Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : La Tanière du Champi
  • : La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo
  • Contact

Cases dans le vent

Vous n'êtes pas sans savoir que, depuis quelques mois, je rédige des biographies d'auteurs de BD pour des l'encyclopédie en ligne des Editions Larousse.

Afin de vous permettre de retrouver plus rapidement l'ensemble de mes contributions, je vais essayer de les lister ici dans l'ordre de leur parution.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser vos avis !

Champi à tout vent

David B. - Edgar .P. JACOBS - Bob de MOOR - Benoît PEETERS - François SCHUITEN - René GOSCINNY - Astérix - Manu LARCENET - HERMANN - Robert CRUMB - Osamu TEZUKA  - Jean-Pierre GIBRAT -





Contacts

4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 16:02

Voici le compte-rendu de la table ronde animée l'été dernier avec Renaud NATTIEZ et Jean-Marc PONTIER autour de leurs deux ouvrages sur HERGE et Tintin.

Merci à eux pour leur pertinence et leur acuité, pour leur patience et leur motivation.

Bonne lecture !

 

Quels sont vos souvenirs marquants des premières lectures des aventures de Tintin puisque, à vous lire, tout part de la lecture qu’on a pu en faire enfant ?

Renaud NATTIEZ : Le Journal Tintin indiquait qu’il était destiné aux lecteurs de 7 à 77 ans. Mais son lectorat allait bien au-delà et de nombreux enfants le parcouraient, le « lisaient » sans savoir lire. J’avais quatre ans quand l’Île noire m’est tombé entre les mains. Le château, le gorille, m’ont alors extrêmement impressionné.

Je pense que si de nombreuses personnes sont encore réfractaires à cet univers, c’est peut-être parce qu’elles ne l’ont pas découvert du temps de leur enfance.

Jean-Marc PONTIER : je devais avoir cinq ou six ans lorsque j’ai lu Tintin en Amérique, que l’on m’avait offert. Je me souviens encore des premiers mots de l’album : « Nous voici à Chicago », ainsi que des différents mots en anglais que l’on pouvait y trouver.

Les couvertures jouent également un grand rôle, par leur impact, dans la manière et la force avec lesquelles ont replonge en enfance simplement en les voyant.

 

Qu'est-ce qui vous a poussés à réaliser vos démarches et ouvrages alors qu'il en existe déjà tant sur Tintin ?

JMP : j’ai toujours été fasciné par le thème de la mémoire. Pourquoi se souvient-on autant de ses lectures de jeunesse ? Peut-être parce qu’elles sont plus profondément ancrées en nous.

Pourtant, j’ai découvert d’autres œuvres à la même époque, mais aucune ne m’a autant marqué que les aventures de Tintin. Je voulais savoir pourquoi.

Enfin, HERGÉ sollicite constamment les lecteurs tout au long des albums, il en fait ses complices. Ce rapport entre auteur et lecteur a été rarement étudié dans la bande dessinée.

C’est pour toutes ces raisons que je me suis plongé dans l’étude des Aventures de Tintin sous cet angle-là. Un travail qui m’a demandé près de vingt ans !

RN : lorsqu’on regarde les catalogues de la Bibliothèque Nationale de France, on peut constater qu’ HERGÉ est l’auteur au sujet duquel existe le plus de titres déposés, tous supports confondus. Vouloir en écrire un nouveau ne peut donc se faire de manière anodine.

Pour ma part, c’est un sujet que je mûris depuis bien longtemps : comment expliquer le succès de Tintin, un succès qui ne se dément toujours pas aujourd’hui ? Et un succès international, qui plus est, sauf aux Etats-Unis ?

De plus, depuis tout petit je voulais comprendre pourquoi les Aventures de Tintin suscitaient autant la relecture.

Enfin, alors que j’étudiais la philosophie dans les années 1970, j’ai abordé la dialectique de PLATON à travers le découpage que GOLDSMITH a fait de la structure des Dialogues. J’ai souhaité transposer cette méthode à l’oeuvre d’HERGÉ . J’ai ainsi fait émerger une structure assez répétitive, donc rassurante pour les lecteurs. Une structure qu’ HERGÉ met en place à partir de Cigares du pharaon.

 

Vos ouvrages se concentrent presque exclusivement sur une tentative d'expliquer le succès de Tintin, à travers le langage ou à travers la structure. Comment avez-vous choisi cet angle d'étude et qu'avez-vous découvert ?

RN : Les aventures de Tintin cumulent de très nombreuses spécificités :

- une grande lisibilité du trait

- des histoires dans lesquelles des personnages récurrents font des retours réguliers (un peu comme chez BALZAC), personnages qui ont une vie en dehors des albums (HERGÉ vivait ces vies parallèles !), ce qui confère une crédibilité unique à l’oeuvre : HERGÉ a créé tout un monde.

- un héros auquel il est très facile de s’identifier : Tintin a le visage lisse et reste un personnage ordinaire.

- un objectif moral très clair, très boy-scout : la recherche du Bien.

- la multiplicité des niveaux de lecture.

Autant d’éléments qui ont façonné le succès de la série. Il me semblait intéressant d’en aborder un nouveau.

JMP : mon approche est beaucoup moins structuraliste que celle de Renaud. Elle part d’une anecdote : quand Tintin façonne une trompette pour pouvoir communiquer avec un éléphant. Et je me suis rendu compte que cet « éléphant » pouvait faire écho à « l’enfant » avec lequel Tintin communique aussi, tout au long des albums.

L’éléphant est un animal associé à la mémoire : il s’agissait pour moi d’explorer la mémoire lectorielle. Elle intervient par exemple à travers des situations récurrentes et des conséquences différentes. Ainsi, quand survient une mise en danger, la manière de le surmonter est toujours différente.

C’est en quelque sorte, de la part d’HERGÉ, un jeu sur les variations. Ce jeu interpelle le lecteur qui, de son côté, s’interroge sur leurs éventuelles issues.

Cette mémoire lectorielle peut également s’observer à travers les références de bas de page, qui renvoient à d’autres situations, d’autres aventures. Elles sont de moins en moins nombreuses au fil des albums, sans doute car les lecteurs étaient devenus parfaitement familiers de l’univers de Tintin.

RN : la richesse des détails est une autre caractéristique de l’oeuvre d’HERGÉ . On en découvre toujours de nouveaux, malgré les nombreuses relectures. Je n’ai moi-même remarqué que très récemment l’épisode de la confusion entre le stylo et la petite cuillère dans L’Oreille cassée ! HERGÉ était discret dans le détail, ce qui n’empêchait ni leur qualité ni leur quantité.

Un de mes personnages préférés illustre cette discrétion : c’est le Docteur Triboulet, que l’on rencontre dans L’Oreille cassée. Tout est subtil dans ce personnage et dans son rapport avec son secrétaire.

 

Et toi, Jean-Marc, as-tu un personnage préféré dans la série ?

JMP : j’aime beaucoup le Tintin de L’Île Noire, car c’est le parfait anti-héros, qui passe son temps à subir les événements.

J’ai également beaucoup d’affection pour le Professeur Tournesol. Pas celui d’Objectif Lune, qui m’ennuie, mais celui du Trésor de Rackam le Rouge, qui est génial car catastrophique !

Ce sens du détail qu’évoque Renaud fait que Tintin ne peut avoir que des lecteurs attentifs.

RN : le Professeur Tournesol est un personnage multi-cartes.

Séraphin Lampion est lui aussi très intéressant car la force du réalisme qui se dégage de lui évoque forcément quelqu’un de précis aux lecteurs.

JMP : le Verbe est lui-même terrain de reconnaissance. Les injures du capitaine Haddock, par exemple : nous les répétons sans forcément en connaître le sens ! Le mot lui-même est devenu un matériau à part entière. A chaque occurrence, il nous renvoie à l’expérience que l’on a déjà pu en faire.

Le Professeur Tournesol est un personnage fondamental dans le rapport aux mots : il est le lien entre le Verbe et la surdité.

De leur côté, les Dupondt suivent le modèle lié à la gémellité : leur langage procède par la surenchère et la tautologie. Leur langue est comme leurs raisonnements : elle tourne en rond.

Dans les Aventures de Tintin, la ligne et le Verbe ont un impact fort sur le lecteur.

En définitive, dans ce domaine comme dans bien d’autres, Tintin reste le personnage le plus aseptisé.

RN : chez HERGÉ, c’est un peu comme chez MOZART : « tout n’est que variations et répétitions ».

Dans les Aventures de Tintin, tout tourne autour du thème de l’ascension vers le Bien. La structure est à peu près toujours la même : une scène de la vie quotidienne, un fait anodin, un départ en voyage, un dénouement, un épilogue. Ce sont des invariants structurels.

