le place à l'abri de bien des contingences rationnelles.

Cet art du décalage en fait d'ailleurs un fin critique des idées reçues bien humaines et des certitudes de nos contemporains : plus qu'un simple rêveur à poils et à griffes, Barnabé est bel est bien, entre les mains de Philippe COUDRAY, un philosophe.

Attentif aux images et aux mots, aux doubles sens et aux raccourcis, cette bête loin de l'être nous démontre surtout la relativité des choses que le vont, des propos que l'on tient. Ses points de vue décalés nous offrent une distance salutaire au monde en nous le donnant à voir sous un autre angle. Reflets, ombres, caché/montré, retournements... La panoplie démonstrative mais jamais pontifiante est riche de tout ce que la nature lui met sous la patte.

Petit bijou d'humour tendre et terriblement malin, L'ours Barnabé est servi par un dessin tout en simplicité qui découragera peut-être ceux qui le jugeraient trop enfantin. Ils passeraient alors à côté d'une brillante création qui n'a pas souffert des outrages du temps malgré son grand âge - Barnabé ayant fait ses premières apparitions dans les années 1980 !

Certes, les histoires ne présentent pas toutes le même intérêt, mais c'est sans doute le prix à payer pour une oeuvre d'une telle densité (compilée en trois intégrales !).

En ce mois de Boîte à Bulles sur k.bd, voici une belle occasion de découvrir ou redécouvrir cette perle poilue d'intelligence et de poésie amusée qui, sans en avoir l'air, nous invite à ne pas nous contenter d'appréhender le monde tel qu'on le voit et qu'on le nomme.

Vaste chantier.

Champimages à contrepied

L'ours Barnabé
L'ours Barnabé
L'ours Barnabé
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