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Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





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20 février 2014 4 20 /02 /février /2014 18:02
Norton Gutierrez et le collier d'Emma Tzampak

"Mon grand échalas, c'est l'heure de ton antibiotique.

_ Maman ! C'est juste le meilleur moment !

_ Ah, Norton, toujours avec ces bêtises.

_ Non, pas ça, je ne suis pas malade.

_ Mais mon petit, tu es si fragile, tu pourrais tomber malade à tout moment.

_ (une cuiller dans la bouche) Et le marfien fantaftique n'est pas une bétive !

_ Nortoooon, descends aider ! Nortooon, dépêche-toi, larve inutile !"

Bienvenue dans le monde de Norton Gutierrez, benjamin (sans doute) malingre d'une famille d'épiciers de Buenos Aires (sans doute aussi).

Dos voûté, perché sur d'immense et grêles jambes, il a grandi (un peu de travers, donc) entre une mère surprotectrice qui l'aime bien comme on aimerait le dernier chaton chétif de la portée et un père qui lui préfère ses deux aînés, plus grands, plus forts, plus capables, bref, plus préférés.

Mais comme l'a dit le poète (ou Indiana Jones, je ne sais plus), l'aventure nous attend au coin de la rue et daigne s'arrêter même quand on la frôle en triporteur (véhicule nécessaire pour livrer une gousse d'ail à toute heure, on n'arrête pas le progrès).

En l'occurrence l'aventure tombe sur notre pauvre épicier sous la forme d'un vieil homme qui meurt presque dans ses bras en lui murmurant un message énigmatique, donc intrigant : "La carte de l'île de Bimini est dans le collier d'Emma Tzampak... Quand le cercle rouge se formera, ils tomberont du ciel... Empêchez-les, je vous en prie..."

Quoi ?? Bimini ? Comme l'île mythique - et accessoirement cinématographique - que cherche el Marciano Fantastico, héros d'une mythique (elle aussi) série télé inachevée dont Norton dévore les épisodes ?

Quand la réalité dépasse la fiction (et vice-versa), il ne faut pas hésiter...

Mais Norton n'est pas du genre à foncer dans réfléchir.

Alors le destin lui force une nouvelle fois la main en la personne de Lolo, gros costaud qui traînait par là et qui l'enjoint de se rendre au Teatro Solis où justement, ce soir, la grande cantatrice Emma Tzampak (oui, oui, celle du titre et de la dernière citation) donne un concert à guichet fermé.

Quelle coïncidence quand même !

D'ailleurs, la petite famille de Norton y sera, pour se changer les idées, avant un bon repas au restaurant.

Sans lui, bien sûr, puisque personne ne l'aime.

Bon, ok, j'arrête les sarcasmes.

L'aventure ne fait évidemment que commencer pour le jeune homme qui croisera sur sa route un spécialiste des Mayas très bavard (et un brin vantard), une capitaine intrépide (ou presque) au jolis minois, une bande de malfrats (oui oui, ce mot désuet est volontairement choisi), le Triangle des Bermudes, une descendante des vrais Mayas...

Graphiquement, Juan SAENZ VALIENTE, dont je ne connaissais pas le travail (sa première BD, une collaboration avec Carlos TRILLO, daterait de 2005), semble avoir opté pour une ligne claire plutôt inhabituelle (il faudrait que je plonge dans le tome 2 de Papier, sorti il y a peu, pour comparer un peu) chez lui, et résolument orientée vers les années 50-60.

L'ombre d'HERGE plane derrière bon nombre de cases, ce qui n'est certes pas un mal mais nuit parfois à l'originalité des images (les rochers des abords de Bimini n'auraient pas dépareillé dans l'Île Noire).

Tout est bien net (sic), détaillé comme il faut et tous les petits codes propres au genre graphique sont là, méticuleusement appliqués : onomatopées, lignes cinétiques, symboles... Seuls les visages ont une allure un peu à part qui les démarque de la "Tintinie",

Seul petit bémol peut-être : les queues des bulles, qui passent leur temps à passer un peu partout, l'auteur ayant choisi des bulles très grosses... ou coincées dans des cases un peu petites : malgré le grand format des planches, les cases se multiplient. Le découpage est parfois d'ailleurs un peu trop "pas à pas". Travers d'un auteur d'abord passé par l'animation ?

Le tout est toutefois bien fait, efficace, d'une grande lisibilité (hormis pour les queues de bulles, donc...).

Un trait classique, en somme, au service d'une histoire qui l'est tout autant et qui, de fait, peine à séduire : pas de suspens, pas de véritable surprise, une petite touche de métaphysique assez inattendue en plein coeur d'un temple en ruines (esprit du vol 714 es-tu là ?) et au final la naissance d'un héros d'une manière un peu trop caricaturale et appuyée.

Vous me trouvez difficile ?

Disons qu'en ayant en tête certains albums parus ces derniers mois, Norton Gutierrez et le collier d'Emma Tzampak souffre de la comparaison : BRÜNO et son Lorna ou Francesco FRANCAVILLA et son Black Beetle jouent des références avec davantage de brio, tandis que le duo CLERISSE et SMOLDEREN a su réinventer une époque et un genre avec leurs Souvenirs de l'Empire de l'Atome.

Gentillet.

Voilà le mot qui me vient pour essayer de résumer cet album.

Il a été choisi par K-BD pour inaugurer un mois de mars placé sous le signe de l'Argentine.

Certes, Juan SAENZ VALIENTE fait partie de la nouvelle génération d'auteurs argentins qui nous rappellent que ce pays est depuis longtemps la patrie d'une BD vivante qui ne se limite pas à Mafalda (que j'adore).

Mais Diagnostics, présenté ici il y a un mois seulement, et fruit du travail de deux autres auteurs argentins, aurait peut-être été plus représentatif de cette nouvelle génération et de son potentiel créatif.

L'auteur a-t-il été desservi par sa volonté de rendre hommage aux auteurs qui ont marqué sa jeunesse ou a-t-il été écrasé par leur héritage alors que, pour la première fois, il s'attaquait à un scénario de son propre cru ?

La couverture était prometteuse, l'objet-livre alléchant, le contenu trop convenu n'en est que plus décevant.

Dommage.

Champimages sous influence.

Norton Gutierrez et le collier d'Emma Tzampak
Norton Gutierrez et le collier d'Emma Tzampak
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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 12:04
Anne Frank au pays du manga

« J'étais allé au Japon bâtir un pont entre leur culture et la mienne. »

Louable intention architecturale. Mais peut-on bâtir quoi que ce soit de solide tout en sapant les fondations sur lesquelles on s'appuie ?

Nous y reviendrons plus tard.

Avril 2012.

Alain LEWKOWICZ, journaliste, foule une nouvelle fois le sol du grand hall de l'aéroport Narita, à Tokyo. « Une fois de plus au Japon. Afin d'y comprendre enfin quelque chose. »

A ses côtés, un illustrateur, Vincent BOURGEAU, et un photographe et cameraman, Marc SAINSAUVE, afin que le voyage soit riche en images.

Des images, Alain LEWKOVICZ en a plein la tête, notamment avec l'adaptation du Journal d'Anne Frank en manga.

Une adaptation décevante à ses yeux, trop kawaï, sucrée, lisse, et surtout déconnectée de la Shoah. D'ailleurs, que savent les Japonais à ce sujet ?

Au-delà, quel regard portent-ils sur leurs propres crimes de guerre ? « Pas un manga, pas une peluche, pas une culotte d'écolière » sur le sujet. Pas une once de recul de la part du journaliste, non plus.

Pendant plusieurs semaines, le trio – quatuor, en fait, car Herminien OGAWA, franco-japonais passé de la banlieue parisienne au pays du soleil levant, les accompagne en tant que guide et traducteur – enchaîne les rencontres et les visites plus ou moins programmées.