Cela explique peut-être pourquoi HERGÉ n’a pas apprécié l’histoire de Tintin et le Thermozéro, scénarisée par GREG : parce qu’on n’y retrouve pas ces invariants structurels.


Vous évoquez tous les deux et à plusieurs reprises certains rapprochement avec la musique : pouvez-vous nous éclairer là-dessus ?

RN : HERGÉ préférait la peinture à la musique. On le voit d’ailleurs surtout tourner la musique, à travers l’opéra, notamment, en dérision.

Cela explique peut-être pourquoi Milou, au fil des albums, passe de la parole au silence.

JMP : Les Bijoux de la Castafiore est le seul album dans lequel la musique joue un rôle central. Mais elle n’y occupe qu’une fonction purement narrative.

C’est un peu différent lorsque Tintin va écouter les Tsiganes chanter autour du feu : les bulles sont colorées et la scène dégage beaucoup de nostalgie.

En revanche, la structure des albums à quelque chose de musical, par ses variations, ses leitmotivs…

 

Comment s'est passé, se passe et se passera l'après-Tintin / l'après-Hergé ?

 

RN : le fait qu’il n’y ait pas eu de nouvel album depuis quarante ans entretien la force du mythe, contrairement à toutes les séries qui ont eu des suites après la mort de leur créateur.

Pourtant, avec l’Alph’Art, HERGÉ nous a laissé une dernière image forte qui semble clore l’oeuvre : la mort de Tintin et le triomphe du Mal. D’ailleurs, le journal Libération du 5 mai 1983 annonçant le décès d’HERGÉ voit Tintin mourir avec son créateur.

Le débat demeure toujours quant à une éventuelle reprise de la série, mais :

- HERGÉ ne le voulait pas

- il était le seul à connaître la vie de tous les personnages de la série

- il a fait mourir Tintin dans l’Alph’Art.

JMP : les enfants lisent moins, et lisent moins les Aventures de Tintin. Mais ceux qui le lisent le lisent bien. Le Tintin « moderne » a été concurrencé par les mangas.

On reproche souvent à HERGÉ la qualité de la dernière Aventure de Tintin, Tintin et les Picaros. On lui attribue d’ailleurs parfois la désaffection de son œuvre par le public. Or, c’est un album que, pour ma part, j’ai beaucoup aimé, notamment par la charge politique qu’il comporte.

RN : les derniers albums portent tout de même les stigmates d’une certaine lassitude. HERGÉ mettait de plus en plus de temps pour finaliser les histoires, les méchants devenaient de plus en plus ridicules, la ligne claire se brisait… Tintin lui-même était toujours plus passif !

 

Dans un tel contexte, l'universalité du personnage et de la série peut-elle durer encore longtemps ?

RN : je suis sceptique quant à la longévité de la série pour les quarante prochaines années. Au mieux, la série pourrait devenir un classique, comme BRASSENS et ses chansons.

Tintin porte trop la marque du XX°s, en matière de mode, de technologies… Il est donc bien trop daté pour les nouveaux lecteurs auxquels, en définitive, il n’évoque rien.

Son succès pourrait être relancé par une bonne adaptation cinématographique, mais l’histoire nous a montré que ce n’était pas possible. L’idée de Steven SPIELBERG pour Le Secret de la Licorne était bonne mais n’a pas été couronnée de succès.

JMP : l’oeuvre persiste également beaucoup grâce aux produits dérivés. Dans quarante ans, Tintin sera-t-il l’objet d’une certaine culture archéologique ?

N’oublions cependant pas qu’on lit toujours du BALZAC, cent cinquante ans après. Les Aventures de Tintin comportent une vitalité telle qu’elle peut porter un lectorat. Une vitalité nourrie d’une vérité générale et narrative, ainsi que de valeurs et de repères qui vont perdurer.

RN : dans la mesure où Tintin ne suit pas la mode, il ne peut pas se démoder ! Un peu comme BRASSENS, pour reprendre mon parallèle, qui n’était pas un chansonnier de son époque. Tintin ne se réfère à aucune actualité, à aucun personnage historique de « son temps ».

 

Public : Que reste-t-il à dire sur Tintin ?

JMP : l’angle narratologique n’avait presque jamais été abordé. Ceci étant, il est vrai qu’écrire un nouveau livre sur Tintin est toujours une gageure tant il y en a déjà eu. Trop eu. Pour ma part, ma priorité était avant tout dans le plaisir de la réalisation de ce livre.

RN : certains thèmes sont battus et rebattus, concernant Tintin, et suscitent toujours de « nouveaux » débats : le racisme, le sexisme du personnage et de la série. L’exposition à venir au Grand Palais, à Paris, va elle aussi considérablement saturer l’espace médiatique.

Tintin - Les raisons d'un succès - Table ronde du 27 août 2016 à Solliès-Ville
Repost 0
15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 11:43

Le 27 août 2016, lors de la dernière édition du Festival de BD de Solliès-Ville, j'ai eu la chance d'animer une table ronde avec BARU, président de cette 28ème édition.

Petit compte-rendu.

Vous commencez votre vie professionnelle comme professeur de sport : comment s'est fait le passage à la BD ?

B : Auteur de bande dessinée n'est pas un métier comme un autre : on ne se programme pas un plan de carrière, on « passe » à la BD. Dans un premier temps, j'ai fait de la BD pour m'amuser.

Je m'y suis mis tard, vers trente ans, en pensant que je ne savais pas dessiner. Mais une fois que j'ai décidé que c'est par la BD que j'allais dire ce que j'avais à dire, je m'y suis mis méticuleusement, étape par étape, jusqu'à trouver mon style. Certains se demandent comment je fais pour dessiner comme je dessine. En fait, je dessine comme je dessine car je ne peux pas faire autrement.

Dès mes débuts j'ai eu de la chance avec les éditeurs qui, en plus, prenaient davantage de risques à l'époque.

Je voulais prendre la parole publiquemement pour raconter la marche du monde, un peu comme ces orateurs qui montent sur des caisses dans les parcs anglais pour invectiver la foule. Et qui sont souvent agaçants mais qui peuvent parfois être aussi intéressants.

J'avais été sidéré par le génie de REISER, qui est à la BD ce que Jimmy HENDRIX est à la musique : ce qu'il faisait avait l'air tellement facile ! Donc je m'y suis mis moi aussi. Pour me rendre compte que ça ne serait pas aussi facile pour moi.

 

La musique reivent souvent dans vos bandes dessinées et jusqu'à l'affiche réalisée pour le festival. Quel est votre rapport avec elle et quel lien entretenez-vous entre elle et la BD ?

B : Ce n'est pas de la musique que je mets souvent en scène, c'est du bruit ! Car le rock 'n' roll, c'est du bruit ! Je suis tombé dedans quand j'étais petit et je ne m'en suis jamais remis. Le rock, c'est la deuxième affaire de ma vie, après ma femme, qui est la première, et la BD, qui n'arrive qu'en troisième position. Si j'avais pu faire de la musique, je n'aurais sans doute pas fait de BD, car mon penchant obsessionnel n'aurait pu s'épanouir dans deux domaines différents. On ne peut avoir qu'une obsession dans la vie.

Encore que mon penchant obsessionnel ne soit pas directement lié à la BD mais à ma volonté de m'exprimer. Cela se calme un peu avec l'âge mais quand je suis lancé sur une BD, je m'y investis à fond, entre douze et quatorze heures par jour. En écoutant du rock. Souvent le même morceau, en boucle. Une obession je vous dis !

 

Vos BD s'intéressent surtout aux « petites gens ». Pourquoi ?

B : je me mets à la BD à la fin des années 1960, alors que la BD contemporaine apparaît et rompt avec la BD traditionnelle. Elle aborde des thèmes nouveaux. J'ai découvert Tintin sur le tard : mon père, qui était plutôt à gauche, m'avait abonné à Vaillant. Pour lui, Tintin était un personnage capitaliste. Et donc quand j'ai découvert Tintin avec ma « tête d'adulte » et mon sens critique, je me suis rendu compte qu'il y avait un grand absent dans ses aventures : le peuple. Tintin incarne l'archétype du héros bourgeois pour lequel le peuple fait seulement office de décor. J'ai donc décidé de mettre ces personnages-là au premier plan. De « nous » donner le premier rôle à nous les prolos, la classe ouvrière, ma famille. J'ai voulu mettre en dessin la classe ouvrière.

 

Votre premier album complet, Quéquettes Blues (1984) , est un succès : il reçoit l'Alfred du meilleur album en langue française, à Angoulême en 1985. Comment avez-vous vécu cela ?

B : Ce succès a été une immense surprise. Guy VIDAL, qui travaillait alors chez Dargaud, ne m'avait même pas invité à participer au Festival d'Angoulême !

