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  • : La Tanière du Champi
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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 23:44

Loin de moi l'idée de vous traiter d'anglophobes primaires en vous infligeant ce titre bilingue.

Loin de moi également la volonté d'afficher un quelconque snobisme polyglotte.

Je tenais simplement, tout simplement à vous indiquer par là que j'avais sur mes étagères l'édition en VO et l'édition en VF de cette excellente (et superbe !) compilation d'histoires courtes de Tom GAULD.

Strips (dans la plus pure tradition anglo-saxonne) ou images uniques, les histoires recueillies dans You're all just jealous of my jetpack allient concision et poésie, absurde et érudition. Littérature classique et science-fiction côtoient quelques belles abstractions prospectives (ou prospections abstraites) cherchant à imaginer l'architecture ou les supports d'écriture de demain, tandis que concepts (si ! si !) ou objets n'hésitent pas à prendre la parole (et le geste) pour vivre de folles aventures.

La folie douce de Tom GAULD, servie par un dessin élégant et minimaliste, fait parfois rire aux éclats , mais plus souvent sourire et un peu réfléchir par les décalages qu'elle provoque.

DICKENS, SHAKESPEARE, mais aussi bon nombre de voyageurs du futur n'ont qu'à bien se tenir : il se peut fort qu'entre un jeu vidéo et une crise créatrice, ils se rencontrent au détour d'un des improbables chemins narratifs défrichés par l'auteur.

Du grand art, en toute modestie.

Champimages en jetpack.

You're all just jealous of my jetpack / Vous êtes tous jaloux de mon jetpack*
You're all just jealous of my jetpack / Vous êtes tous jaloux de mon jetpack*
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11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 15:17
Garduno, en temps de paix*

"A quoi tu penses ?

_ Non, à rien.

_ Tu as du mal à dormir encore...

_ Ca va..."

Ca ne va pas vraiment pour Philippe SQUARZONI, en fait, lorsqu'il entame ce projet, à la fin des années 90. L'occasion pour lui de dresser le long et lourd bilan des décennies écoulées et leurs conséquences sur le monde, la vie, sa vie.

"J'ai peut-être raté une marche. Il est peut-être déjà trop tard.

A quoi s'attaquer ? Par où commencer ?

Par soi-même. Ce serait déjà pas mal. Voilà bien un domaine où les difficultés, et celui qui est en cause, sont concrets.

Qu'est-ce que je fais aujourd'hui ? A part croire que je comprends ?

C'est bien ça le problème. Va trouver un angle d'attaque. Désigner un coupable... Quelqu'un qui soit la cause de tout ça.

Non, c'est juste la manière dont vont les choses. C'est un état de fait. Va lutter contre ça."

Malade de son siècle, de son temps, l'auteur ne sait par quel bout prendre le problème qui l'empêche de dormir (entre autres) : comment en est-on arrivé "là", et que faire pour en sortir.

Mais là, où ça ?

"Les pouvoirs publics ne sont plus qu'un sous-traitant de l'entreprise. Et démocratie rime avec démantèlement du secteur d'Etat, libre circulation des fortunes, enrichissement des privilégiés.

Accroissement des inégalités.

Selon le Financial Times tout le défi de la mondialisation consiste à "concilier l'intérêt public avec le libre-échange". C'est donc à l'intérêt public, c'est à dire notre intérêt, de s'adapter au marché ! La fin est soumise au moyen. On marche sur la tête !"

Constat amer, lucide et sans appel, pour peu que l'on prenne le temps de lister les faits et d'en chercher les causes (et les conséquences). Constat d'autant plus sombre qu'avec presque 20 ans de recul (1997 => 2015 : faites le calcul !) on peut s'interroger sur ce qui a vraiment changé depuis...

Patiemment, en s'appuyant sur l'Histoire passée, l'Histoire en cours, mais aussi sur ses nombreuses expériences personnelles, l'auteur essaie de démonter des mécanismes tellement profonds, retors et efficaces que le propos peut paraître outrancier, caricatural ou totalement paranoïaque.

Et pourtant.

En étalant consciencieusement les faits, en faisant entrer en résonance certaines dates, certaines guerres, certaines mesures prises aux quatre coins de la planète, Philippe SQUARZONI déroule une démonstration qu'il n'est pas le seul à faire et qui s'appuie sur des arguments objectifs et plutôt imparables.

Il brosse le portrait d'un monde qui, sous la botte de l'ultra-libéralisme présenté comme la seule voie à suivre, comme un dogme, presque une religion, n'en finit pas de diviser, exclure, rejeter, les riches toujours plus nombreux et plus riches se hissant toujours plus haut loin bien loin des pauvres toujours plus nombreux et plus pauvres.

"Soyons clair : le capitalisme est créateur d'un prolétariat vivant dans la misère la plus abjecte.

C'est ça le monde dans lequel nous vivons.

Un monde où le moindre geste de quelques privilégiés représente un véritable luxe pour l'immense majorité des hommes.

Comment vivre ça ?

Notre bien être n'est pas la garantie d'un bonheur à venir pour les populations du Sud.

Bien au contraire."

Comment avoir un regard aussi dur sur le monde ? Sans doute parce qu'ayant agi en ex-Yougoslavie, au Mexique ou au coeur du conflit israëlo-palestinien, l'auteur a pu constater par lui-même la récurrence des conséquences et donc des causes : dans un monde encore meurtri par les découpages coloniaux ("Toute société digère le génocide qui la fonde") c'est avant tout la misère qui dresse les populations les unes contre les autres et la recherche du profit qui fait ployer la multitude sous le poids d'une minorité.

"Améliorer la situation des 20 pays les plus gravement touchés [en matière d'alimentation et de soins] reviendrait à 5,5 milliards de dollars, c'est-à-dire le coût de la construction d'Euro-Disney."

No comment.

Que faire face à ce rouleau-compresseur lancé depuis des siècles (si, si !) et qui ne semble pas vouloir s'arrêter ? (Je vous laisse chercher par vous même les informations vous le confirmant, les sources fiables et scientifiques abondent, loin de toute forme de manipulation médiatique).