Toutes ne font qu'accroître leur déception : Yasukini-Jinja (« sanctuaire shinto du pays apaisé ») ; l'annefrankologue qui dirige le Holocaust Education Center ; des professeurs mis à pied suite à leur refus de saluer le drapeau ; des « jeunes » avouant leur ignorance de différents grands événements historiques ; le fils du seul Juste japonais reconnu par l'Histoire ; les uyoku, militants d'extrême-droite très actifs ; l'auteur d'un manga sur les massacres de Nankin, dont l'œuvre a été censurée...

Parlons-en des massacres de Nankin, justement : le journaliste ressasse comme une litanie le nom de cet épisode atroce de la guerre sino-japonaise en 1937 (année qui nous évoque d'abord Guernica, à nous autres Européens de l'Ouest), cherchant désespérément un Japonais qui aborderait le sujet avec lui et qui, de fait, accepterait que son pays endosse aussi, en plus de son rôle de victime (de la Seconde Guerre Mondiale) celui de bourreau.

Mais, en matière d'histoire comme dans tant d'autres, tout est relatif et lié au point de vue de celui qui relate les événements. A chaque histoire officielle sa version, et les Japonais ne sont pas enclins à accepter celle que les Etats-Unis ou la Chine ont écrite.

Et, de toute façon, à quoi bon avoir une histoire, ou en tout cas la passer en revue perpétuellement ?

« Vous, les Chrétiens et les Juifs, vous avez besoin de comprendre le passé pour bâtir l'avenir. A quoi ça sert de ressasser ce qui s'est passé il y a 100 ans, 1 000 ans ? »

Aucune nation n'a l'apanage des extrémismes...

Longue est la route pour essayer de comprendre un peuple aux antipodes du nôtre, et son Histoire.

Côté formel, deux aspects bien distincts sont à prendre en compte.

D'une part, les illustrations de Vincent BOURGEAU : du noir et blanc léger, riche en détails uniquement pour certains décors, et servi par l'usage de différentes trames. Du manga à l'européenne en somme. Efficace, bien adapté au genre reportage tel qu'on peut en voir dans les pages de Revue XXI, par exemple : fonctionnel, assez effacé au profit du propos.

D'autre part, l'aspect « bande dessiné augmentée » (ou en tout cas « BD interactive », tel que c'est écrit sur le site d'Arte), qui essaie d'apporter une dimension supplémentaire, en couleurs, sons et images mouvantes : des interviews, des diaporamas, des bandes sonores agrémentent certaines cases, conférant à l'ensemble son aspect résolument documentaire : les auteurs ont vu beaucoup de choses, rencontré beaucoup de monde et permettent aux lecteurs qui le souhaitent d'en profiter.

Seule une bande son omniprésente nous est imposée (à moins de couper les haut-parleurs, bien sûr !) à chaque page : si elle renforce les ambiances (nature, gare, centre ville...), elle finit parfois par être un peu trop présente et répétitive. Dommage.

Le caractère multimédia d'Anne Frank au pays du manga – tel qu'on peut l'apprécier sur internet, en tout cas – peut nous questionner quant à la pertinence du choix du médium : pourquoi en faire une bande dessinée ? Pour faire écho au titre et à un des objets principaux de l'histoire ? Pour créer une distance entre le récit de voyage et les objets documentaires à proprement parler ? Mais un tel niveau de distanciation était-il nécessaire ? Si le dessin à lui seul ne pouvait pas être le vecteur de toutes les informations que les auteurs avaient à donner, pourquoi ne pas avoir opté pour un reportage vidéo plus classique ? Ou par un roman-photo interactif ?

Sans doute parce que le genre roman-photo n'a pas encore regagné ses lettres de noblesses (qu'il n'a jamais vraiment eu, d'ailleurs). Peut-être aussi parce que les reportages BD ont la cote (la preuve, ce mois de février sur K-BD s'est ouvert avec une revue spécialisée en la matière).

Le caractère composite du résultat est donc un peu étrange et ne rend pas forcément la lecture plus aisée (surtout quand des icône apparaissent en plein milieu des cases, nuisant quelque peu à leur intégrité).

Le genre mériterait encore quelques améliorations (qui existent peut-être déjà par ailleurs mais que je ne connais pas) mais semble prometteur.

Et Anne Frank dans tout ça ?

Il semblerait que si son histoire, très connue au Japon, n'a pas permis aux Japonais de mieux connaître (ou de connaître tout court, d'ailleurs !) la Shoah, elle semble en revanche porter un message de paix que certains souhaiteraient voir partagé par tous.

« Après l'humiliation de la défaire du Japon, Anne Frank a été un réconfort pour nous, parce qu'elle nous parle d'idéal. »

Un idéal loin des horreurs de la guerre.

Message relayé dans Steven Leeper, étasunien en charge du Mémorial pour la Paix à Hiroshima. Sous des dehors d'occidental qui rassureraient presque notre journaliste, Leeper lui administre alors une belle leçon de neutralité culturelle : « Si on commence à revisiter l'histoire, c'est sans fin. […] Ce qui est fait est fait. Moi ce qui m'importe c'est de savoir ce que l'on fait maintenant pour éviter la destruction de la civilisation.[...] Je suis la preuve qu'Hiroshima ne souhaite incriminer personne, mais œuvre simplement à ce que cela ne se reproduise pas. »

La visite du Mémorial pour la Paix se termine d'ailleurs par un petit retournement de situation : « Sadako Sasaki […] est le symbole de toutes les victimes de l'atome. Elle est notre Anne Frank à nous. Vous ne la connaissez pas ? _ La mémoire universelle forgée par les vainqueurs me semble soudain fort sélective. »

Difficile de me prononcer à l'issue de cette lecture : d'un côté, les informations sont nombreuses et, tout en mettant le doigt sur les différences culturelles, finissent par admettre qu'un point de vue n'est pas supérieur à l'autre. De l'autre, le parti-pris journalistique très subjectif, aux limites du « rentre-dedans » souvent, finit par être contre-productif. Et la culpabilité (ou en tout cas la soudaine prise de conscience) dont l'auteur semble faire preuve en fin de récit est assez caricaturale et tardive.

Pour en revenir à la phrase que je reprenais en ouverture, l'ambition de bâtir un pont entre deux cultures semblait d'autant plus ambitieuse, voire prétentieuse, que le pont avait surtout des allures de rouleau compresseur.

Difficile également de savoir si le traitement de la différence culturelle esquissé par Anne Frank au pays du manga est suffisamment efficace pour permettre aux lecteurs d'en savoir un peu plus et surtout d'en comprendre un peu plus : si le doute avait eu sa place plus tôt dans le récit, si l'écoute du journaliste avait été meilleure (bien sûr ses compagnons de route le lui reprochent, mais quand même...), l'impact de ce reportage aurait sans doute été différent.

Je n'ai toutefois pas profité de la bande dessinée dans des conditions optimales (un problème de compatibilité de navigateur ?) et je n'ai pas écouté toutes les interviews ou regardé tous les diaporamas. Peut-être pourraient-ils me faire changer d'avis.

Une affaire à suivre, donc.

Laissons au Mémorial de la Paix le mot de la fin : « « N'oublions pas nos erreurs » : c'est pas mal cette ambiguïté. Ça s'adresse à tout le monde, aux vainqueurs et aux vaincus. »

Champimages de deux mondes.

Anne Frank au pays du manga
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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 13:20
Jérémiah T1

Une page pour basculer d'un monde à l'autre.

Une seule page.

Quatre longues cases résumant montée des tensions, guerre civile et paysage en ruines en découlant.