Le prix que Quéquettes Blues a reçu a conforté l'éditeur dans le risque qu'il avait pris à éditer cet album. Le sujet était délicat : je mettais en mots de manière assez vulgaire les préoccupations des jeunes de 16-20 ans. Genre « on ne pense qu'à ça dans le milieu industriel. »

J'avais d'abord présenté mon projet à (A Suivre). Pour bien faire, j'avais mesuré la taille d'une planche dans le magazine pour travailler à ce format-là ! Mais tout était contre moi : j'étais inconnu, je n'étais pas catholique, et mon histoire était en couleurs alors que (A Suivre) proposait des histoires en noir et blanc.

Le magazine était alors en pleine refonte. Jean-Paul MOUGIN, le rédacteur en chef, m'avait dit d'attendre que (A Suivre) passe à la couleur. Mais il ne m'a donné aucune nouvelle... Je suis alors allé voir WILLEM, à Charlie Mensuel. Mais à ce moment-là, le journal cesse de paraître. Dargaud le rachète, voit mon bouquin et le publie.

Comme je n'étais pas à Angoulême lorsque Quéquettes Blues a été primé, c'est un copain libraire à Nancy qui est venu nous annoncer la grande nouvelle. Bien sûr, personne n'y croyait ! La présentatrice télé qui annonçait le palmarès n'osait même pas dire le mot « Quéquettes ». On était coincé à l'époque !

Finalement, le problème principal de cet album n'était pas les gros mots mais davantage le personnage principal, le groupe d'adolescents. Des personnages populaires, donc vulgaires. Une catégorie de population dont on ne parlait pas en ce temps-là. Rumeurs sur le Rouergue, de Pierre CHRISTIN et Jacques TARDI, sorti en 1976, avait été une des premières BD à s'intéresser au sujet.

 

Sur vos planches, on voit des personnages qui bougent, se cognent, se castagnent : pourquoi un tel rapport au corps, au mouvement, à la violence ?

B : La représentation du corps est l'essence de la bande dessinée. Il faut que le corps, que le mouvement racontent quelque chose.

Je joue beaucoup sur les déséquilibres, qui sont l'essence de la vie ! Le seul moment où on est vraiment en équilibre, c'est quand on est à plat. Quand on est mort. Alors que la marche est une chute en avant contrôlée.

Le déséquilibre suggère la vie, le bouillonnement dans l'image fixe. Il n'y a rien de plus figé que des personnages de profil qui dialoguent.

L'exaltation du corps est l'essence de la bande dessinée. Et du rock 'n' roll. C'est une dynamique vitale. Je suis obsédé par ces questions, une obsession qui peut m'amener à écouter le même morceau pendant douze heures d'affilée !

 

Vous avez reçu le Grand Prix de Solliès-Ville en 2015. Vous avez donc dû composer l'affiche pour l'édition 2016. Comment se passe ce processus de création et d'illustration particulier ?

B : Réaliser une affiche n'a rien à voir avec la réalisation d'une bande dessinée. Une bande dessinée est une narration dans le temps, une écriture. Mes affiches préférées ne sont pas narratives : elles illustrents un instant précis, un instant qui fige un regard, un sourire, un décalage.

Lorsque je fais une affiche, je recherche la simplicité. Je suis plutôt content de celle que j'ai dessinée pour Solliès-Ville : quelque chose s'en dégage.

Je suis un maniaque du jaune, car c'est une couleur lumineuse qui fonctionne bien en aplat. Elle donne une intensité maximale au personnage qui se détache dessus et apporte la meilleure lisibilité possible à l'ensemble.

 

Vous avez connu de nombreuses formes de collaborations :

- dessinateur pour un scénariste (avec J-M THEVENET pour Les chemins de l'Amérique)

- scénariste pour un dessinateur (avec Pierre PLACE pour Le Silence de Lounès)

- « adaptateur » de romans (Pauvres Zhéros de Pierre PELOT et Canicule de Jean VAUTRIN)

- illustrateur de nouvelle (avec Jean VAUTRIN pour Monsieur Meurtre)

- co-dessinateur (avec JANO pour The Four Roses)

Comment se sont-elles déroulées ?

B : Je n'ai aucun problème pour écrire un scénario pour une autre personne. L'inverse est par contre beaucoup plus compliqué. La collaboration avec Jean-Marc THEVENET s'est mal passée. Il m'a fallu m'imposer pour pouvoir faire les choses comme je l'entendais moi.

Pour moi, le dessin prime, le scénario n'est qu'anecdotique : c'est au dessinateur d'avoir le dernier mot.

Je ne tiens pas particulièrement à être scénariste pour un autre. Quand je le suis, c'est par hasard.

Les quelques fois où j'ai pu illustrer un texte ont fait office de récréation.

L'adaptation d'un roman est beaucoup moins évidente. Il ne faut pas tomber dans le piège qui consiste à illustrer de la littérature. Il faut se réapproprier l'œuvre originale : respecter le travail du romancier et se le réapproprier. Dans les deux cas qui me concernent, je me suis prêté à l'exercice car il s'agissait de romans écrits par des amis.

 

Un mot sur vos projets en cours et à venir ?

B : Il va falloir être patient : je n'ai plus rien sorti depuis trois ans car je travaille sur un gros projet. Une sorte de troisième volet qui vient compléter deux premiers « cycles » :

- le années 60 avec Quéquettes Blues, La piscine de Micheville et Vive la classe (toutes réunies dans la très bonne intégrale Villerupt 1966)

- Les Années Spoutnik (toutes réunies dans une mauvaise intégrale !)

Ce troisième volet, Bella Ciao, m'attend depuis dix ans. Il doit aborder la question de l'intégration : quel est le prix à payer pour devenir invisible dans la société dans laquelle on débarque ? C'est le récit de soixante-dix ans d'histoire familiale pour s'intégrer jusqu'à en oublier ses racines.

On dit que les Maghrebins ne peuvent pas s'intégrer en France car ils sont trop différents, mais on disait exactement la même chose des Italiens dans les années 1920 ! L'intégration ne peut se faire que par le travail et par les mariages mixtes.

Tout cela représente pour moi un gros chantier de près de 400 pages : j'y vais donc à reculons car je sais que pour le faire aboutir, j'ai besoin d'être obsessionnel pendant trois ou quatre ans. Or, à mon âge, cela commence à me faire un peu peur !

Repost 0
5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 22:10

Voici un compte-rendu de la table ronde que j'ai eu la chance d'animer dimanche 28 août 2016 lors du Festival BD de Solliès-Ville.

Une petite photo viendra peut-être compléter le tout bientôt.

Avec : Alessandro BARBUCCI (AB) – Marco CASELLI (MC) - Daniela DI MATTEO (DDM) – Grazia LA PADULA (GLP) - Paolo SERPIERI (PS) – Eugenio SICOMORO (ES)

Comment avez-vous découvert la BD et la BD française ?

AB (né en 1973) : j'ai abordé la BD à travers les productions Disney. Dans ma jeunesse, Topolino (Le Journal de Mickey) tirait à 500 000 exempaires hebdomadaires ! A cette époque, la production Disney occupait une très grande place en Italie et, surtout, Topolino laissait une liberté graphique totale à ses auteurs. Ils pouvaient se livrer à des expériences graphiques folles : du punk, du fanzine payé par Disney !

La collection « Mickey vu par... » lancée par Glénat aujourd'hui en France arrive avec des décennies de retard par rapport à l'Italie.

Revers de la médaille : travailler pour Disney, cela signifait ne pas toucher de droits d'auteur, ne pas voir ses originaux respectés, ne pas être traité humainement... C'est pour cela que j'ai fini par en partir.

DDM (née en 1988) : j'ai suivi les cours d'une école de BD en Italie. En même temps que je développais mon style, je cherchais le milieu éditorial auquel il s'adapterait le mieux. La BD italienne me semblait davantage portée sur le réalisme que la BD française. Je me suis donc intéressée au marché français et j'ai commencé à lire des BD françaises.

PS (né en 1944) : j'ai toujours eu le désir de raconter des histoires, mais je ne savais passi ma manière de faire était la bonne en matière de BD. Je me suis rendu compte que mon style narratif et graphique était plus adapté au lectorat français.

De plus, je préfère le rapport au livre qui existe en France : en Italie, la plupart de la BD se lit dans des magazines que l'on ne garde pas alors qu'en France on la trouve dans de « vrais » livres.

ES (né ne 1952) : enfant, je ne connaissais que les séries italiennes et Superman. Puis j'ai découvert la BD française, qui correspondait mieux à mon dessin et qui était plus proche de ma passion pour le cinéma.

GLP (née en 1981) : j'ai découvert la BD française dans mon école de BD italienne. J'ai été frappée par la variété des styles graphiques et des histoires. J'ai participé au concours Jeunes Talents du Festival de BD d'Angoulême, je l'ai remporté – en 2007 -, et cela m'a permis d'entrer dans le marché français.