Philippe SQUARZONI se tourne alors vers le Mexique (d'où le titre de son ouvrage en deux tomes, Garduno d'un côté, Zapata de l'autre, deux mots pour un même espace partagé entre deux réalités) :

"[Les Zapatistes] ont été les premiers à relier la marginalisation des pauvres du Sud aux logiques de la globalisation économique. Les premiers à porter la lutte sur le terrain des marchés financiers et des logiques de libre-échange [...] Ils ont tout fait pour impliquer la société civile dans cette lutte mondiale."

Comment servir un propos aussi dense, complexe, touffu, sans sombrer dans la répétition visuelle et l'hyperréalisme graphique ?

L'auteur, dans cet ouvrage qui compte parmi les premiers de sa carrière, installe le système de narration qui est aujourd'hui sa marque de fabrique : un noir et blanc un peu dépouillé sans doute à base photographique et l'utilisation de nombreuses images d'archives puisées dans la vaste mémoire du monde.

S'il fait moins appel que dans Saison Brune aux marques, panneaux, symboles qui envahissent et caractérisent nos environnements urbains, il convoque une vaste galerie des cartes, objets, visages qui, par leur charge autant que par leur juxtaposition, font sens : quand à l'oisillon bec ouvert répond une main tendant un hamburger, les mondes, les codes s'entrechoquent pour délivrer un message d'une efficacité, d'un impact rares.

Cette facette graphique, par son réalisme léger et ses symboles appuyés, ne confère que plus de poids, plus de corps au propos, et nous conforme dans l'idée que le monde est pourri de puis longtemps et que ça semble mal parti pour changer (20 ans après, que dire, en effet ?).

Pourtant l'auteur, après avoir maintes fois fait le constat de son impuissance, réussit à ne pas baisser les bras (qu'il en a, de la chance !) :

"Voilà le nouveau défi.

Ne pas perdre de terrain.

Ne plus courber le dos.

Continuer à dénoncer les faux semblants du libéralisme.

Oui, la nouvelle économie n'est qu'une supercherie, un retour à la féodalité !

Il faut pouvoir développer ce contre-discours [...].

Le libéralisme ne peut pas survire si on le met à la lumière."

Je n'ai jamais lu (ou en tout cas pas encore) la suite de Garduno, en temps de paix. Peut-être donne-t-elle des pistes, des clefs, davantage d'espoirs.

Quant au fait de savoir si cette bande dessinée relève ou pas de notre thème de février sur k.bd, je ne peux qu'approuver : raconter l'Histoire la plus contemporaine, au-delà du simple aspect historique, d'ailleurs, permet, en démontant certains mécanismes aux terribles effets, de franchir la frontière entre connaissance et prise de conscience, puis entre prise de conscience et réaction.

"Juste avant de partir pour le Chiapas, j'ai écrit au Monde Diplomatique [...] Dans son édito, Ignacio Ramonet [qui signe la préface de la BD] proposait de lancer une association qui s'appelerait ATTAC."

Champimages qui secouent le monde.

Garduno, en temps de paix*
Garduno, en temps de paix*
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3 février 2015 2 03 /02 /février /2015 17:38
Le feuilleton du siècle*

Mêlant thème de février sur k.bd ("Raconter le XX°siècle") et actualité toujours triste et brûlante, notre équipe mets ce mois-ci à l'honneur ceux qui ont raconté le siècle à leur manière, en témoins directs, engagés, enragés, gueulards, géniaux, dénonciateurs, libres et j'en passe : les dessinateurs de presse qui ont marqué l'histoire du genre d'une pierre noire (de mine) et blanche (de talent éclatant). Plus particulièrement ceux de Charlie Hebdo, dont Mitchul vous parlera mieux que moi.

Nous avons pris le parti de mettre un peu plus en lumière l'un de ces brillants manieurs d'images et de mots (avec l'accent, pour le coup !) dont la nomination pour le Grand Prix d'Angoulême en 2013 avait quelque peu défrayé la chronique : WILLEM.

Bernhard Willem HOLTROP, de son état civil complet, s'invite donc chez trois d'entre nous à travers trois titres emblématiques de sa production dense et de son observation minutieuse de la marche de notre monde depuis plusieurs décennies.

En totale liberté (dut-il être arrêté ou en procès, comme il le rappelle à (1) Numa SADOUL dans Dessinateurs de presse).

Nous voilà donc embarqués dans le Feuilleton du siècle, pavé de 200 pages (sur papier épais, d'où l'impression de pavé !) qui commence un an avant le "vrai" début du XX°s. et s'achève de fait un an plus tôt que dans les calendriers. Soit.

A raison de deux pages par an, WILLEM décortique les ressorts universels et récurrents des dessous de l'Histoire, à travers de brèves histoires grinçantes, sordides, sales, suintantes, qui au mieux font sourire jaune (grâce à la dose d'absurde outrancier dont il sait les habiller), au pire (le plus souvent) donnent envie de mordre dans tous les journaux-atlas-livres d'Histoire et de manière plus générale d'arracher à pleines dents les têtes dirigeantes qui ont fait du siècle passé ce qu'il fut. Regardez la couv' de plus près, pourquoi pas en écoutant Pour tant qu'il y aura des hommes, des Ogres de Barbak, avec lesquels Daniel MERMET rappelle que "ce siècle fera tache".

Une tache de sang, répandu aux quatre coins du monde par les puissants, les colons, les exploiteurs, les dealers, les marchands d'armes, les militaires, les politiques, les multinationales, les extrémistes de tous bords, le tout sous le regard au mieux goguenard, lubrique et voyeur, au pire complice, de médias charognards qui ont compris où se trouvait leur intérêt.

"On arrête les articles ennuyeuses [je vous avais annoncé l'accent !] sur la politique ! [...] Faut écrire sur ce qui intéresse le petit peuple : le linge sale des gros cons."