Le parti-pris d'HERMANN était osé (c'est à cela qu'on reconnaît l'homme, d'ailleurs !), en cette année 1979, mais il avait le mérite d'être efficace (quelques années avant MEZIERES et CHRISTIN avaient, en une couverture d'anthologie de Valérian, plongé New York sous les eaux. L'air (et l'eau, donc) du temps...).

Il l'est toujours, et peut-être d'autant plus à une époque où l'heure (sic) n'est plus à la synthèse et à l'ellipse.

Du passé faisons vite table rase (ou en tout cas ponctuée de restes de villes, de routes, de civilisation) et plongeons-nous dans le semi-présent (qui vient de souffler ses 32 bougies, ne l'oublions pas !) de Jérémiah.

Un monde empruntant autant au Western qu'au post-apocalyptique (d'où le choix de ce titre pour le mois toujours d'actualité de K-BD sur les "dérives de la société et l'anticipation") dans lequel la raison du plus fort est toujours la meilleure.

Fable des temps modernes, La nuit de rapaces, premier tome d'une série qui en compte aujourd'hui 32 (le Caïd, paru en 2013, prouvant l'attachement de l'auteur pour cette série), tient en effet du conte traditionnel remis au goût du jour : des souris (les hommes), des fauves (pourvus de fusils) et des rapaces survolant le tout.

Heureusement que quelques renards se cachent parmi les hommes, suffisamment rusés pour échapper aux fauves et garder sous leur aile (si, si !) les souris les plus faibles. Qui dit aile dit plume, et celle qui orne le chapeau de Kurdy, éternel et indispensable second rôle de la série, en dit long sur le fait qu'il ne compte pas être le dindon de la farce.

Autre espèce invitée dans ce grand carnaval des animaux : le chien fidèle et un peu bête, coeur trop grand et donc trop bon pour ce monde tanné et damné. Ainsi est Jérémiah - tout au moins dans ce premier tome - qui, malgré toute sa bonne volonté et son indignation, cultive la maladresse.

Parti à la recherche des rares survivants du pillage de son village, il ne doit sa survie qu'à l'improbable rencontre avec Kurdy le casqué, lequel lui évite de croiser trop tôt la route de Monsieur Birmingham.

Du haut de son imprenable tour, le tyran (et esclavagiste) local, drapé dans son obèse silhouette et son teint blafard (une allure qui n'aurait pas dépareillé dans les Eaux de Mortelune, autre série post-apocalyptique des années 80) n'a d'yeux que pour les rapaces qu'il entretient à grands frais et caisses de rongeurs. Une activité coûteuse financée par la vente de main-d'oeuvre bon marché aux membres de la Nouvelle Nation Rouge.

Injustice sociale, trafics en tout genre, eaux troubles, révoltes... Autant d'ingrédients qu'HERMANN a toujours aimé manier, avec plus ou moins de succès et surtout plus ou moins de métaphore (rappelez-vous Sarajevo Tango ! ).

Pour l'auteur, chaque tome de Jérémiah est l'occasion de confronter son héros (en devenir dans ce premier opus) à une nouvelle situation de violence intolérable qu'il tente de régler. S'attaquant ici à la tyrannie et la décadence, il a, au fil des albums, abordé des questions très variées flirtant souvent avec la politique, la sociologie ou l'éthique.

Profitant des pires travers que le contexte post-apocalyptique a fait ressortir chez ses personnages, l'auteur peut livrer des portraits à charge et s'en prendre, souvent avec violence, à ceux (et parfois celles) qui exploitent leurs semblables.

Pour HERMANN, tous les moyens sont bons pour donner des leçons de vie - et surtout de résistance.

Graphiquement, la facture est des plus classiques - l'auteur nous a habitué à bien autre chose depuis son passage à la couleur directe dans les années 90 - mais elle est rudement efficace (malgré quelques travers, au niveau des expressions des visages notamment).

Le découpage parfois très elliptique fait la part belle aux vues très maîtrisées (plongées et contre-plongées au cordeau) mais souffre souvent d'une mise en page qui nécessite de faire appel à des petites flèches pour éviter de perdre les lecteurs.

Dommage.

Hachures et aplats noirs donnent volume et surtout matière aux décors bancals et poussiéreux. On s'y croirait.

Jérémiah souffre, lorsqu'on se replonge dans les premiers tomes, du temps qui passe - logique pour une série post-apo, non ? Les visuels sont un peu vieillots, le propos manque parfois de subtilité, et certains ressorts scénaristiques ont une belle épaisseur.

Pourtant (mais c'est peut-être la nostalgie qui parle ? ) ces albums ne semblent rien avoir perdu de l'énergie qu'HERMANN avait dû leur insuffler - et qu'il s'évertue à insuffler dans chacune de ses oeuvres.

Aventures de bonne facture, ces histoires sont également pétries d'humanité et, derrière la rage de l'auteur, d'un appel à ne jamais se laisser faire.

Un message peut-être parfois simpliste mais jamais inutile.

Champimage en résistance.

Jérémiah T1
Jérémiah T1
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11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 10:35
Diagnostics*

Agnosie. Claustrophobie. Synesthésie. Aphasie. Akinétopsie. Prosopagnosie.

On pourrait presque vous proposer de trouver l'intrus - et il y en a bel et bien un, d'ailleurs ! - au sein de cette liste étrange, intrigante et résolument médicale.

Car derrière chaque de ces mots chantants (sauf un, donc) se cache une affection (magie de la polysémie !) due à des lésions cérébrales.

Déficit de perception du mouvement. Impossibilité de reconnaître un objet. Trouble du langage. Trouble de la perception des sensations. Incapacité à identifier un visage connu (les définitions sont bien sûr données dans le désordre, non mais !).

Autant de maux qui peuvent frapper chacun d'entre nous suite à un choc (le plus souvent physique).

Autant d'histoires courtes mettant en scène des héroïnes dont le rapport au monde est à jamais bouleversé.

Pour Eva, l'univers n'est plus qu'un maelström visuel où tout fusionne, change, agresse.

Pour Soledad, le monde se résume toujours à quatre murs oppressants.

Pour Lola, les sons laissent une empreinte résiduelle dans l'environnement.

Pour Miranda, les mots n'ont de sens que s'ils sont écrits.

Pour (impossible de trouver son prénom), le mouvement n'existe plus que sous la forme d'instants figés.

Pour Olivia, rien ne ressemble plus à un passant qu'un autre passant.

Six maux, six mots et six personnages en butte à un environnement qui ne répond plus aux règles habituelles. Rapport aux formes, à l'espace, aux mots, au mouvement, à la ressemblance ou la dyssemblance (sic, et alors ?). Tout cela ne vous évoque rien ?

Des images qui s'amalgament, des cases qui enferment, des onomatopées et des bulles que l'on peut relire encore et encore, des mots écrits plutôt que prononcés, du mouvement résumé à des poses intermédiaires, un écart plus ou moins important à la représentation réaliste... Bienvenue dans le monde de la bande dessinée !

Chacune des maladies présentées dans Diagnostics rentre en résonance directe avec le médium bande dessinée, offrant ainsi aux auteurs l'occasion de marier le fond et la forme.

Tout porte donc à penser que Diego AGRIMBAU n'a pas seulement choisi les maux pour leurs noms exotiques mais surtout pour la manière dont ils pouvaient questionner les codes de la BD, et donc la manière dont la BD pouvaient les restituer de la meilleure manière possible.

Si la qualité des histoires est inégale (leur format bref les condamne à une certaine forme d'inachèvement, et le récit sur l'akinétopsie est clairement en dessous des autres) leur sujet comme leur traitement sont originaux et, par les jeux sur les codes qu'ils offrent, ne pouvaient que me séduire (je ne vous refais pas l'historique de mon attrait pour l'OuBaPo, rassurez-vous).