MC (né en 1989) : j'ai d'abord publié ma première BD, Cassandra, en Italie. Mon scénariste, Leonardo VALENTI, un auteur de télévision, vit en France. Il m'a proposé de contacter des éditeurs français et c'est ainsi que notre BD a été traduite.

Quand vous avez voulu vous lancer dans la BD, quelle formation avez-vous pu suivre ?

PS : j'ai d'abord fait de la peinture, mais j'ai toujours également beaucoup aimé le cinéma. Je cherchais donc un moyen de mélanger les deux.

J'ai commencé dans les années 1970 par des petites histoires – qui sont encore rééditées aujourd'hui. J'utilisais une technique plus proche de la peinture ou de l'illustration que de la BD et beaucoup me le reprochaient. J'ai malgré tout voulu continuer dans cette veine, une veine réaliste, mais pas photo-réaliste – et je ne me sers pas de photos comme modèles, quoi qu'on puisse en penser.

AB : j'avais pourtant vu la jeune femme ayant servi de modèle à Druuna lors d'un festival de BD à Lucca !

PS : j'ai pu m'inspirer de personnes réelles, en effet, mais je me suis également beaucoup inspiré du cinéma, et d'une actrice comme Valérie Kaprisky. En fait, Druuna est un personnage qui n'a cessé d'évoluer depuis sa création jusqu'à atteindre mon idéal féminin. Mais elle reste une personnalité sérieuse : ce n'est pas une pin-up superficielle. Elle évolue dans un univers riche et elle a une psychologie profonde.

AB : j'ai rencontré le même problème avec plusieurs de mes héroïnes à la plastique avantageuse. Il faut que le lecteur sache aller au-delà des formes.

ES : pour ma part, j'ai commencé ma formation en suivant les cours d'un lycée artistique. Je voulais apprendre le dessin et la peinture, mais je voulais également trouver un moyen de gagner ma vie. A l'époque, je pensais que cela pouvait être possible avec la BD. Les dessinateurs de l'époque travaillaient avec des collaborateurs. J'ai donc été embauché comme tel et, dans un premier temps, je réalisais des crayonnés. Puis je suis devenu auteur à part entière, avec un rapport direct et autonome avec les éditeurs. D'abord en Italie, puis en France.

En 1976, voyant qu'il y avait de moins en moins d'ateliers d'auteurs, j'ai créé la première école de BD : cela me semblait utile de proposer une manière didactique de transmettre le métier. D'ailleurs, je donne encore des cours aujourd'hui.

AB : j'ai l'impression de représenter un pont entre les deux générations présentes ici. J'ai intégré les studios Disney très tôt, très jeune. J'ai suivi quelques cours de l'Académie Disney, ceux de Giovan Battista Carpi notamment. A l'époque, il travaillait à l'adaptation des grands classiques de la littérature dans l'univers de Mickey. J'avais 19 ans, je lui montrais mes planches, il me les corrigeait. J'apprenais sur le tas. Il y avait un fossé entre mes originaux et le travail imprimé : le rendu n'avait rien à voir. Mais la pré-publication, qui imposait des délais d'impression très rapides, permettait également de se corriger très rapidement.

Je suis sceptique quant à l'utilité des écoles de BD d'aujourd'hui, car beaucoup d'auteurs y enseignent sans réelle envie. Le seul intérêt de ces structures est peut-être d'obliger les élèves à produire : c'est la seule bonne manière de progresser. Devoir produire avec des dates butoirs – comme dans la presse.

GLP : j'ai toujours aimé dessiner, depuis toute petite, mais j'ai suivi un cursus littéraire au lycée. Je ne savais pas comment je pouvais vivre de ma passion. Puis j'ai découvert l'existence des écoles de BD, où j'ai suivi des cours, tout en étudiant également le cinéma à l'université.

MC : je considère que je suis encore en formation. Je suis passé par l'Ecole des beaux-arts, puis j'ai passé trois ans dans une école de BD. J'ai réalisé ma première BD en 2012 mais je suis encore à la recherche de mon propre style.

DDM : je crois que les auteurs de BD sont avant tout tous autodidactes. J'ai pour ma part suivi les cours d'un école de BD mais j'ai également étudié les langues étrangères, car je voulais découvrir le monde. J'ai d'ailleurs réalisé ma première BD tout en continuant mes études : je voulais apprendre le français car je voulais venir travailler en France.

AB : quand des jeunes qui souhaitent devenir auteurs de BD me demandent des conseils, je leur dis avant tout d'apprendre le français !

ES : qui n'est plus une langue obligatoire aujourd'hui car tous les éditeurs parlent anglais !

Festivals, magazines, édition, librairies : comment se porte la BD en Italie aujourd'hui ?

AB : quand j'ai commencé, je faisais de la BD populaire qui avait un grand succès. W.I.T.C.H. a atteint les 500 000 exemplaires ! Le marché italien est d'abord un volumineux marché de kiosques : les lecteurs consomment des magazines à couverture souple qui ne sont pas faits pour la collection. Mais depuis le début des années 2000, ce volume a diminué. Même Disney a dû fermer des bureaux ! Le marché a beaucoup changé, comme en France.

Une BD plus franco-belge et des romans graphiques ont débarqué en Italie et ont amené une nouvelle génération d'auteurs, comme Gipi ou ZeroCalcare. Ce dernier, en mêlant roman graphique et engagement politique, touche un nouveau lectorat.

Aujourd'hui, il y a de plus en plus d'auteurs et de moins en moins de grands Studios. Les auteurs sont plus indépendants, leurs intérêts sont mieux défendus et les droits d'auteurssont meilleurs. Certains éditeurs commencent également à proposer des projets en financement participatif, mais je m'y refuse.

PS : je partage cette analyse quant à l'évolution du marché et quant aux différences entre l'édition de la BD en France et en Italie. Après, je me tiens à distance des discours critiques et du clivage qui peut exister en Italie, pays qui aime créer des élites : je préfère me concentrer sur mon travail.

ES : à la fin des années 1970 et au début des années 1980, il y avait en Italie de nombreux éditeurs et de nombreuses librairies spécialisées. Aujourd'hui, seuls deux éditeurs permettent encore aux auteurs de vivre de leur travail. Les autres sont trop petits et paient peu. La situation est très difficile. Même un phénomène comme ZeroCalcare ne va rien changer : certes, il a du succès, mais son lectorat ne lit et n'achète que lui : c'est avant tout un phénomène de mode.

La BD italienne a perdu des lecteurs car les éditeurs n'ont pas élaboré de stratégie afin de créer de nouvelles générations de lecteurs.

Quels sont vos projets actuels et à venir ?

AB : je continue à travailler sur la série Ekhö, qui m'amuse beaucoup, avec Christophe Arleston, mais j'aimerais également trouver du temps pour me consacrer à des projets plus personnels.

DDM : je suis en train de dessiner le quatrième tome des Aventuriers de la mer. Je fais aussi des recherches pour d'autres projets, toujours dans la veine fantasy mais également historique.

PS : le neuvième tome de Druuna, Ce qui reste, vient de sortir. Mon album précédent, Druuna – Anima m'a permis de me livrer à un jeu créatif pour aller à l'encontre de ce que j'avais toujours dit, à savoir que la BD était le mariage du texte et de l'image. Je me suis donc offert cet album sans dialogues et j'ai cherché à montrer quelque chose de différent. C'est pourquoi j'ai mis en scène une autre héroïne que Druuna, une femme blonde cette fois ! Mais elle n'est en fait qu'un des masques de Druuna, dont je ne peux me défaire.

ES : pour le marché italien, je viens de sortir une aventure de Dylan Dog, en couleurs. Pour le marché français, La porte du ciel, avec Pierre Makyo.

Dans les albums à venir, toujours sur un scénario de Makyo, va sortir chez Delcourt une histoire se déroulant entre l'Eypte antique et l'Egype contemporaine. Je me charge du dessin de la partie ancienne.

GLP : j'aimerais pouvoir continer à réaliser de nouveaux albums jeunesses – qui constituent l'autre partie de ma production – et je travaille également sur un projet d'histoire en un tome.

MC : je continue la série Blood Sakura, chez Asiatika. Mais cela me prend du temps car, depuis deux ans, je réalise également des storyboards pour le cinéma. Dès que possible, j'aimerais pouvoir développer un projet plus personnel à proposer en même temps en France et en Italie.

Merci à eux pour ces échanges bilingues à cinq voix, et merci à Alessandro, Daniela et Eugenio d'avoir bien voulu assurer la traduction quand il le fallait !