Une tache de foutre, car le sexe est partout entre les traits de WILLEM, preuve de toutes les envies, les audaces, les extases, les désirs, mais preuve surtout de la quasi-anthropophagie à laquelle il s'apparente bien souvent, sans compter la décadence que son outrancier étalage semble illustrer sans équivoque.

Une tache de peinture, aussi, WILLEM puisant dans sa connaissance des mondes de l'art (qu'il continue d'approfondir et d'illustrer chaque mois, entre autres, dans les pages de Beaux-Arts Magazine) et dégommant à tout bout DUCHAMP (ah ah) les avant-gardes de tous poils (forcément pubiens) qui ont émaillé ce XX°s décidément fort chargé.

Virevoltant de personnage en personnage (le Colonel Baxter, le journaliste Reginald Cox, la muse Valeska Lion, la petite Heidi Prack, l'opportuniste Gregor Pragmatikov le bien nommé, mais aussi Adolf Hitler, Donald le dealer, Iqbal, la Princesse Margaret, le French Doctor...), WILLEM joue de tous les clichés, de toutes les figures pour déboulonner à tout va.

Son trait n'est pas en reste pour guillotiner l'Histoire et ses protagonistes : facilement difforme, souvent exagéré, il outrance à raison les visages de tous les pantins qui s'agitent sur la scène internationale.

Minimaliste, son trait saisit égalemenet avec justesse les caractéristiques des stars de son arène médiatisée et nous offre un flot de caricatures qui renforce notre envie de botter quelques culs.

"Il faut prendre ses distances avec tous les pouvoirs, je trouve."(1)

Difficile de les prendre plus efficacement que lui !

Allez, petite cerise esthétique sur le gros gâteau de merde qu'il a tiré du triste état de notre monde : à travers les titres de chaque double page (à savoir les années qui s'égrènent), WILLEM rappelle, en toute humilité, l'immensité de son talent de graphiste (déjà plus qu'aperçu grâce à l'expo qui lui fut consacrée en 2014 à Angoulême) en jouant sur un siècle de codes, de formes, de lignes, de styles qui convoquent tous les pays et tous les courants. Un travail qui n'a l'air de rien mais qui complète la synthèse de ce siècle décidément inventif dans tous les domaines, et pas seulement les pires.

Et tout ça pour quoi, me direz-vous ? Pour rappeler la mesquinerie et la cruauté de l'être humain ? Pour nous rappeler de ne jamais oublier ? Pour essayer d'en rire malgré tout, malgré l'impuissance, la rage, la douleur ?

Laissons à l'auteur le dernier mot, car ici ils commencent à manquer...

"A quoi ça sert, le dessin ?

_ Là, je suis un peu pessimiste. Je ne crois pas qu'on a beaucoup d'influence sur la politique mondiale.

_ Tu ne crois pas que vous allez changer le monde ?

_ J'espère tous les matins, et tous les soirs je suis déçu !" (1)

Champimages qui (nous) saignent.

Le feuilleton du siècle*
Le feuilleton du siècle*
Le feuilleton du siècle*
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25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 17:47
Zero pour l'éternité T1

"Qu'est-ce qu'on vous a appris à l'école ?!

Vous avez eu des cours d'histoire, non ?!

L'histoire des hommes, c'est l'histoire des guerres.

Bien sûr que la guerre est un fléau, sans doute le pire de tous...

Tout le monde le sait...Mais personne ne peut faire disparaître cette réalité !"

On croirait lire certains de nos échanges sur k.bd lors de la construction du thème du mois de février (2015) : "Raconter l'histoire".

Tout un programme qui, donc, portera essentiellement sur la guerre. Vivement un versant culturel et/ou social de la chose historique !

Petite silhouette sombre perdue entre soleil et nuages pour ouvrir la sélection : Zéro pour l'éternité nous entraîne dans le ciel japonais durant la Seconde Guerre Mondiale (oui, elle mérite ses trois majuscules).

Comme souvent dans les manga, l'immersion se fait en douceur : après quelques pages "d'époque", nous voilà réveillés par la sonnerie d'un portable.

"Je peux savoir ce que tu fais ?

_ Je me promène.

_ C'est ça, oui ! Tu étais encore en train de dormir !"

On ne peut rien lui cacher, à Keiko. Surtout pas en ce qui concerne son frère, Kentarô, rongé par l'oisiveté (merci BAUDELAIRE !) et en panne d'études depuis quelques années.

Aussi décide-t-elle d'exploiter le temps libre de son cadet en lui confiant une mission :

"Je voudrais en savoir plus sur notre grand-père.

_ Des recherches sur papy ? Mais pour quoi faire ? Va plutôt le voir, il est encore en vie, que je sache.

_ Je ne te parle pas de ce grand-père-là ! Je te parle du fantôme..."

Kyûzô Miyabe. Pilote de chasseur dans l'armée japonaise dans les années 40, et kamikaze aux commandes d'un des "Zeros" qui ont marqué l'histoire du pays (jetez un oeil à la postface ou à l'un des derniers MIYAZAKI, Le Vent se lève, pour en savoir plus).

Un fantôme sorti trop tôt de leur arbre généalogique pour que sa fille et ses petits-enfants s'en souviennent.

Pourquoi, alors, remuer un passé aussi marquant et enfoui ?

Pour des raisons professionnelles (Keiko aspire à intégrer un journal préparant un dossier sur la fin de la guerre) mais aussi d'honneur :

"On entend souvent dire que les kamikazes étaient des terroristes (...) Aujourd'hui, le mot "kamikaze" sert surtout à désigner des terroristes... Comme ceux qui se sont écrasés sur le World Trade Center le 11 septembre."

Le va-et-vient entre XXI° et XX° siècle peut commencer, à travers livres, journaux, témoignages que Kentarô cherche à recueillir.

Belle trame narrative que voilà, fournie par le roman éponyme de Naoki HYAKUTO : une quête, des secrets, la recherche d'un éclairage nouveau sur une Histoire qui a sans doute (car je ne suis pas spécialiste du genre) souvent servi d'assise à des élans patriotiques nationalistes (sic).