Graphiquement, Lucas VARELA ne saurait désavouer ses influences étasuniennes (et pas des moindres !) : CLOWES, MAZZUCCHELLI, BURNS sont tour à tour invoqués, conférant aux récits les ambiances décalées, froides et dérangeantes auxquelles ils nous ont habitués.

Le résultat est donc très efficace mais totalement dépourvu d'identité.

Saluons cette brillante collaboration de deux auteurs argentins, même si le potentiel narratif et graphique de Diagnostics n'a peut-être pas été complètement exploité.

Ultime remarque : je ne pense pas que les auteurs ont choisi de ne mettre en scène que des héroïnes par sexisme ou envie de dessiner des silhouettes féminines. Chacune d'entre elle, derrière son prénom aux consonances latines, n'est-elle pas simplement l'incarnation de ces affections à l'étymologie grecques ?

Champimages malades

(alors, cet intrus, vous l'avez trouvé ?)

Diagnostics*
Diagnostics*
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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 18:33
Prophecy T1

"Dérive de la société et anticipation". Tout un programme pour la nouvelle année sur K-BD ! Mais qu'à cela ne tienne, il m'en fallait plus pour me défiler.

Le mois déjà bien entamé par Punk Rock Jesus propose, entre autres, Prophecy T1. Le titre m'était déjà passé entre les mains au moment de sa sortie dans le cadre d'un Raging Bulles, mais je dois dire qu'il ne m'avait pas plus attiré que ça.

Qu'à cela ne tienne, K-BD vaut bien que je revienne sur un livre - à défaut de revenir sur un avis, comme Bride Stories a pu vous le faire comprendre.

Tokyo, au printemps, après 2010.

Le département anti-cybercriminalité de la préfecture de police est sur les dents. Pas tant après les jeunes mettant en ligne du jeux piratés qu'à cause des vidéo qu'un certain Paperboy poste depuis quelques temps, provoquant une lame de fond sur la toile.

Son audience est encore faible, ses propos suscitent davantage de dégoût que d'enthousiasme, mais ses prophéties sont inquiétantes : "C'est depuis cette cellule puant la sueur que je vais changer le monde".

"Voici mes prévisions pour demain ! La cible du jour est cette entreprise responsable d'une intoxication alimentaire de masse le mois dernier. Non contents d'avoir envoyé plusieurs personnes à l'hôpital, ses dirigeants ont eu le culot de se réfugier derrière un vide juridique et de jouer les victimes devant les caméras ! Ces fumiers méritent une sanction ! Ceux qui ne respectent pas la nourriture... je me charge de les faire cuire à point !"

Le principal problème, lorsque le lieutenant Erika Yoshino découvre cette vidéo, ce n'est pas tant la menace directe qu'elle représente que le fait que c'est déjà la troisième que Paperboy poste.

Difficile de trouver trace des deux précédentes, supprimées au-delà du 5000ème visionnage, mais le département compte dans ses rangs quelques cracks en informatique capables de les retrouver - le fait qu'elles aient été reprises par d'autres internautes n'y étant sans doute pas pour rien.

Elles donnent matière à s'inquiéter aux forces de l'ordre, autant parce que les prophéties qu'elles annonçaient semblent s'être réalisées, que parce qu'il semblerait que l'engouement internautique pour Paperboy aille croissant... Il faut dire que le criminel (appelons un chat un chat !) joue la carte de la séduction en se posant en défenseur des opprimés et représentant des sans-voix - dont les rangs sont nombreux au Japon comme ailleurs.

La traque peut donc commencer, entre une police mise à mal par les talents d'informaticien de l'homme au masque de papier journal - d'où son pseudo - ou raillée par les fans du vengeur masqué, et cet esprit calculateur qui sait éviter les caméras de surveillance, multiplier les écrans devant lui et s'attirer les bonnes grâces d'un public toujours plus important.

C'est sans doute peut-être ce qui inquiète le plus les agents, d'ailleurs : la rapidité avec laquelle une réputation peut se défaire, mais aussi se faire, grâce aux réseaux sociaux et à leur réactivité.

Les messages de soutien s'accumulent, tout le monde attend ses prophéties avec de plus en plus d'impatience : le phénomène risque, par son ampleur, de devenir incontrôlable - quand bien même les arguments de Paperboy sont démagogiques au possible, s'appuyant certes sur la frustration légitime que bon nombre de "petites gens" peuvent éprouver face au broyeur d'une société humiliante et destructrice, mais quand même.

Autre épine de taille dans le talon des enquêteurs : le fait que les rares images montrant le criminel dévoilent... des silhouettes différentes.

"Ce serait un homme de plus ou moins 20 ans. Peut-être 30 ans... Voire dans la quarantaine... Taille estimée entre 1m65 et 1m70, voire 1m80... Il peut être mince, de corpulence moyenne, ou même un peu enveloppé, c'est bien ça ? Pfff... En gros, on nous demande de contrôle tous les hommes qui passent..."

Qui es-tu, Paperboy ? Quel chemin de vie a pu t'amener jusqu'ici ? Tsutsui TETSUYA lève peu à peu le voile, par petites touches, à l'aide de flashbacks qui ne seront pas sans rappeler, entre autres, XXth Century Boys.

S'appuyant sur les inquiétudes légitimes que tout une partie de la population - pas seulement japonaise - éprouve face aux nouvelles technologies, le mangaka a décidé d'en illustrer une des facettes les moins rutilantes : la mise en scène anonyme d'actes condamnables - quelle que soit leur justification - et l'engouement que cela peut provoquer. Sous prétexte d'incarner les invisibles et les sans-voix, Paperboy peut à loisir, presque sous les bravos, régler des comptes sans mauvaise conscience. Le justicier du XXI°siècle a bien piètre allure.

Et le police alors ? Débordée par l'affaire - en tout cas dans le premier tome - elle est menée par une lieutenant dans le principal intérêt est sans aucun doute de donner aux lecteurs (nous nageons en plein seinen, ne l'oublions pas) de belles images d'une silhouette bien faite et des regards ténébreux séduisants (non, assurément non, j'ai du mal à croire que l'auteur fasse d'Erika Yoshino une militante pour l'égalité des sexes au Japon) un peu trop stéréotypés.

L'un des agents, moins au fait des nouvelles technologies que les autres, permet par ses questions d'apporter aux lecteurs quelques détails et connaissances en la matière. Toujours ce petit souci pédagogique propre à bon nombre d'autres japonais.

Graphiquement, le tout se tient avec efficacité mais sans personnalité. On pourra même de-ci de-là trouver des erreurs de proportions, mais passons.

Bilan ? A moins que la série n'aspire à courir au long de multiples tomes et ménage, de fait, de nombreux retournements de situations, elle semble déjà se livrer un peu trop dans ce premier opus. Bien sûr, le nombre de victimes à venir, les réactions des fans de Paperboy restent inconnus, mais de nombreuses clefs sont déjà données dans ce tome. Etrange.

En voulant s'attaquer aux angoisses de la société contemporaine, Tsutsui TETSUYA reste peut être un peu trop proche de ses modèles apparents (Naoki URASAWA, mais aussi Satoshi KON, dont la silhouette du "shonen bâto" de Paranoïa Agent n'est pas loin) et lasse tout de même assez vite : l'angoisse ne monte pas assez, l'enquête et les informations s'enchaînent de manière un peu mécanique, et j'avoue ne pas avoir envie d'aller plus loin.

Un tort sans doute, mais quand on voit la quantité de titres à lire, il est dommage de devoir attendre plus de 200 pages pour peut-être être surpris.

Une autre fois, donc.

Champimages qui cognent mais qui déçoivent.

Prophecy T1
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2 janvier 2014 4 02 /01 /janvier /2014 19:02
L'homme truqué

"Le progrès de l'esprit avant tout, Maurice ! Tant pis si nos tirages doivent en souffrir ! Et maintenant salut ! J'ai trente pages à écrire d'ici ce soir."