Repost 0
1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 07:53

Festival BD La Seyne 2012Petit compte-rendu de la table ronde que j'ai eu la chance d'animer au  Festival Bulles en Seyne le 10 juin 2012, avec  Jean-Marc PONTIER.

 

 

 

Jean-Marc, tu es enseignant, docteur en littérature, auteur de BD, essayiste en BD également... De nombreuses facettes autour de la BD. A quand remonte ta première expérience en la matière ?

 

Le Chevalier Araignée, avec Jules VIPALDO, en 2005, est ma première BD publiée. Mais 20 ans avant, j'avais réalisé un premier projet, refusé par les éditeurs.

Le dénominateur commun de tous mes travaux est le rapport entre le texte et l'image, comme ma thèse sur le poète, romancier et peintre Max JACOB, par exemple.

Dans une telle démarche, la BD s'est imposée.

 

 

Dans tes Nouvelles penchées, Martin, « le cancre », dessine sur les tables de son collège, sans pouvoir s'arrêter. Es-tu toi aussi entré en BD par la pratique, ou d'abord par la lecture et l'analyse ?

 

Le Cancre est une nouvelle autobiographique. Adolescent, au collège, j'écrivais à même la table. J'enluminais les tables.

Dès l'âge de douze ans, je réalisais des BD, mais sans jamais les achever.

Je ne saurais toutefois dire si c'est le dessin ou l'écriture qui est venu en premier.

 

 

Lorsque tu crées une histoire, qu'est-ce qui te vient en premier ?

 

J'ai la plupart du temps une approche graphique rapide, spontanée.

Dans Peste blanche, un récit plus long que ce que je fais d'ordinaire, j'ai dû davantage travailler mon sujet, pour ne pas lasser le lecteur.

Mais de manière générale, mon trait est à la limite du symbole, de l'idéogramme : je cherche à restituer le sens en dehors de tout langage courant. C'est bien souvent le texte qui va générer le signe.

Dans certaines nouvelles, parfois, je pars de ou j'utilise certaines photos ou illustrations. Un matériau visuel.

 

 

Quelle place occupe le texte, pour toi, dans le processus créatif ?

 

J'aime la narration pure, la belle écriture. On la retrouve d'ailleurs plus facilement dans la prose que dans le dialogue.

J'essaie, en BD de sortir de l'approche, devenue classique, du texte sous sa seule forme dialoguée. Dans ma première BD, d'ailleurs, le texte se trouvait en-dessous de l'image.

 

 

Dans tes histoires, tu convoques souvent plusieurs arts : la poésie, la peinture, la musique... Et tu t'es consacré à des auteurs intéressés par différentes disciplines artistiques. La BD est-elle, pour toi, la mieux placée pour conjuguer les mots et les images, et pour traiter du rythme ?

 

La BD est pour moi une sorte d'opéra silencieux. L'opéra est un art total, complet, qui conjugue tous les autres.

La musique crée un rythme. Elle fait partie de mes passions.

Raconter une histoire nécessite de créer une rythme aussi. Avec la contrainte de l'ellipse inhérente à la BD.

J'ai opté pour des nouvelles très courtes, entre 2 et 8 pages, qui peuvent évoquer les différentes plages d'un CD.

Peste blanche est différent, et m'a permis de mettre en place un autre rythme, d'autres articulations.

Je m'intéresse également à la question de la déformation du corps et du rythme de cette déformation.

 

 

Du corps de la femme, par exemple ?

 

La question du corps féminin traverse l'art depuis des siècles.

Je trouve ça beau, un corps de femme.

Dans Peste blanche, l'histoire d 'amour ne devait pas durer plus de trois ou quatre pages, mais l'histoire globale ne tenait pas la route. Au final, l'histoire d'amour occupe près de la moitié du livre.

J'aime également le corps féminin parce qu'il entre en résonance avec la dimension érotique de l'amour, une dimension qui entraîne la nécessité de l'oubli.

 

 

Dans Peste blanche, justement, tu associes littérature, mots, tags et amnésie, comme dans la planche-corps de Marie : « NE M'OUBLIE PAS ». Babel n'est jamais loin, comme chez David B.

 

Sexuel et textuel sont très liés, et dans Peste blanche, le rapport charnel à la femme fait écho au rapport à la ville.

Babel est le symbole de la mémoire qui passe par les mots.

Cela me rappelle une anecdote : chez ma mère, il y avait une étiquette sur une étagère. On pouvait y lire le mot « étagère ». Il s'agissait de nommer chaque chose. Je me suis alors demandé ce que deviendrait un monde où la mémoire des mots disparaîtrait.

Peste blanche est également une évocation forte du rapport au passé. Quand j'étais étudiant, des fouilles archéologiques ont eu lieu à Marseille. Je fréquentais des archéologues lorsque une nécropole étrusque a été exhumée ; le passé ressurgissait, après avoir été enseveli.

Il en a été de même pour les fosses communes de la Peste Noire lorsqu'elles ont été redécouvertes.

Le passé avait été recouvert, puis découvert, puis de nouveau enseveli. Et recouvert de béton. Comme une mémoire de nouveau disparue.

 

 

Peste blanche se passe à Marseille. Tu as travaillé sur le peintre et conservateur marseillais Marcel ARNAUD (1877-1956). Quel rapport entretiens-tu avec la ville de Marseille ?

 

Malgré moi, le Sud s'est toujours imposé.

J'ai été très inspiré par CAMUS, et je connais bien les paysage méridionaux, je les aime beaucoup.

J'adore la ville de Marseille, car tout peut s'y passer.

 

 

Parlons un peu maintenant de ton travail d'essayiste. Tu t'es penché sur les œuvres de David B. et de Nicolas de CRECY, deux auteurs aux univers graphiques très différents. Pourquoi ?

 

David B. et Nicolas de CRECY sont deux pionniers de la nouvelle BD.

Je me suis intéressé à eux alors que je réalisais des chroniques BD pour Radio Active. Je me suis rendu compte qu'avec ces deux auteurs, il y avait une matière immense, et les étudier s'inscrivait dans la continuité de mes travaux universitaires.

En 2009, à Angoulême, j'ai rencontré les éditeurs de PLG, qui venaient d'éditer un livre sur BAUDOUIN, un artiste que j'aime beaucoup.

Je me suis alors dit que je pouvais en faire de même avec d'autres auteurs dont l'œuvre me touchait. Mais je ne me serais pas senti autorisé à écrire sur eux, ni sur quelque auteur que ce soit, si je n'avais pas été auteur moi-même.

Par ailleurs, le fait d'être enseignant a compté dans ce travail d'analyse : j'aime transmettre ce que j'aime. Je pouvais et devais donc faire ces livres.

 

 

A travers certaines des tes nouvelles, et surtout à travers certains des ateliers BD qui tu animes avec tes élèves, on retrouve un certain attachement à l'OuBaPo (Ouvroir de Bande Dessinée Potentielle) et à ses techniques : la contrainte, le gaufrier (système de mise en page où toutes les cases ont les mêmes dimensions)...

 

La contrainte est toujours génératrice et intéressante.

Avec mes élèves, autour des films de Stanley KUBRICK, elle m'a permis d'obtenir des productions très riches, par des élèves qui souvent ne dessinaient que peu ou pas.

J'aime m'appliquer des contraintes à moi-même, pour certaines nouvelles par exemple, comme dans La Chute (Nouvelles penchées), où je suis parti de radiographies de ma femme.

L'avantage avec mon éditeur Les Enfants Rouges, c'est que j'ai une totale liberté de création, qui me permet de présenter et de voir édités de tels travaux.

 

 

Quels sont tes projets en cours et à venir ?

 

Je travaille actuellement à un roman graphique intitulé Sur la main.

En matière de monographie, j'aimerais peut-être travailler sur Joann SFAR, même si cela surprend beaucoup de gens dans mon entourage, notamment à cause de son succès. Un succès qui suscite une certaine jalousie dans le monde de la BD.

J'ai également un projet un peu hybride autour de la ville de New-York, né après un voyage de trois semaines là-bas, l'an dernier. Ce serait une fiction sous forme de prose illustrée.

 

 

Merci Jean-Marc.

 

Repost 0
18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 22:56

Table ronde 12 septembre

 

Petit compte-rendu de la table ronde que j'ai eu la chance d'animer le 28 août 2011 durant le Festival de BD de Solliès-Ville, autour du livre  12 septembre, l'Amérique d'après, recueil d'interviews, de textes et de bandes dessinées réalisés par des artistes français et étasuniens pour faire le bilan sur l'état des Etats-Unis dix ans après les attentats du 11 septembre 2001, et pour porter un regard sur les Etats-Unis et le monde de demain.

 

De droite à gauche : Claude ARDID, grand reporter, Joe SACCO (Palestine, Journal d'un défaitiste, Gaza 1956), Françoise MOULY (co-fondatrice de Raw, directrice artistique du New Yorker) et Art SPIEGELMAN (co-fondateur de Raw, Maus, A l'ombre des tours mortes).