Point focal d'identification pour le lecteur, Kentarô s'apprête (si l'on en croit le premier tome) à voir sa vie bouleversée par cette expérience inattendue : la lassitude, la légère irritation même qu'il peut ressentir à l'écoute du premier témoin que sa soeur et lui rencontrent, cèdent la place à une sorte d'illumination (gros plan sur le regard à l'appui) :

"Je ne peux pas encore saisir ce que sont réellement la vie et la mort.

Mais je sais très bien maintenant qu'elles sont là.

Je me rends surtout compte...

A présent...

Que je ne peux plus fuir."

Graphiquement, Souichi SUMOTO livre un travail à la fois classique (trames, décors à base photographique, émotions exacerbées, mises en page et en cases heurtées lors des scènes d'action, oreilles décollées - mais peut-être est-ce en rapport avec le thème, ah, ah) et personnel par la rondeur de certaines têtes et surtout la belle manière dont il imprime le temps qui passe sur certains visages.

Les pleines pages sont nombreuses et donnent du souffle au récit, un souffle qui s'embourbe (volontairement) pour décrire les tranches de vie les plus dures ou les faits les moins glorieux, sans toutefois sombrer dans le misérabilisme.

Les cases mettant en scène les avions en gros plans ont le sens du détail nécessaire à une approche "technique" sans pour autant alourdir la lecture et à ces cases denses répondent d'autres bien plus dépouillées.

Zero pour l'éternité est-il un récit initiatique de plus sur fond d'Histoire et de réhabilitation d'une figure familiale tombée dans l'oubli ? (Et non, en effet je ne vous ai pas tout dit...).

Malgré quelques figures imposées (mais peut-être le vétéran mutilé est-il un hommage à Shigeru MIZUKI ?) la lecture est fluide et intéressante, agrémentée de notes de bas de page mesurées (à mille lieues d'un Ghost in the shell par exemple !!) et d'une postface documentée.

Ma lecture des tomes suivants (si j'en ai le temps, refrain bien connu...) sera toutefois davantage motivée par l'intérêt historique que par la soif de révélations concernant le passé de Kyûzô Miyabe.

Question de culture ou de génération ?

Champimages chrono-instables.

Zero pour l'éternité T1
Zero pour l'éternité T1
Zero pour l'éternité T1
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11 janvier 2015 7 11 /01 /janvier /2015 22:30
Hommes à la mer*

Mois de la nouvelle oblige, sur k.bd, après Insomnie et Goggles, je vous invite à un petit tour en mer. Inutile de vous dire qu'à bord des histoires proposées par RIFF REB'S, le voyage ne sera pas de tout repos.

Ne me dites pas que vous avez déjà oublié les tourments de son Loup des mers, entre tempêtes intérieures et flots démontés ? Ses Hommes à la mer sont ballot(t)és à l'identique, entre la plume cruelle des auteurs qui les ont fait jaillir de l'e/a-ncre et le pinceau incisif du magnifique dessinateur des flots.

Une nouvelle fois en effet RIFF REB'S n'est pas seul sur le pont : après Pierre Mac ORLAN (A bord de l'Etoile Matutine) et Jack LONDON (Le Loup des mers), il a fait appel aux plus grands pour nous entraîner sur les mers déchaînées. Joseph CONRAD, William Hope HODGSON, Mac ORLAN de nouveau, Edgar Allan POE, Marcel Schwob et Robert Louis STEVENSON voient ainsi certains de leurs textes mis en cases, tandis que HOMERE, Eugène SUE, Emile CONDROYER, B. TRAVEN, Jack LONDON, Victor HUGO et Jules VERNE voient un extrait de leur prose accompagné d'une grande illustration en noir et blanc.

La composition en alternance des bandes dessinées et des textes illustrés donne à l'ensemble du recueil un rythme, une respiration (visible dès les couleurs de la tranche, d'ailleurs) qui, de vague en ressac, nous porte au gré des flots.

Souvent graves (mais peut-on attendre autre chose d'un auteur qui avoue en post-face "rien ne m'amuse plus que le drame" ?), parfois grinçantes ou ironiques, ces histoires closent la trilogie maritime avec les thèmes les plus chers à l'auteur : la bien faible condition des hommes face à la mer et aux forces qui l'habitent.

Tempêtes, icebergs, baleines, poulpes, mais aussi sourire d'un soir, soif d'or ou de vengeance, ravagent les corps comme les esprits, inlassablement.

Quelles échappatoires pour ces marins condamnés à la mer par faute ou par choix ?

La folie, la mort, la fuite ou, plus rarement, un étrange flegme philosophique.

Citant ARISTOTE, PLATON, ou sans doute un peu des deux, RIFF REB'S rappelle en ouverture : "Il y a trois sortes d'hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer".

Suspendus entre deux eaux, deux vies, deux mondes, ses héros en perdition sont taillés dans le bois flotté dont on fait les légendes : jamais attachés, jamais tout à fait stables, ils se laissent emporter par l'onde, dévorer par les flots, disparaissant avec fracas, écume et panache parfois.

Le dessin adopté par l'auteur ne nous trompe pas, alternant la douceur des mers d'huile à l'impétuosité des ouragans. Le trait, d'une souplesse rare, marque bien la vie qui palpite dans le moindre corps, le moindre matériau. Les visages sont bien plus marqués - pommettes saillantes, mâchoires carrées - et se déforment sous la violence des sentiments (regardez de plus près la couverture !).

Les éléments - nuages et vagues avant tout - se moirent parfois d'un grain épais, entre pluie et papier, que l'on retrouve avec plus de corps dans les grandes illustrations accompagnant les extraits de nouvelles. La courbe y règne plus que jamais en maîtresse, déroulant vagues, tentacules, chaînes...

Côté couleurs, RIFF REB'S reste un adepte des monochromies de situation : à chaque histoire ou séquence d'histoire sa tonalité, du vert Antarctique au rosâtre galère, du feu fin de vie à l'émeraude maelström. Efficace et expressionniste à souhait.