Les écrivains ne chôment pas en ce début de XX° siècle riche en prodiges et êtres prodigieux. Parmi eux, le plus intrigant est sans doute la Brigade Chimérique, apparue aux côtés de Marie Curie, la Reine du Radium, et héroïne de la Grande Guerre.

Achevée depuis peu, cette boucherie a vu naître bon nombre de héros, certes, mais a surtout laissé derrière elle un interminable cortège de cadavres et de mutilés.

Le Capitaine Jean Lebris en fait partie. Enlevé par des individus mystérieux au soir sanglant et boueux du carnage du Chemin des Dames, en mai 1918, il a vu sa cécité, provoquée par les schrapnells, plus ou moins guérie par un appareillage étrange qui lui ceint la tête.

Devenu "L'homme truqué", comme le surnomme la rumeur populaire, il sillonne les faubourgs au nord de Paris à la recherche de nourriture et de vêtements.

Traqué, impuissant, terrorisé, L'homme truqué vit comme une bête sauvage, loin de la lumière du jour.

C'est un autre habitué des ténèbres qui décide d'en faire sa proie.

"Pour l'instant, mes correspondants sur place ont réussi à étouffer l'affaire, mais si l'homme truqué continue de vaquer librement, je ne donne pas un mois à la banlieue nord avant de sombrer dans le chaos."

Or lui, Léo Saint Clair, le Nyctalope, garant de l'ordre public, ne pourrait le tolérer.

Avec l'aide de Marie Curie, il se lance donc sur les traces du fugitif. Afin de savoir s'il est un espoir ou une menace. Afin également de connaître l'origine de l'étrange machinerie qui lui tient lieu d'interface visuelle.

Quel plaisir de se replonger dans le merveilleux scientifique de l'Europe du début du XX° siècle ! Après les six excellents tomes de la Brigade Chimérique, Serge LEHMAN (sans Fabrice COLIN) et GESS (sans Céline BESSONNEAU pour les couleurs) nous entraînent de nouveau sur les traces des héros super-scientifiques qui firent les riches heures de la littérature et de la presse d'antan, même si l'époque était déjà rude pour le genre.

"La superscience ne plaît plus autant qu'avant.

_ Hélas, Verne doit se retourner dans sa tombe.

[...]

_ Je hais ces conversations d'auteurs."

Maurice Renard (à qui l'on doit déjà le prestigieux et inquiétant Péril Bleu) et J.H. Rosny (sans doute l'Aîné, si l'on en croit sa longue barbe ! Une moitié de la plume bicéphale a qui l'on doit, entre autres, La Guerre du feu) se croisent à peine qu'ils ne peuvent s'empêcher de disserter sur leur vie consacrée à l'écriture. Une vie dans laquelle TOUT ce qu'ils relatent a eu lieu : mondes perdus, menaces venues de l'espace, passe-murailles, pouvoir fantastiques... Tout est vrai ! Et l'est d'autant plus qu'une belle (ou tout au moins efficace) plume se met à son service.

"L'homme truqué a droit lui aussi à la littérature."

Bien plus, il a droit, plus d'un siècle après, à une superbe et nécessaire réhabilitation grâce à la verve passionnée et érudite de Serge LEHMAN.

Mêlant toujours avec brio fiction et réalité (l'Histoire, les artistes ne sont jamais loin), le scénariste remet au goût du jour un personnage méconnu du merveilleux scientifique de l'époque.

Afin de ne pas perdre les lecteurs de sa précédente incursion dans l'Hypermonde, il ne manque pas de mettre de nouveau sur notre route - et sur celle de son personnage principal - deux figures de la Brigade Chimérique : Marie Curie et Léo Saint Clair. La première est toujours "de ce monde" (si tant est qu'elle en ait jamais vraiment fait partie), le second est davantage mystérieux, moins enveloppé aussi, et pour l'heure un peu moins pathétique.

Les deux protecteurs de Paris, bénéficiant de la relative et récente accalmie de l'entre-deux guerres, doivent rester vigilants tant les menaces sont nombreuses et souterraines en ces temps troublés.

Qui sait si la vision hors du commun de L'homme truqué ne leur sera pas un précieux atout.

Graphiquement, GESS a conservé le parti-pris du trait gras et assez jeté qui, s'il nuit parfois à la constance de certains visages, maintient de bout en bout le dynamisme de l'histoire. Peut-être pourrait-on lui reprocher certains gros plans sur le visage de Marie Curie qui la font avant tout ressembler à une vieille guerrière, mais n'est-ce pas après tout ce que les auteurs ont voulu en montrer...

Le format un peu plus grand et large que dans la Brigade n'apporte pas grand chose au résultat : les belles pleines pages inter-chapitres ne le nécessitaient pas, et les cases n'en bénéficient pas plus que ça.

Une couverture souple aurait davantage permis de jouer la carte du "à la mode de l'époque" - et n'aurait pas été sans conséquence sur nos petits porte-monnaie, sans doute ! - mais la bibliophilie (qui aura ma peau !) a encore gagné.

"Tout est possible avec la superscience."

Même le retour en grâce de personnages oubliés du grand public et l'ouverture d'une porte vers l'incroyable bibliothèque de cette époque tourmentée qui a vu naître et croître bon nombre de mythes fantastiques et littéraires dont les descendants peuplent nos romans, films et jeux vidéo aujourd'hui (qui a dit que mes phrases étaient trop longues ?)

Remercions donc les auteurs pour leur travail d'archéologues de l'imaginaire et, en attendant leur prochaine incursion dans l'Hypermonde, replongeons-nous dans le superbe jeu de rôles développé par les éditions Sans Détour. Il nous reste tant à découvrir et à créer !

Champimages qui ne font rêver.

L'homme truqué
L'homme truqué
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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 17:54
Gen d'Hiroshima T1

« Jamais je n'aurais envisagé a priori de dessiner une chose aussi horrible que l'explosion d'une bombe atomique. C'est la mort de ma mère, en 1966 (après quatre années de souffrances terribles) qui m'y a décidé (…) J'étais très loin de tout cela, à l'époque. Je vivais à Tokyo dans le milieu de la BD, et soudain j'ai reçu ce télégramme m'annonçant la mort de ma mère. Je suis retourné immédiatement à Hiroshima. Ma mère a été incinérée. J'ai été extrêmement choqué parce que ses os avaient disparu. La coutume est, comme vous le savez, de retirer les os des cendres pour les conserver dans une urne. Or, les os des personnes atteintes par la radio-activité se consument complètement, il n'en reste rien. Je me suis mis très en colère contre cette bombe qui m'avait enlevé jusqu'aux os de ma mère. J'ai alors dessiné Gen d'Hiroshima pour nous venger, elle et moi. » (Keiji NAKAZAWA, « Entretiens », Cahiers de la BD n°74, 1987)

Il y a presque un an jour pour jour disparaissait Keiji NAKAZAWA, témoin malheureusement privilégié du drame atomique qui frappa le Japon en 1945.

Fils d'Hiroshima, NAKAZAWA vécut de plein fouet la violence des derniers mois de la Deuxième Guerre Mondiale sur l'archipel nippon et sa tragique conclusion.

En ce mois de décembre consacré aux auteurs disparus ces dernières années, K-BD a décidé de mettre à l'honneur, après MOEBIUS et TOPPI, le mangaka dont l'oeuvre-phare, Gen d'Hiroshima (d'abord connu en France sous le titre Mourir pour le Japon), est l'un des témoignages les plus poignants portant sur ce pays et cette époque.

"Le blé a germé et pousse à travers le givre, foulé plusieurs fois pendant l'hiver. Malgré cela, fermement enraciné, il pousse droit contre le vent et la neige afin d'offrir de lourds épis.