 

 

Joe SACCO, le public de Solliès-Ville ne vous connaît pas encore : pourriez-vous nous parler de votre parcours ?

 

JS :

Je fais de la BD-journalisme sans m'être jamais vraiment interrogé sur cette appellation.

En fait, une fois mes études de journalisme terminées, je n'ai pas trouvé de travail. J'ai alors décidé de faire carrière dans la bande dessinée, car c'était mon hobby.

Je suis parti au Proche et au Moyen Orient pour y faire de la BD, mais je me suis aperçu que je m'y comportais comme un journaliste, et cela a influencé mon travail d'auteur.

En effet, il faut du temps pour faire une BD, et ce temps nécessaire est un plus pour le métier de journaliste, qui s'effectue en général dans l'urgence.

De plus, la BD permet de plonger le lecteur dans un autre monde : pas seulement dans le présent, mais également dans le passé. Et, par le dessin, le lecteur entre directement dans l'univers proposé.

 

 

A quand remonte votre première rencontre à tous les trois ? S'est-elle faite autour de votre revue Raw ?

 

AS :

Raw, que j'ai créé avec Françoise, a surtout été la conséquence de mon amour pour elle. Cette revue indépendante m'a permis de découvrir la BD européenne, que je ne connaissais pas du tout.

Le monde de la BD européenne a beaucoup changé à la fin des années 70.

Au Etats-Unis, la BD underground avait changé la règle du jeu, avec des auteurs comme Robert CRUMB notamment : il n'était plus nécessaire de réaliser des aventures, de penser aux jeunes lecteurs.

A cette époque, les jeunes auteurs européens étaient déjà très nombreux : en découvrant les comics underground, ils leur ont donné une grande visibilité dans la presse grand public européenne, alors qu'aux Etats-Unis, leur diffusion restait confidentielle.

Les auteurs européens faisaient également preuve d'un plus grand professionnalisme.

Jacques TARDI, Joost SWARTE, étaient des dessinateurs très différents l'un de l'autre et ils n'hésitaient pas à faire de nouvelles expérimentations.

Editer de tels auteurs dans les pages de Raw a permis à des jeunes comme Joe SACCO de leur montrer quelles nouvelles ouvertures étaient possibles en BD.

 

JS :

J'étais très intimidé par ce que je voyais dans les pages de Raw, mais j'y voyais également de nombreuses opportunités, de nouvelles possibilités.

Mon style graphique était toutefois plus proche de ce qu'on pouvait trouver dans le magazine Weirdo, édité par CRUMB, où l'on retrouvait ses BD.

A cette époque, de nombreux dessinateurs, dont je faisais partie, ont cherché une sorte de juste milieu entre Raw et Weirdo.

J'ai été très influencé par les auteurs européens découverts dans Raw, notamment par leur grand sens du design. Si l'on trouve beaucoup d'architectures dans mes dessins, c'est parce que me suis inspiré de cette tendance de la BD européenne.

 

 

Joe, à travers vos BD, Art, à travers vos illustrations pour le New Yorker, et Françoise, en tant que directrice artistique du New Yorker, quel rapport à l'actualité entretenez-vous à travers vos travaux ?

 

AS :

Le monde me connaît surtout pour Maus.

Ensuite, on m'interpelle en général sur mon rapport avec la politique. Or je ne peux pas parler de politique à travers mes dessins car je suis très très lent pour travailler.

Mon travail avec Françoise pour le New Yorker m'a permis de devenir rédacteur. Mais je n'aime pas les rédacteurs ! Sauf Françoise...

 

FM :

Le New Yorker est à contre-courant de tout le reste de la presse étasunienne, car il propose des dessins et non des photos en couverture. Par le dessin, nous voulons proposer un point de vue personnel, un commentaire d'auteur subjectif sur l'actualité, la société.

Le reste de la presse se bat à coups de grosses sommes pour faire la chasse à LA photo qui permettra de dépasser les autres.

Au New Yorker, nous demandons une idée à un artiste, loin du scoop, de l'instantané, de la vitesse à laquelle internet nous contraint de plus en plus.

Le New Yorker a une tradition longue de 87 ans : il offre ainsi un grand recul sur la société. Chaque auteur doit penser que chaque dessin doit pouvoir être vu dans le futur sans perdre de sa force, sans être trop dépendant d'un contexte précis et éphémère. Les couvertures du New Yorker sont un extraordinaire travail de portraits de mœurs.

 

JS :

En travaillant sur Palestine, je me suis rendu compte que même si l'actualité changeait, au fil des années, la structure historique restait en définitive la même, pour chaque épisode relatif au conflit au Proche Orient.

 

AS :

Il y a une grande différence entre Joe et moi : Joe a une psychologie mieux ajustée, et il porte sur le monde le regard d'un journaliste professionnel.

Moi, je suis un narcissique concerné par l'immédiateté, mais mon monde immédiat, ce sont mes parents, survivants d'Auschwitz.

Puis il y a eu l'une des mes premières couvertures du New Yorker : le baiser. Ce baiser n'a jamais existé : c'est une invention. Je suis parti du symbole du magazine, un homme portant un chapeau haut de forme, qui m'a conduit à dessiner un Juif, qui m'a conduit à dessiner ce baiser entre un Juif et une Afro-amércaine, avec tout le trouble qu'il peut susciter.

Le New Yorker était un journal sérieux, gentil, donc cette image était choquante pour son lectorat, comme une piqûre d'amphétamine. Je pense avoir introduit un changement dans l'ADN du New Yorker.

 

 

Dans le livre 12 septembre, l'Amérique d'après, il est question des attentats contre les Twin Towers et de leurs conséquences. Comment avez-vous vécu l'événement ?

 

AS :

L'interview que j'ai donnée pour le livre a eu lieu il y a longtemps. Je ne m'en souviens plus, et de toute façon je ne veux plus en parler. Je ne veux plus parler du 11 septembre. C'est une rhétorique de la guerre. Et je ne trouve pas que l'anniversaire des dix ans que l'on veut célébrer cette année soit intéressant.

 

FM :

Art a créé A l'ombre des tours mortes comme un aide-mémoire à la désorientation provoquée par les attentats. Mais au final, depuis, rien n'a changé. Art a voulu utiliser la BD, qui est un genre structurellement très organisé, pour mettre en scène le désordre.

Les planches de A l'ombre... n'ont pu être publiée aux Etats-Unis, car personne ne voulait d'une œuvre aussi percutante, et qui n'apportait aucune réponse.

Après le 11 septembre, le gouvernement étasunien a multiplié la propagande : Art l'a mis en avant dans sa BD, au risque de représailles...

 

AS :

Je suis entré dans une sorte d'exil intérieur, car il y avait beaucoup de censure et d'auto-censure aux Etats-Unis après les attentats.

Ce sont des journaux européens, dont le Courrier International, qui ont permis la publication de mes planches.

J'ai essayé de me faire l'ambassadeur de la voix de la raison.

Je voudrais maintenant faire une page en avance sur le prochain désastre à venir.

On m'a commandé une page pour célébrer les dix ans de l'attentat. J'ai représenté les deux tours sous les traits … de George W. BUSH et Barak OBAMA.

 

 

12 septembre, l'Amérique d'après, vous permet de donner votre vision de l'avenir de votre pays et du monde. Quelle est-elle ?

 

JS :

Dans un premier temps, j'ai voulu faire pour ce livre un essai exposant ce que je pensais des Etats-Unis et de leur avenir dans les cinq ans. Mais je me suis rendu compte que je me prenais trop au sérieux, et je ne voulais pas passer pour un con pompeux. J'ai donc finalement décidé de faire quelque chose de plus drôle.

Aldoux HUXLEY (Le meilleur des mondes) et George ORWELL (1984) sont mes auteurs favoris. Tout deux ont imaginé un futur ; j'ai repris leur approche, mais sur un mode humoristique. On y retrouve toutefois mes véritables sentiments sur l'Amérique d'aujourd'hui.

Pour cette BD, je me suis contenté de projeter un peu plus loin dans l'avenir ce que j'observe déjà aujourd'hui, en l'exagérant.

Ce que je vois aujourd'hui, c'est qu'en Europe comme aux Etats-Unis, les élites tirent et tireront toujours leur épingle du jeu, même si le reste du monde sombre dans le cannibalisme.

Le gouvernement que j'imagine est toujours un gouvernement, mais il sert uniquement une élite. Avant, le gouvernement faisait des choses pour le peuple, mais cela s'érode.

Avant, les Etasuniens regardaient l'Europe comme un modèle social. Aujourd'hui, on voit que vous, Européens, êtes en train de tout perdre.