En partageant avec nous les grands textes qui ont scandé l'aventure humaine en mer, et en les magnifiant par son découpage, son trait et ses couleurs, RIFF REB'S offre un magnifique travail d'adaptation qui nourrit autant l'envie de se plonger dans les romans et nouvelles que de sentir la caresse des embruns.

En rappelant combien l'homme n'est rien face à la grandeur majestueuse et la puissance infinie des flots, il nous invite autant à l'aventure qu'à la peur, l'admiration et l'humilité.

La condition humaine de plein fouet, comme une claque au goût salé.

Remarquable.

Champimages qui ne cesseront de voguer...

Hommes à la mer*
Hommes à la mer*
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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 17:28
Goggles

Ne vous y trompez pas : cette chronique n'a pas pour but de faire l'apologie du géant de l'internet (tiens, et si vous relisiez les aventures de Thursday Next, à ce sujet ?) mais de vous inviter à chausser d'étranges lunettes qui vous permettront de voir le monde autrement.

De le voir à travers les yeux lucides mais délicats de Tetsuya TOYODA, auteur de Goggles (donc), recueil de nouvelles qui, après avoir enchanté les chroniqueurs du Raging Bulles il y a un peu plus d'un an, a retenu l'attention de l'équipe de k.bd pour son... mois de la nouvelle !

Slider tisse un improbable lien entre une balle de baseball et l'éclatement de la bulle financière au Japon.

Mr. Bojangles part sur les traces d'un voisin attentionné aujourd'hui disparu.

Goggles nous envoûte du mystère brumeux d'une épaisse paire de lunettes dont une jeune fille ne veut se défaire.

Nouvelles acquisitions à la bouquinerie Tsukinoya cahote avec une camionnette pleine de vieux livres et de disques anciens.

Aller voir la mer nous fait partager la caresse de l'écume et la douceur du soleil de printemps sur les éclats de rire d'un grand-père et de sa petite fille.

Tonkatsu nous traîne de restaurant en restaurant et de souvenir en souvenir à la recherche de l'escalope panée de Proust...

Mélange d'humour, de nostalgie, de distance, d'amertume parfois, de silence et de poésie, ces six histoires courtes, écrites à hauteur humaine, vibrent toutes de la même subtilité : celle des personnages, des émotions, du rythme, des histoires, de trait même, drapé dans un sobre classicisme.

Même la première nouvelle, Slider, qui lorgne pourtant vers la comédie rocambolesque, bénéficie de ces qualités: le temps se suspend pendant l'exploration d'une cabane déserte, s'accélère avec une effraction, se dissout lentement allongé sur un banc...

Ces six histoires à géométrie très variable (Nouvelles acquisitions... ne fait que deux pages !), que l'on peut lire dans l'ordre ou le désordre, nous offrent six petites plongées dans des univers précis et intrigants, des microcosmes un peu en marge de la vie mais pourtant accueillants. A l'opposé d'Insomnie, en somme, dont l'étrangeté nous tenait à distance : ici, le lecteur se sent attiré au plus près des personnages, prêt à partager avec eux cette tranche de vie soudain offerte.

La subtilité est à son paroxysme dans la nouvelle qui prête son titre au recueil : une fillette mutique chaussée de lunettes trop larges bouleverse la vie d'un gentil oisif qui squatte le salon du ami. Une rencontre et des balades relevant autant du Petit Prince que de L'Homme qui marche. Touchant et poétique mais jamais larmoyant.

Graphiquement, la facture est classique mais subtile (décidément, je me répète...), efficace sans sombrer dans la facilité. Il est intéressant de lire la postface dans laquelle l'auteur analyse les différences entre des histoires parfois séparées par de longues années.

Loin de l'action forcenée de bien des shônen, de l'écoeurante eau de rose de bon nombre de shôjo, des intrigues à tiroir des plus célèbres seinen ou des histoires trop provocantes ou alambiquées d'une bonne partie de la production japonaise underground (c'est bon, j'en ai terminé avec tous ces mots étrangers qui m'ont permis de ramener ma science ! :D), Goggles s'inscrit dans le sillon intimiste popularisé (et parfois un peu trop usé, d'ailleurs) par Jirô TANIGUCHI. Une belle porte d'entrée pour tout lecteur qui voudrait s'initier au genre tout en douceur, une bonne surprise pour les curieux qui ont déjà foulé les terres livresques de l'archipel.

Des tranches de vie et de souvenirs dans lesquelles nous pourrions flotter indéfiniment et dont les échos lointains pourraient bien évoquer quelques vagues personnelles.

Champimages sans faire de bruit.

Goggles
Goggles
Goggles
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31 décembre 2014 3 31 /12 /décembre /2014 09:29
Insomnie et autres histoires

"Il est 11h15. Je suis réveillé par le téléphone. J'essaie de l'ignorer et de me rendormir.

Au bout de huit sonneries, je me demande qui peut bien appeler. Je décide de répondre.

On est le 1er juin. J'ai 24 ans. "Allo ? _ Bon anniversaire !"

"C'est toi, Carrie ? _ Mark ? Je t'ai réveillé ? A cette heure-ci ? _ Mouais..."

"Où est passé le lève-tôt que j'ai connu ? _ Oh, j'arrive pas à dormir, la nuit, je fais des insomnies."

"Bon, qu'est-ce que t'as prévu de faire aujourd'hui ? _ Euh, rien, en fait."

"T'as rien prévu pour ton anniversaire ? Alors je t'invite à dîner ce soir. On se retrouve à sept heures et demie ? tu passes me prendre, d'accord ? _ Beuh..."

"Allez ! _ Bon, d'accord. A ce soir. _ Super ! Ciao !""

Voilà comment le destin, parfois, s'en prend à vous "de bon matin", au saut du lit, un sourire sardonique aux lèvres. Le malheur des uns fait sans doute son bonheur. Aussi se plaît-il à s'acharner. Comme si les insomnies de Mark ne lui suffisaient pas, il lui renvoie le passé dans les dents.

"C'est la première fois en trois mois que j'entends la voix de Carrie et je regrette presque d'avoir décroché."