_ Mes enfants, soyez comme ce blé...

_ Je sais ce que tu veux dire, papa : il faut être fort même si on se fait piétiner. Mais on en a assez d'entendre ça."

S'ensuit une des nombreuses corrections que Daikichi Nakaoka administre à ses enfants tout au long de ce tome où, définitivement, il ne fait pas bon vivre.

Avril 1945. La guerre du Pacifique touche peu à peu à sa fin. Malgré des victoires anglo-étasuniennes toujours plus nombreuses et évidentes, le Japon s'entête et s'enlise dans le conflit.

Les matières premières manquent, les soldats aussi, et les biens de premières nécessité font défaut à la majeure partie de la population.

Comment, dans un tel contexte, une modeste famille peut-elle survivre ?

Par le sacrifice acharné et permanent de tous ses membres. Les parents travaillent d'arrache-pied nuit et jour pour livrer des geta (sandales) décorées. L'aîné a (bien malgré lui) abandonné ses études pour un poste dans une usine d'armement. Le cadet passe la plupart de son temps réfugié à la campagne, avec les enfants de son âge, loin de la cible potentielle que représente la ville. Les trois autres, les plus jeunes, partagent leur temps entre l'école, l'entretien du champ de blé familial et les mille menues tâches susceptibles de leur faciliter la vie et de grappiller quelques pièces ou denrées.

Difficile toutefois de s'acquitter de ses travaux quotidiens le ventre vide. Mais le riz est rare, les viandes et poissons hors de prix, les patates elles-mêmes manquent à l'appel. Les maigres repas sont bien souvent constitués d'un bouillon clair. La faim aidant, la tentation est souvent grande d'avaler le premier aliment venu. Quitte à le payer très cher :

" Tu devrais avoir honte ! Les soldats qui se contentent d'herbe et d'eau boueuse alors qu'ils combattent, eux, ont faim ! Honte à vous, enfants de l'empereur ! "

La faim, la honte et un soumission aveugle au pouvoir et à la figure impériale.

Dans un tel contexte, difficile de nourrir des idées pacifistes ou de faire passer l'intérêt de sa famille avant celui de la patrie. Les conséquences en sont toujours lourdes et violentes : réprimandes, coups, lapidations, arrestation, brimades... Rien n'est épargné à la famille Nakaoka, dont le chef ne peut plus réprimer son hostilité face à un endoctrinement absurde et destructeur.

" Vous croyez qu'on pourra se battre contre les Américains avec des morceaux de bambous ?! Ils nous auront eus avec des mitraillettes bien avant qu'on soit sur eux. Les Etats-Unis sont riches en ressources naturelles, ce n'est pas comme le Japon. Notre petit pays doit défendre la paix et l'amitié avec le reste du monde pour favoriser le commerce. C'est la seule solution de survie possible ! Le Japon ne doit pas faire la guerre ! Les militaires sont manipulés par les riches ! Ils nous ont entraîné dans cette guerre pour leur seul profit ! "

Un discours qui ne peut être toléré par un système jusqu'au-boutistes qui désinforme sa population, l'envoie au massacre (avec, entre autres, le corps des kamikaze) et a ancré dans les esprits de tous " la mort plutôt que la reddition ".

Malgré tout cela pourtant, la famille Nakaoka demeure soudée, notamment autour du ventre rond de Kimié pour lequel les autres n'hésitent pas à se sacrifier (encore et encore...). Les plus turbulents et touchants sur les deux plus jeunes garçons, Gen et Shinji qui, malgré la faim qui les tenaille, ne manquent ni de ressources ni d'énergie pour trouver de quoi manger, défendre l'honneur des leurs ou améliorer le quotidien familial.

Gen d'Hiroshima tient donc autant de la chronique familiale en temps de guerre que du documentaire historique sur la vie au Japon durant les derniers mois du conflit. Sur fond de privations générales et avec la violence physique comme premier moyen de communication (il serait intéressant de compter le nombre de coups que les deux jeunes frères reçoivent rien que dans ce premier tome) la vie n'est que chaos pour la plupart des habitants.

Un chaos pourtant bien relatif au vu de l'issue qui les attend.

Pourtant, même s'il critique dès la première page les leçons sans cesse ressassées par son père concernant le blé qui pousse malgré tout, Gen est une plante tenace qui avance dans l'adversité et garde le sourire en dépit des horreurs toujours plus grandes qu'il traverse.

Le ton du récit - réalisé entre 1973 et 1985 - est souvent exagéré et mélodramatique : les personnages passent de la colère tonitruante aux larmes en un clin de case, les étreintes succèdent aux coups en quelques secondes, et la vie des personnages ne semble pavée que de douleurs successives, au point parfois que l'accumulation en devient un peu indigeste.

Le tout regorge toutefois de détails particulièrement intéressants qui confèrent au récit un réalisme qui nous empêche de douter de la véracité de la plupart des scènes : présenté à travers le prisme déformant du regard d'un enfant, Gen d'Hiroshima tangue logiquement sur les mers de l'emphase et du mélodrame mais également sur celles d'une certaine forme d'objectivité naïve.

Graphiquement, NAKAZAWA ne s'écarte pas d'une ligne assez traditionnelle : les décors sont très fouillés, presque photographiques, et les personnages sont beaucoup plus caricaturaux dans leurs expressions, leurs postures et leurs propos.

Les hommes ont le visage carré et le menton fendu, les femmes des visages doux et ronds, les méchants des petits yeux de fouines, et les représentants du pouvoir, à quelque échelle que ce soit (chef de quartier, soldat chargé de l'entraînement, enseignant...) abusent de l'autorité dont ils sont investis.

Le tout brosse un récit facilement étouffant, qu'il est préférable de lire en plusieurs fois, autant pour mieux supporter la tension physique qui s'accumule au fil des pages que pour ne pas saturer face à un graphisme et une emphase un peu trop désuets.

Gen d'Hiroshima n'en demeure pas moins un récit fondamental dans l'histoire du manga au Japon et dans le reste du monde : un bon moyen de découvrir la vie des autres, les souffrances partagées, mais aussi les aspirations au pacifisme après l'horreur.

Un message porté par bien d'autres artistes de la génération de NAKAZAWA : Osamu TEZUKA, Shigeru MIZUKI ou Hayao MIYAZAKI.

Un message à ne jamais cesser de porter.

Champimages carnages.

Gen d'Hiroshima T1
Gen d'Hiroshima T1
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29 novembre 2013 5 29 /11 /novembre /2013 18:29
Le Collectionneur T4 - Le Calumet de Pierre rouge

" Un collectionneur, mon ami, doit être prêt à tout. "

Une phrase à méditer pour Markus Twiggampeel, dépêché sur le territoire "américain" par le Pipe Smokers Weekly de Birmingham pour rencontrer un homme que le monde entier connaît mais qui a réussi à maintenir le voile de mystère l'auréolant.

Dandy à l'élégante silhouette surmontée d'un chapeau melon, le Collectionneur a arpenté le monde en tous sens et a accumulé des fortunes pour acquérir des objets rares - et donc précieux - dont la particularité est d'avoir tous côtoyé l'Histoire. " Des objets qui ont un vécu. "

Après l'Asie, l'Europe et l'Afrique, l'énigmatique aventurier jette donc son dévolu sur l'Amérique du Nord, dans des territoires qui, en cette fin de XIX°siècle, sont déchirés par les ultimes affrontements entre les Amérindiens et leurs envahisseurs.

Tandis que la tension monte suite aux massacres perpétrés par le Général Custer et ses hommes, les différentes tribus convergent et se rallient pour mettre un terme à l'invasion.