Si, dans ma vision, le gouvernement est devenu « l'Etaprise », c'est parce que je ne me fais plus d'illusions.

 

AS :

Joe a évoqué ORWELL, qui a imaginé un avenir de plus en plus probable.

Pour moi, le futur est une grosse botte qui écrase les visages humains. C'est pour ça que j'ai donné dans le livre une vision pessimiste.

En Europe, ça va mieux, pour l'instant.

 

FM :

Quand on vit à New York, il ne faut pas s'attarder sur la nostalgie. C'est une ville en développement permanent, il ne faut pas passer trop de temps à pleurer.

Dans son interview, Art déplore ce que notre quartier de New York est devenu. Notre fille vit dans un autre quartier, elle a quitté Manhattan au profit de Brooklyn, elle y mène une vie excitante.

D'une manière générale, le fait qu'il n'y ait pas aux Etats-Unis de prise en charge par l'Etat pousse peut-être les gens à faire davantage preuve d'inventivité, de combativité.

Je me dis que le futur sera, a minima, intéressant.

 

JS :

Je suis totalement pessimiste en ce qui concerne le futur.

Ironiquement, c'est l'élection d'OBAMA qui a été la goutte de trop.

Rien n'a changé.

Je ne sais plus...

 

AS :

Les Etats-Unis aujourd'hui, c'est Rome à la fin de son règne.

L'Europe est comme les colonies de Rome à l'époque : la décadence la touchera plus tard.

 

 

Un grand merci à vous !

Repost 0
4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 21:48

2011 - Table ronde BD jeunesse

 

Compte-rendu de la table ronde que j'ai eu la chance d'animer le 27 août 2011 durant le Festival BD de Solliès-Ville.

De droite à gauche : Michel PLESSIX (Julien Boisvert, Le Vent dans les Saules, le Vent dans les Sables), le Dr BENGHOZI (psychothérapeute et psychanalyste, Antoon KRINGS (Les Petites Bêtes), Eve THARLET (Fenouil, M Blaireau et Mme Renarde) et Loïc JOUANNIGOT (La famille Passiflore, Château Chat, Petit Mardi et les Zumins).

 

 

Comment êtes-vous entré dans le monde du dessin, du livre, et pourquoi vous être orienté vers la création pour le jeune public ?

 

LJ :

Je travaille dans l'illustration depuis une trentaine d'année.

J'ai fait mes premiers dessins à l'école de la publicité, qui a été très formatrice.

Mes premiers travaux ont été réalisés pour la presse jeunesse, qui a été un bon tremplin pour l'édition jeunesse.

Je crée pour un public jeune car c'est un domaine dans lequel je me sens à l'aise.

 

ET :

Mon objectif est avant tout de raconter quelque chose. J'ai réalisé des illustrations durant trente ans, puis je me suis tournée vers la bande dessinée, autre support pour pouvoir raconter des histoires.

J'ai de tous petits pieds – je chausse du 35 ! - ce qui explique peut-être que je sois restée jeune !!

 

AK :

Je fais ce métier par amour de la littérature jeunesse, par amour du dessin, et parce que cela fait écho à mes souvenirs d'enfance.

 

MP :

Depuis tout petit, je me raconte des histoires. J'ai choisi le dessin pour les raconter aux autres.

Enfant, les BD que je lisais étaient surtout Astérix ou Lucky Luke, des BD destinées à tous les publics. C'est sans doute la raison pour laquelle j'essaie moi aussi de m'adresser à tous les publics.

 

Dr B :

La part d'enfance est importante chez les auteurs, mais également chez les adultes.

Ces BD pour enfants sont également lues par les adultes : elles leur permettent de retrouver leur propre monde.

Il y a une correspondance entre le monde adulte et le monde enfant à travers le dessin.

Le dessin est souvent l'occasion d'échanges thérapeutiques pour l'ensemble de la famille.

 

 

Quelles réactions, quels retours avez-vous de la part des jeunes lecteurs lorsque vous les rencontrez ?

 

AK :

Le travail d'auteur est avant tout un travail solitaire : il s'agit de se faire plaisir, de vivre à travers des rêves éveillés.

Rencontrer le public, rencontrer les enfants est un enrichissement supplémentaire.

Dans les écoles, je peux partager ce travail que j'ai réalisé en solitaire.

Les émotions ressenties par les lecteurs sont très touchantes.

 

ET :

Je fais beaucoup d'animations dans les écoles.

Les enfants connaissent les noms de personnages de mes albums, et ils en inventent d'autres, comme les enfants hypothétiques de mon couple « Monsieur Blaireau et Madame Renarde », par exemple.

Les enfants sont toujours surpris de voir qu'il y a un vraie personne derrière les personnages, derrière les livres.

 

LJ :

Le plus important est le partage avec les enfants.

Le dessin est un véhicule que j'utilise pour proposer mon univers, et grâce aux échanges, chaque lecteur peut me proposer sa propre version.

Pour Château Chat, album sans parole, il y a autant de versions que de lecteur !

 

MP :

Je rencontre essentiellement le public lors de festivals.

Les enfants ne me parlent pas du dessin, mais de leur vision des albums : ils réinventent l'histoire.

 

Dr B :

Les enfants viennent voir les médecins avec les dessins des auteurs. Les personnages deviennent des « co-pains » avec qui ils partagent leur vie.

L'image est essentielle pour que l'enfant se construise, et la dimension narrative du récit en images permet de construire un univers de la continuité.

Une difficulté pour les enfants est de ne pas pouvoir se raconter une histoire : ils ont besoin des livres, et de la parole des adultes pour dérouler le texte. Cela les aide à se construire.

 

MP :

Lorsque j'ai travaillé à l'adaptation du Vent dans les Saules, j'ai eu affaire à un texte avec une charge littéraire et poétique forte. Mais je ne voulais pas le simplifier pour les enfants, car je voulais en garder le charme. J'ai donc compté sur l'accompagnement de la lecture par les parents, et j'ai gardé des informations qui ne s'adressent qu'aux adultes. J'espère ainsi pouvoir intéresser tous les lecteurs.

 

 

Un de vos points communs est de mettre en scène essentiellement des animaux anthropomorphes. Pourquoi ce choix ?

 

LJ :

J'ai beaucoup rêvé sur les dessins animés de Walt Disney et sur les livres de Beatrix Potter, ainsi que sur Winnie l'Ourson, le Vent dans les Saules... Or tous mettent en scène des animaux !

Ces personnages sont des caricatures. Ils permettent de raconter des histoires allant beaucoup plus loin que si l'on mettait en scène des humains. Ils ont moins de limites.

 

ET :

Il est plus facile de parler de thèmes un peu difficiles, comme la famille recomposée – qui est l'objet de mes histoires de M Blaireau et Mme Renarde – avec des animaux.

Les enfants mettent ainsi une distance supplémentaire face à la BD, mais ils sont tout de même touchés en profondeur.

 

AK :

C'est pour moi plus simple de dessiner ce genre de personnages, car enfant je dessinais surtout des animaux, et j'éprouvais une grande attirance pour la nature.

J'ai donc décidé de retrouvé ce plaisir d'enfance à travers ces thèmes favoris.

 

MP :

Je partage les influences citées par Loïc, ainsi que celle de Raymond Macherot (Chlorophylle, Sibylline).

L'usage de personnages animaliers permet de créer une distance vis-à-vis de certains problèmes.

C'est une vieille tradition universelle – elle remonte à Esope ! - qui permet de mettre en lumière la nature humaine.

Si je n'avais pas été auteur de BD, j'aurais peut-être été éthologue...

 

Dr B :

Ces personnages ne sont pas à proprement parler des animaux : ils sont plutôt la re-création d'un monde animal.

 

MP :

J'ai davantage l'impression de dessiner des humains portant des masques.

 

LJ :

Comme le fait Juanjo Guarnido dans Blacksad !

 

Dr B :

Dès la préhistoire, avec les peintures rupestres, les hommes ont éprouvé le besoin de représenter des animaux. Sans doute une manière de vaincre leur peur en entrant dans le monde animal.

Vos dessins posent également la question de la transformation.

 

MP :

Ces animaux ont un côté sympathique, mais également un côté pratique : ils ont des silhouettes très identifiables, même dessinées en tout petit, contrairement aux humains. Leurs silhouettes sont extrêmes et beaucoup plus lisibles.

 

Dr B :

Pour créer le personnage de Charlot, Charlie Chaplin s'est beaucoup inspiré de Disney, de ses personnages animaliers et de leur langage corporel.

 

MP :

Chaplin avait beaucoup travaillé sur la question de l'universalité à travers le langage du corps, de la silhouette, et du caractère muet de son cinéma.

 

ET :

Il est intéressant de voir que tous les animaux n'ont pas les mêmes valeurs symboliques d'un pays à un autre.