Entre "décroché" et "écorché" il n'y a qu'une lettre : un faible écart qui permet comprendre les douleurs passées, présentes et forcément à venir d'un Mark qui n'a pas su dire non, qui ne revient pas sur son accord malheureux et qui, de fait, le regrettera.

Il est loin d'être le seul cet insomniaque pourtant solitaire : Shelly, Eric, Maureen, Chéryl, Monsieur Lewis, mais aussi tous les anonymes que nous ne connaîtrons jamais que sous le nom de "je", voient des miettes de leurs vies défiler dans Insomnie et autres histoires.

Pris dans les pièges de souvenirs trop lourds ou d'une actualité trop cruelle, ces anodins chutent plus qu'ils ne se relèvent ou, au mieux, ne montrent pas une facette très reluisante de l'humanité.

Sans parler des rêves brisés et du triste constat que l'on fait parfois face au miroir, quand on voit qui, malgré tous nos élans, nous sommes devenus.

Ces froides et tristes histoires méritent le traitement graphique qu'Adrian TOMINE leur réserve : un cerne d'encre net et tranchant et un noir et blanc parfois tramé de gris. Simple, efficace, à l'unisson du monde sans espoir qui se débat dans et entre les cases.

Fidèle à l'école étasunienne d'un Daniel CLOWES ou d'un Charles BURNS, TOMINE fait la part belle aux gros plans sur les visages, cadrant au plus près les tourments, rictus, absences, cernes, grimaces, lassitudes, surprises ou douleurs. De ce face à face permanent le lecteur ne peut ressortir indemne, dérangé par son voyeurisme ou troublé par le reflet à peine déformé que l'image lui renvoie.

Difficile de distinguer ce qui relève de la fiction et de l'autobiographie dans cette longue Insomnie. Mais impossible de ne pas trouver écho dans ces histoires à des moments vécus ou des destins croisés : si le monde n'est pas toujours aussi noir ou terne que l'auteur le montre, il n'est pas non plus, loin s'en faut, un paradis sans failles.

Chroniqueur du malaise quotidien, Adrian TOMINE sait mettre en lumière ces détails par lesquels tout bascule, un jour, sans possible retour.

Champimages aux yeux cernés.

(A noter : j'avais il y a quelques années livré une chronique un peu plus brève de ce recueil. La voilà complétée).

Insomnie et autres histoires
Insomnie et autres histoires
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3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 22:08
Docteur Radar

"Tueurs de savants", précise la couverture à "juste titre" : avide de secrets scientifiques, le Docteur Radar, au nom palindromique, est sans pitié et n'entend trouver personne sur sa route : ni la police (incarnée par le moustachu et ventripotent commissaire Baignol) ne le plus célèbre gentleman-détective de la place publique : Ferdinand Straub lui-même, élégant, pertinent, acéré, tenace et aux fréquentations des plus douteuses.

Jugez plutôt : il compte parmi ses proches le peintre Pascin lui-même, amateur de chair, d'alcool et de drogue, poisson d'eaux troubles dans une France d'entre-deux guerres où la canne-épée est la meilleure amie pour faire la tournée des bars.

Et il va falloir en écumer, des bars, pour espérer pincer les hommes de mains qui oeuvrent pour le mystérieux Docteur et qui, bien que seconds couteaux, jouent surtout du poison ou du scorpion pour décimer la communauté scientifique française.

Vernon, Vaillant, Saint-Clair : la liste des victimes ne cesse de s'allonger. Toutes partageaient un point commun (outre leur récente et soudaine mortalité) : des recherches sur la conquête de l'espace. Le Docteur Radar viserait-il la lune ?

Il n'en faut pas plus à Straub pour se lancer sur les pas du terrible savant et de ses nombreux et venimeux sbires. Qui sait si l'homme au cent visages (car Radar ne nous apparaît que de dos devant un miroir ou sous des traits factices) n'aura pas raison de la légendaire ténacité du détective-gentleman.

Voilà donc notre homme et son acolyte pas anonyme (eh eh) suivant une piste de cailloux rouge sang dans un Paris où le feuilleton rencontre l'Expressionnisme : le rythme et le tribulation de l'un, dans la plus pure tradition, et les compositions et images de l'autre.

Aux influences littéraires du scénario (qui, outre les romans-feuilletons, lorgne ostensiblement du côté du maître des masques, Fantomas lui-même !) répondent en effet les fortes influences graphiques de l'époque : l'ombre de MURNAU et de ses célèbres ombres (noir c'est noir !) ne sont jamais loin, et les motifs Art Déco tapissent murs, robes, planchers et plafonds avec élégance et tourbillonnement hypnotique.

Toutefois, si l'histoire reste relativement classique - Noël SIMSOLO ranimant avec talent des motifs et des figures assez conventionnels - le trait, les compositions et les mises en page de BEZIAN sont magistraux : la ligne est nerveuse, les hachures vibrantes, les corps et les ombres s'étirent à n'en plus finir, les regards fascinent et les couleurs tranchées identifiant chaque lieu, chaque situation, chaque tension, donnent à l'ensemble un rythme et une tonalité sans pareils.

Vibrant hommage et déclaration d'amour à toutes les facettes artistiques d'une époque, Docteur Radar ressuscite à égalité les arts mineurs (le roman-feuilleton, la mode, les arts décoratifs) et majeurs (le cinéma expressionniste, la peinture) sans nostalgie ni adoration figée, mais avec une vigueur et un rythme admirables.

Surjouant juste ce qu'il faut dans le grand drame de leurs complots et enquêtes, les personnages nous entraînent avec une énergie rare dans un ballet narratif et visuel dont il est difficile de s'échapper.

Pour couronner le tout, les deux auteurs parsèment les cases et l'intrigue de petites références ou détails d'arrière-plan (un carrelage ici, une affiche là) qui appellent au moins une deuxième lecture.

Après Pietrolino et Mauvais Genre, k.bd ne pouvait rêver meilleur choix que Docteur Radar, tueur de savants, pour illustrer son mois consacré aux "histoires de clowns" sous toutes leurs formes, entre grand cirque de la vie et mille visages, apparences trompeuses et miroirs déformants.