Difficile, dans un tel contexte, de trouver facilement le " calumet qui parle ", objet sacré dont l'existence remonterait au XVI°siècle et qui aurait traversé les âges en changeant maintes fois de mains.

Bien qu'ayant établi son campement dans une mine abandonnée, garantie de tranquillité (" en bon connaisseur de l'âme humaine, je préfère la solitude "), le Collectionneur n'a pu échapper à certaines flèches perdues, tentatives d'arnaques et traquenards tendus par des hors-la-loi tout puissants (jetez un coup d'oeil au récent Shérif Jackson pour vous replonger dans l'ambiance de l'époque).

Autant d'anecdotes qu'il se plaît à rapporter au journaliste que le hasard a mis sur sa route, et dont la seule ambition est de percer les secrets de l'énigmatique voyageur.

" Vous non plus, cher ami, vous n'en saurez pas plus. "

Twiggampeel ne repartira pourtant pas bredouille : le récit du Collectionneur, haut en couleurs et en personnalités, lui fait croiser la route de nombreuses tribus, de nombreux calumets tous plus inintéressants les uns que les autres, jusqu'à ce qu'apparaisse enfin celui dont la forme, la matière, les motifs et l'histoire ne laissent aucun doute.

Le vénérable et puissant objet est entre les mains d'un chef de guerre sioux qui attend une grande bataille à venir sous " le soleil de demain ".

Entre les mains de Crazy Horse, qui contemple la plaine de Little Big Horn.

Une fois encore, le Collectionneur a rendez-vous avec l'Histoire, une fois encore il ne se contentera pas d'en rapporter un objet-souvenir, et une fois encore il ne livrera son récit - et ses secrets - qu'aux lecteurs que nous sommes, et non à ceux du Pipe Workers Weekly.

Un récit magnifié par le trait de Sergio TOPPI, maître de la BD disparu il y a peu (en 2012) et mis à l'honneur en ce dernier mois de l'année par K-BD (souvenez-vous de MOEBIUS évoqué pas plus loin que dans l'article d'avant !).

Entre les grands espaces qu'offre l'Amérique du Nord, et les visages fiers et rugueux des guerriers amérindiens, l'auteur peut laisser libre cours à son trait inimitable et magique qui, sur fond d'aplats noirs ou blancs en lutte permanente, se décompose en une multitude de hachures qui donnent à la matière une densité rarement égalée en bande dessinée.

Les arabesques des roches, écorces, tissus, bijoux, tapissent chaque planche d'une force et d'une élégance à la fois étouffante, aérienne et vibrante : le monde dessiné par TOPPI est une trame parfaite, une toile dont le lecteur, rapidement happé, ne peut s'échapper avant d'avoir refermé la dernière page.

Ce raffinement est appuyé par des mises en page toujours soignées et originales qui confèrent à chaque planche une identité et une unité uniques : l'oeil ne cesse d'aller et venir du plus infime détail (et ils sont nombreux !) aux vastes tableaux que constitue chaque page, sans jamais se perdre.

Brillant héritier des grands graveurs du XIX°siècle, TOPPI manie la ligne avec une telle maîtrise que quelle que soit la distance à la planche que le regard adopte, le résultat est toujours harmonieux, parfaite synthèse entre illustration et narration graphique.

Personnage emblématique de Sergio TOPPI, le Collectionneur est certes un bon moyen d'entrer dans l'oeuvre du maître italien, mais reste malgré tout à mon avis en-deçà de son plus célèbre ouvrage : Sharaz-De, magistrale interprétation des Mille et Une Nuits d'une beauté glacée et d'une perfection graphique à couper le souffler.

Vous l'aurez compris, TOPPI fait partie de ces auteurs incontournables à découvrir absolument. Un auteur méconnu que les éditions Mosquito ont très tôt mis à l'honneur et qui a participé au Festival de BD de Solliès-Ville peu de temps avant sa mort.

A vous de vous laisser à présent emporter par la grâce...

Champimages sublimes, tout simplement (et désolé pour la médiocre qualité des reproductions proposées ci-dessous...).

Le Collectionneur T4 - Le Calumet de Pierre rouge
Le Collectionneur T4 - Le Calumet de Pierre rouge
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22 novembre 2013 5 22 /11 /novembre /2013 09:05
Arzach

A saison grise, froide et triste, thème à l'avenant : décembre sera en deuil cette année sur K-BD en évoquant les auteurs de BD qui nous ont quittés ces dernières années.

Malheureusement généreuse en ces temps troublés, la Grande Faucheuse nous a donné l'embarras du choix.

Nous avons finalement décidé d'entamer cette danse macabre avec celui qui, toutes générations et toutes origines confondues, a sans doute marqué le plus durablement la profession et le lectorat : MOEBIUS.

PICASSO de la bande dessinée, travailleur fou et infatigable ayant passé une vie à chercher encore et encore, trouver souvent, continuer toujours, MOEBIUS a sans doute permis à la bande dessinée mondiale de devenir ce qu'elle est aujourd'hui : totalement libérée graphiquement et narrativement, et surtout enfin considérée (pas toujours, mais parfois, ce qui est une progrès) comme un art à part entière.

Dans l'oeuvre complexe et polycéphale qui a été la sienne, Arzach marque incontestablement un point de départ. Son nom claque comme un coup de fouet à même de remuer les conventions les plus établies - et les plus endormies - et la silhouette longiligne de son personnage principal, juché sur son élégante et préhistorique monture, a marqué les esprits de plusieurs générations.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les histoires courtes rassemblées dans le recueil édité en 1976 par les Humanoïdes Associés, après avoir été prépubliées dans Métal Hurlant, sont déroutantes : tantôt voyeur, voyageur ou en attente de dépanneur, celui qui allait devenir le StarWatcher mène une existence troublée dans un monde post-apocalyptique où la nature et ses habitants sont pour le moins inhospitaliers.

Entre les ossements des colosses oubliés s'agitent des géants agressifs, une végétation chasseresse et des mutants brandis comme les dernières blessures d'un conflit atomique déjà oublié.

Tantôt grossier, balourd, discret ou malin, le héros est à l'image des titres à l'orthographe chaotique qui chapitrent ce recueil : Arzach, Harzak, Arzak, Harzack, qu'importe le flacon pourvu qu'on ait le son. Autant de variations qui évoquent celles du paysage - instable - et du personnage - en devenir : l'histoire circule autour de soubresauts narratifs dont la logique échappe à la raison - ou en tout cas à l'habitude.

" Il ne s'agissait pas de produire une histoire bizarre de plus, mais de révéler quelque chose de très personnel, de l'ordre de la sensation. J'avais comme projet d'exprimer le niveau le plus profond de la conscience, à la frange de l'inconscient. Cette histoire fourmille donc d'éléments oniriques. Lorsqu'on s'engage dans ce type de travail, les vannes de l'esprit s'ouvrent soudain, laissant apparaître les formes, les images, le archétypes que l'on porte en soi. " (MOEBIUS, préface à l'édition de 1991).

Inside Moebius avant l'heure, Arzach est donc une plongée au plus profond de l'auteur, adepte de la création automatique et de l'autonomie du trait. Si la liberté est à ce prix, alors autant se faire malmener par les récits. Et en redemander. Quitte à ne pas tout suivre, ne pas tout comprendre, donc à revenir encore et encore sur le mystère attirant et troublant.

Graphiquement, ces récits, dont la création s'est étalée sur plusieurs mois, offrent un bel aperçu de la variété dont MOEBIUS était capable (souvenons-nous que c'était lui aussi aux commandes de Blueberry) : les hachures qui peuvent rappeler CAZA ou DRUILLET (compagnons de l'époque Métal Hurlant) laissent parfois place au dépouillement qui deviendra la marque de fabrique du versant futuriste et exploratoire de l'oeuvre du maître.