L'époque et les genres mis en avant par SIMSOLO et BEZIAN se prêtent à merveille à l'exercice et ce tome non numéroté ouvre peut-être, espérons-le, la voie à une suite sombre et brillante, oxymore au service d'un palindrome, je suis comblé.

Champimages labyrinthes

Docteur Radar
Docteur Radar
Docteur Radar
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27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 20:54
Mauvais genre*

C'est l'histoire d'un homme qui enfile une robe. Longue, sombre, souple et raide à la fois. Accoutrement indispensable à son apparition aux yeux de tous, au centre des regards, des attentions, des tensions et des attentes.

Le silence se fait quand il paraît, avance de quelques pas et ouvre enfin la bouche, laissant entendre une voix ferme plus sonore qu'on ne l'aurait imaginée :

"Mesdames et messieurs, commençons, je vous prie.

Nous sommes ici pour traiter du cas de Louise Landy et de Paul Grappe."

La salle est comble et silencieuse, choquée, outrée, muette face au drame qui se dénoue aujourd'hui, enfin, entre les boiseries d'un sombre tribunal.

Le rideau peut alors se lever sur le premier acte, joyeux et insouciant, des premiers pas d'une histoire d'amour qui croît, lentement, de soirée de bal au fil de l'eau, de pas de danse en rêves murmurés.

Un petit pas sur une berge, un grand pas devant le maire, mais déjà le temps presse car les bottes allemandes vibrent au coeur de l'Europe : Paul échange un dernier baiser avec Louise, sur le quai, alors que le train l'arrache déjà à leur bonheur enfin officiel.

"Je finis mon service vite fait, bien fait... Et à mon retour un se trouvera un joli petit nid."

En attendant le doux couchage de brindilles et d'amour, Paul doit composer avec la boue des tranchées, les bruits des obus, les ruines, la pluie, le froid, la vermine, l'horreur au quotidien, la merde l'odeur la peur la sueur les coups le sang la terre qui bouffe qui bouffe qui bouffe.

"Dis... Est-ce que ce serait pas maintenant le moment de montrer que tu es un homme..."

Tout pour échapper à l'enfer, aux ordres stupides et aux camardes qui disparaissent les uns après les autres.

Et si la mutilation ne suffit pas, reste la fuite.

"Mais t'es complètement malade d'avoir fait ça !"

Seule échappatoire après la désertion : le silence, la disparition, la planque.

Dans un hôtel miteux, car les moyens de Louise sont maigres.

"... Alors là... Vraiment... Tu m'as gâté..."

Après l'horreur, l'aigreur.

Quelques mètres carrés, un mur de briques face à la fenêtre et interdiction de sortir.

De quoi laisser le temps s'étirer à n'en plus finir, de quoi tourner en rond et tourner bourrique, voire tourner bourrin quand les rêves de tranchées reviennent, tonitruants et mutilants.

Heureusement que le vin est là pour aider à patienter.

"J'ai pris du cidre pour changer.

_ Attends... Tu plaisantes ?! Tu crois vraiment que je vais boire ce truc de... fillettes bretonnes ? Et me tourne pas le dos quand j'te cause !

_ Tu causes pas, tu gueules.

_ Attends ! Te désape pas ! Tu vas aller me chercher une bouteille de rouge !

_ Mais... Tu me fais chiiier !!! Tu vas aller le chercher tout seul, ton pinard !"

Vin rouge, colère rouge, robe rouge.

Trio gagnant pour Paul qui, de mauvais gré, enfile l'étroite étoffe et sort, enfin, fouler le pavé parisien. La nuit entretient l'illusion, il peut acheter en paix une bouteille et rentrer à la maison, grisé.

Une nouvelle vie peut s'offrir à lui.

Et à elle.

Mauvais genre, de Chloé CRUCHAUDET, a fait sensation dès sa sortie : sujet original, sensible et d'actualité, traitement graphique magistral, l'oeuvre a tout pour plaire.

L'auteure avait déjà fait montre de son talent par le ton et les tons (ah ah), d'Ida, entre autres : des dialogues percutants, des personnalités marquées, un rythme soutenu et un trait et une mise en couleur originaux et forts.

Elle récidive avec brio dans ce petit bijou de narration graphique qui nous entraîne dans les bruns et les gris d'un Paris tourmenté par les avant, pendant et après de la Grande Guerre : terre et cendre pèsent sur le destin de Paul et Louise et donnent à leur baisers le goût amer des racines. La seule touche rouge passion qui pourrait les faire vibrer comme aux jours de leurs premières danses se salit du cours du sang et des désirs dévorants que Paul, devenu Suzanne, découvre peu à peu, à travers les regards intrigués qu'il suscite.

Ce ballet tristement peu coloré (à raison) résonne avec les traits souples déployés page après page, qui s'embrouillent dans les bourbiers, se subliment avec les chorégraphies et se chiffonnent dans les disputes toujours plus violentes que vie sur le fil et folie rampante attisent entre les deux époux.

"Je suis ta femme. Ta carcasse, maintenant, c'est moi qui m'en occupe."

Que tu crois, pauvre Louise. Elle va t'en faire baver, cette carcasse... Et le Jules qui l'occupe avec.

Alors, le Paul, victime, sadique, pervers, malade, fou, inverti, mal-aimé ?

Difficile de le faire rentrer dans une seule et simple case, difficile de le juger, même, malgré ses coups de gueule, ses coups de sang et sa profonde ingratitude envers sa femme...

"Je est une autre", pourrait-on penser face au regard double qu'il nous renvoie, face à celles et ceux qui, se faisant berner, ne le traitent pas mieux que toutes ces autres qui souffrent de l'avant, du pendant et de l'après de la Grande Guerre.

Suzanne n'en devient pas militante féministe pour autant : elle cherche simplement à profiter de la vie, en égoïste peut-être, mais en égoïste traquée par des démons que l'alcool, loin d'éloigner, entretient.

"Qu'est-ce qui se passe ?

Qu'est-ce que tu regardes ?"

Il fallait bien tout le talent, la subtilité et la force narrative et graphique de Chloé CRUCHAUDET pour conférer à Mauvais genre toute sa richesse, sa profondeur, sa sensibilité et son impact.

Un chef-d'oeuvre découvert lors d'un Raging Bulles, et remis ce mois-ci à l'honneur sur k.bd, dans le cadre d'un thème étrange où semblants et faux-semblants font bon ménage... Paul et Suzanne y occupent une place de choix.

Champimages dans le miroir.

Mauvais genre*
Mauvais genre*
Mauvais genre*
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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 10:07
Château l'attente T1

"Il était une fois, il y a fort longtemps, à une époque si heureuse que ni vous ni moi n'en verrons jamais de pareille, une ville du nom de Putney." (p.3)

"Il était une fois, par une nuit sombre et orageuse..." (p.65)

"Je suis née à Rumley, un village si petit qu'il n'avait qu'une taverne..." (p.273)

"Il y a bien longtemps, dans un lointain royaume, régnait un roi qui avait sept filles toutes plus belles les unes que les autres : Zahra, l'aînée, puis Aisha, Samarina, Parizad..." (p.327)

Il était au moins quatre fois, donc, au pays de Château l'attente, un pays où le temps est si doux et si lent qu'on peut le passer en bonne partie à conter.

"D'où sors-tu la clé ?

_ Je l'ai trouvée dans le potager. Monsieur Rackham a dit que je pouvais la garder car il ne lui manquait aucune clé. Elle ressemblait à celle de la Bibliothèque. Alors un jour, j'ai essayé et ça a marché ! Après vous !

_ Ca alors ! Oh ! Mon Dieu ! Oz ! Tous me contes préférés !

_ Vous avez lu tout ça ?

_ Il y a bien longtemps..."

Nous y voilà : au coeur des livres, au coeur des contes, au carrefour de toutes les histoires passées et à venir.

A la croisée des voyages et des voyageurs, dans un havre de paix (de Paix ?) qui, pendant près d'un siècle, fut un château endormi au creux des ronces.

Un lieu qui ne vous est sans doute pas étranger si vous êtes familiers des contes ou si vous suivez notre mois thématique sur k.bd : une malédiction, une princesse endormie, un doux baiser, et après ?

"C'était il y a bien longtemps.

_ Très très longtemps.

_ Et depuis, le château est devenu un refuge ?

_ Oh non, pas au début. N'ayant nulle part où aller, nous sommes tous restés car nous ne pouvions pas abandonner notre terre.

_ Contrairement à d'autres !

_ Elle n'a écrit qu'une seule fois !

_ Enfin bref... les gens ont fini par braver la légende et venir dans le coin... Certains sont restés, d'autres sont partis.

[...]

_ Un jour, ce château retrouvera un roi, M. Rackham. Nous continuons à l'attendre.

_ J'espère que vous apprécierez votre séjour ici...

_ Oh, j'en suis certain, mesdames..."

Voilà peut-être un des points de départ de Linda MEDLEY, petit jeu auquel nous nous sommes tous déjà livrés : "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants", et après ?

Ajoutez à cela une pincée de Mille et une nuits (l'art du conte dans le conte dans le conte) et du Château des destins croisés, d'Italo CALVINO, et vous obtenez l'envoûtant Château l'attente qui, de héros en héroïne, d'époque en lieu, nous transporte au pays des contes, des voyages, du magique, du mystérieux, du fascinant...

De la princesse Médora à Soeur Paix et l'ordre des Sollicitines en passant par Dame Jaine Solander, Comtesse de Carabas, Linda MEDLEY nous invite à croiser miracles, farfadets, esprits des eaux, sorcières aigries et petits démons pour notre plus grand plaisir : celui de voir s'animer un univers autant étrange que familier, peuplé de milliers de personnages dont aucun n'est laissé de côté.

A chacun son histoire, des espoirs, ses douleurs secrètes, ses petits travers, ses motivations...

A chacun une vie bien remplie à découvrir à travers quelques détails, des dialogues bien sentis ou des récits imbriqués.

Si elle peut parfois sembler s'égarer sur les chemins de la narration croisée, l'auteure n'en perd jamais le fil et nous fait partager son plaisir sans limite de conteuse démiurge : chaque secret nous intrigue, chaque histoire nous porte, chaque rencontre nous ravit et, plutôt que d'attendre une prochaine soirée au coin du feu pour entamer un nouveau chapitre, nous dévorons page après page ce pavé tout sauf indigeste.

Graphiquement propre et clair, expressif sans démesure et élégant comme seul sait l'être le noir et blanc, Château l'attente vogue, entre Bone et Cérébus, sur les mers houleuses de certains des plus brillants graphic novels (oui, je sais, je n'aime pas cette expression...) des dernières décennies : un trait maîtrise d'une originalité mesurée, une facilité à rendre crédible même l'impossible (on en finit presque par oublier que le chevalier Chess est... un cheval !), et l'art de ne jamais trop se prendre au sérieux.

Linda MEDLEY fait montre envers ses personnages et ses lecteurs d'une bienveillance qui nimbe toutes les relations relatées et à laquelle sied à merveille la douceur de son trait.

Outre les décors et ingrédients des contes en tous genres, l'auteure puise aussi dans les univers intrigants du cirque, des gens du voyages, de la religion, de la philosophie ou de l'économie (si si !) pour composer, souvent avec humour et décalage, une grande fable humaniste et touchante, drôle et prenante qui, une fois la dernière page (du tome 1) refermée, nous ravit autant qu'elle nous laisse sur notre faim, tant de questions restant sans réponses.

Ne reste qu'à se tourner, les yeux brillants, vers le tome 2, en espérant qu'il soit à la hauteur de cet extraordinaire premier opus qui renouvelle avec brio les grandes figures traditionnelles et les modernise par le ton adopté et les brassages proposés.

Notre attente était grande face à ce château, elle n'a pas été déçue.

Alors attendons encore...

Champimages qui nous envolent.

Château l'attente T1
Château l'attente T1
Château l'attente T1
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