" Graphiquement, je n'avais pas ménagé ma peine et j'avais consacré à chaque image une somme de travail et une énergie comparables à celles qui, d'ordinaire, sont réservées à un tableau ou à une illustration. " (ibidem).

Une des illustrations de 1976 reprise dans l'édition de 2000 s'intitule Un monde en pleine mutation. MOEBIUS était incontestablement un mutant, malmenant son trait, ses histoires, ses personnages au profit de l'innovation graphique et narrative, primordiale à ses yeux.

Sous des allures de fausse simplicité (quoi de plus difficile à réaliser qu'un trait dépouillé, élégant et éloquent ? ) son dessin cachait des histoires qui, aujourd'hui encore, restent d'une compréhension incertaine. De quoi peut-être rebuter les moins courageux, de quoi continuer d'intriguer et d'attirer ceux qui, en proie au chaos eux aussi, relisent encore et encore une oeuvre qui fait directement écho à leurs mondes intérieurs.

" Arzach a un côté très négatif. Lorsque j'ai commencé à le dessiner, j'étais tout à fait dans la norme de la société que je fréquentais, celle des créateurs de bande dessinée, où être négatif était un indubitable critère de qualité. La mort est très présente [...]. A l'époque, je n'étais pas heureux, je vivais dans un monde qui me semblait dur, inquiétant. La seule issue pour échapper à l'emprise, au contrôle de la conscience, c'était le voie du bas, celle qui mène aux zones sombres de l'âme. [...]

Ouvrir vers le haut est bien plus difficile. [...] Il faut que les images positives rejoignent celles du bas, pour former un tout harmonieux entre la peur et l'espoir. " (ibidem).

Oeuvre passage pour un auteur et ses lecteurs, Arzach est un pont suspendu au-dessus d'un vide inconnu à apprivoiser : celui du vertige face à l'étrange.

A une époque où le différent est redevenu suspect, il est salutaire et nécessaire de se replonger dans un livre dont le maître mot est le changement permanent et l'instabilité fertile.

Tout un programme.

Champimages qui changent, changent, changent

Arzach
Arzach
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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 08:39
Doggy Bags vol.1

"Depuis tout petit déjà, j'étais fasciné par les bandes dessinées d'adultes. Ces épais bouquins de poche que je croisais à la maison de la presse, dont l'encre tachait le bout des doigts. Il m'arrivait d'en feuilleter à la volée, et ça avait un sacré goût d'interdit : on pouvait y voir du sang, un peu de cervelle... et des nanas à poil ! [...]

Bien plus tard, j'ai redécouvert la bande dessinée pour adultes à travers l'arrivée d'internet. Je suis tombé sur les couvertures des comics américains des années cinquante édités par EC. Ces comics n'étaient jamais arrivés chez nous, en tout cas, pas dans ma maison de la presse. Teaser avant l'heure, la couverture interpelle le lecteur et les punchlines défient notre imagination. [...]

Avec Doggy Bags, nous ne prétendons pas ressusciter cette période bénie (maudite ?) de la bande dessinée d'adultes. Nous avons juste essayé, avec nos modestes moyens, de rendre ses lettres de noblesse au genre, avec du respect et beaucoup d'admiration."

La maison d'édition Ankama est bien connue pour ses idées, presque toujours bonnes et/ou originales. Le Label 619, à l'honneur ce mois-ci sur K-BD, ne fait pas exception à la règle, comme vous avez déjà pu le voir ici.

RUN, dont vous avez pu lire la prose en introduction et qui est le chef d'orchestre de ce joyeux chaos éditorial, est donc un homme à suivre de près : Mutafukaz, carnet de monstres, vidéos, l'auteur ne manque pas de ressources, d'idées et de talent.

La sortie de Doggy Bags avait donc tout pour séduire et, un fois l'objet en main, bien des indices confirmaient mes intuitions : format comics, couverture mate légèrement texturées, bandeaux riches en logos un peu partout et, à l'intérieur, du beau dessin, de la bonne couleur, du bon papier. Avec, en prime, de petits interludes publicitaires (oui, je veux la bague Label 619 !!) ou documentaires (vous saurez tout sur le One Percenter, les couteaux de jet ou les vautours) qui fleuraient bon les illustrés de mon enfance (replongez-vous dans les Mickey Poche d'antan pour savoir de quoi je parle).

Seule ombre au tableau : le fétichisme que les trois auteurs semblent éprouver pour les armes à feu et qu'ils exposent à travers quelques photos (seul MAUDOUX semble y échapper). Mouais. Pas sûr que ce soit le meilleur moyen d'afficher son "respect" et son "admiration" pour le genre, mais bon...

Passées les premières bonnes ou mauvaises impressions visuelles, les récits devaient faire leur preuve. Là encore tout avait été fait pour allécher le lecteur, la quatrième de couverture présentant des unes de journaux évocatrices : "Tueur en cavale", "Guerre des gangs ! ", "Bal tragique à Paxton ! "

Rien à redire : pas de tromperie sur la marchandise. On nous annonçait du sang, de la cervelle et des nanas à poil, et nous étions servis.

SINGELIN est sans doute celui qui en montre le moins, malgré la mise en scène d'un massacre pendant un bal populaire perpétré par un gang de motards un peu atypique. Ca boit, ça roule, ça cogne, ça hurle, il y a bien une nana à poils, mais au final c'est un peu léger. Oui le dessin est soigné, le découpage rythmé, servi par des cases panoramiques la plupart du temps (car les auteurs du Label 619 ne sont pas seulement influencés par les BD de la grande époque, mais aussi par le grand écran), mais l'histoire nous laisse sur notre faim. Dommage.

MAUDOUX respecte à la perfection le tiercé annoncé : trois belles paires récurrentes (seins, hanches, fesses), des morts sanglantes à la pelle (et surtout au couteau), un petit clin d'oeil pour les paléo-geek à travers un masque d'X-Or ou consort et des combats finaux remettant au goût du jour le catch féminin dans la boue. Mouais. La tueuse en série-mère au foyer ne m'a pas convaincu.

RUN est celui qui, à mes yeux, s'en tire le mieux (le fait qu'il soit à l'origine du projet n'y est sans doute pas étranger) : même si le parti-pris graphique adopté pour les personnages est assez étrange (j'apprécie pourtant d'ordinaire les traits anguleux), le tout baigne à la perfection dans une ambiance lourde, moite, épaisse comme la sueur et le sang qui ponctuent la fuite de son braqueur-tueur. Les cadrages sont impeccables, le rythme haletant et la chute en est vraiment une.

Bilan mitigé au final, donc : la promise était séduisante, mais sous la robe laissant entrevoir des formes généreuses se cachait un corps peut-être en devenir mais pas à la hauteur de nos attentes.

Dommage.

Je n'ai pas laissé à Doggy Bags une chance de se rattraper, malgré les 5 tomes que le titre compte en tout, volume 0 compris.

Bien sûr tout annonçait des histoires avant tout portées sur le rythme et l'action. Bien sûr le titre laissait penser à des récits plus marginaux, peut-être moins aboutis. Mais les EC comics ou Twilight Zone cités en introduction avaient comme marque de fabrique des petites surprises scénaristiques trop rares dans les trois récits réunis dans ce premier volume.

Je prendrai peut-être un jour la peine de lire les autres opus, et qui sait s'ils ne me feront pas changer d'avis.

Mais pour l'heure il y a suffisamment d'autres titres prometteurs sur les étals surchargés des librairies pour ne pas simplement céder aux sirènes de la nostalgie et à une imagerie sans doute second degré mais quand même un peu douteuse (oui, je repense aux photos des auteurs).

A suivre.

Champimages dommage...

Doggy Bags vol.1
Doggy Bags vol.1
Doggy Bags vol.1
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