Moi qui travaille beaucoup pour des co-éditions franco-étrangères, j'ai déjà dû faire face à des refus ; ainsi, en Asie, on ne veut pas de mes histoires mettant en scène des cochons, et au Japon, ils n'ont pas voulu faire figurer des renards et des blaireaux sur la couverture... Un comble !

 

LJ :

Les animaux sont très facilement identifiables par leurs silhouettes, mais ils permettent également d'utiliser leurs grandes différences de taille, car ils peuvent être minuscules ou énormes.

A la rigueur, la limite du genre serait atteinte si on représentait des animaux se ressemblant trop, comme une martre et une belette par exemple.

 

 

Quels sont vos projets pour les mois à venir ?

 

ET :

Je dois finir ma série M Blaireau et Mme Renarde pour Dargaud avant de prendre des vacances bien méritées !

 

LJ :

Après avoir réalisé 24 tomes des aventures de la famille Passiflore, je commence à les adapter en BD.

Je travaille également au tome 3 des aventures de Petit Mardi.

 

AK :

Je continue à travailler sur les Petites Bêtes, et je développe un long métrage autour de cet univers.

 

MP :

Le tome 5 du Vent dans les Sables m'attend. Ensuite, on verra...

 

Grand merci à vous !

 

(Retrouvez ici et les comptes-rendus de deux précédentes tables rondes).

 

Repost 0
16 septembre 2010 4 16 /09 /septembre /2010 09:08

Table ronde Métamorphose

 

Comme je vous l'avais indiqué il y a quelques temps, j'ai de nouveau eu la chance et l'honneur d'animer deux tables rondes durant le  Festival de BD de Solliès-Ville.

 

Voici un petit (et parcellaire) compte-rendu de l'échange qui a eu lieu autour de la collection Métamorphose, chez les éditions Soleil. Cela a eu lieu le 29 août 2010.

 

Vous pouvez retrouver, sur la petite photo ci-dessus, de droite à gauche,  Man ARENAS, Barbara CANEPA,  Jérémie ALMANZA (au micro) et  Claire WENDLING.  Giovanni RIGANO était aussi de la partie, mais s'est caché le temps de la photo !

 

Bonne lecture, et encore grand merci à ces talentueux auteurs de s'être prêté à l'exercice...

 

 

Comment vous est venue l'envie de faire de la bande dessinée ?

 

Barbara CANEPA :

Au départ, j'ai fait de l'illustration. Mais c'était trop fixe, et j'avais besoin de pouvoir développer des histoires, des personnages. La BD me semblait offrir la même liberté que le roman, à ce niveau-là.

Après 15 ans à faire de la BD, je me rends compte que le genre est encore assez fermé à la narration. J'ai donc ressenti le besoin de me tourner vers des livres plus proches des romans.

J'ai toujours éprouvé un grand amour pour les livres, et pour les livres anciens. Je les collectionne, et cela participe sans doute de la culture européenne du livre.

J'ai aussi éprouvé le besoin de communiquer davantage avec le public, tout en faisant quelque chose de plus libre.

La BD est un métier solitaire : il faut être porté par l'amour pour pouvoir le faire. Cet amour, cette envie de communiquer ont pu s'épanouir dans l'édition, qui est un bon moyen de communiquer avec le public, mais aussi avec d'autres artistes.

A présent, je pense que la prochaine étape de mon évolution créatrice et professionnelle est dans le livre plus classique, peut-être le roman..

 

Claire WENDLING :

J'ai toujours dessiné des petits univers à m'approprier, comme des maisons de poupées. Dessiner une famille, des animaux de compagnie.

Ce que je dessinais à l'époque où je suis entré dans le milieu profesionnel était adapté à la BD qui se faisait à ce moment-là.

J'ai alors travaillé avec des scénaristes. C'était plaisant, mais je me sentais davantage illustratrice qu'auteure de bande dessinée. Je réalisais des BD pour faire plaisir aux scénaristes.

Je me suis toujours contenté des rencontres avec mes créations, mes copains de papier. Comme j'étais fille unique, ils peuplaient mon environnement parfois désert.

Je n'ai jamais trop été dans la communication, car je n'en éprouvais pas le besoin.

Je cherche avant tout à travailler avec les gens que j'aime, dans le but de leur faire plaisir. Ce qui peut paraître un peu enfantin...

 

Comment est née la collection Métamorphose ?

 

BC :

J'étais fille unique, et j'ai été très tôt orpheline de père, comme Claire. Pour passer le temps et lutter contre la solitude, je dessinais beaucoup. J'en ai fait mon métier.

Toutefois, même si j'aime être seule, je ne peux pas vivre sans les autres. J'ai toujours trouvé la solitude pesante, et j'ai traversé des phases de dépression, ressentant un manque de relation.

A cela s'ajoute ma curiosité boulimique. Or, à quarante ans, je me suis rendu compte que je ne pourrai pas tout faire, que je ne pourrai pas mener tous les projets que j'avais en tête à quinze ans. C'est aussi pour cette raison que j'ai eu envie de travailler avec les autres.

La charte graphique de la collection Métamorphose a quelque chose de victorien. Mon grand-père était collectionneur de vieux livres ; or, ces livres-là manquent beaucoup aujourd'hui, ou alors il faut aller chercher du côté des livres d'art, qui coûtent beaucoup trop cher.

Je voulais faire des beaux « vieux » livres qui resteraient abordables.

 

Comment s'est faite la rencontre entre Barbara CANEPA et les autres auteurs de la collection ?

 

Giovanni RIGANO :

Je connais Barbare depuis bien longtemps, depuis l'époque où nous travaillions pour les studios Disney. Il y a trois ans, elle m'a demandé de participer à la collection. Elle a vu des esquisses dans le style art déco et le style gothique, que j'avais faites pour un autre projet, et elle m'a donné son feu vert pour réaliser un livre dans sa collection.

 

Jérémie ALMANZA :

J'ai rencontré Barbara en même temps que Guillaume BIANCO, à Angoulême. J'ai présenté mon book à Guillaume, et il m'a tout de suite proposé un projet. Barbara nous a laissé carte blanche.

La difficulté a surtout été de travailler avec Guillaume, car sa vision graphique s'opposait à la mienne.

 

BC :

En fait, Guillaume réalisait un storyboard, avec des orientations graphiques qui allaient parfois à l'encontre des envies graphiques de Jérémie. Il lui a fallu comprendre – et accepter – l'univers graphique de Jérémie.

La difficulté pour moi réside souvent dans le fait de choisir une couverture : le dessinateur me fournit plusieurs dessins, pensant que certains seront appropriés, mais c'est moi qui doit trancher sur ce point.

C'est sans doute pour cette raison que je préfère travailler avec des amis, avec lesquels on peut plus facilement expliquer et négocier certains éléments.

 

CW :

J'ai rencontré Barbara il y a bien longtemps.

J'avais déjà réalisé ce carnet de croquis, Daisies, aux Etats-Unis, et Barbara a demandé à le faire paraître en France chez Soleil.

Ce livre, ce dernier livre, est celui dont je suis le plus fière, car c'est une amie qui s'en est occupé.

 

Manuel ARENA :

J'ai commencé mon blog il y a quatre ou cinq ans, pour présenter l'évolution de mon projet sur le Faune. Un jour, j'y ai reçu un commentaire kilométrique : Barbara prenait contact avec moi – après plusieurs mails auxquels je n'avais a priori pas répondu.

Elle m'a apporté la garantie de pouvoir voir mon projet rapidement traduit en plusieurs langues. Ce dont j'avais besoin, car j'ai une vie très internationale ! (Je suis né en Belgique, d'une famille d'origine espagnole et je travaille essentiellement en Allemagne !) Et je voudrais que mes amis, que ma famille, en Allemagne ou en Espagne, puissent rapidement découvrir Yaxin et le Faune.

Je pensais que je n'aurais besoin que de six mois de travail pour boucler le projet... et il m'en a fallu près de vingt-et-un ! Heureusement que, ayant travaillé dans le milieu du film d'animation, j'ai l'habitude des rythmes intenses !

Recevoir un prix ici, à Solliès-Ville, alors que mon album n'est pas encore sorti [Man a reçu le prix Révélation 2010], me fait me sentir comme Barak OBAMA recevant le Prix Nobel : tout reste à faire.

 

Plusieurs d'entre vous ont déjà travaillé dans le monde du film d'animation. Quelle influence cela a-t-il eu sur votre travail d'auteur de BD ?

 

CW :

Cela m'a appris l'efficacité.

J'ai beaucoup aimé la mentalité dans le milieu de l'animation : les gens éprouvent un véritable amour pour le dessin, sans se prendre pour des artistes qui font des livres avec leur nom dessus, sans avoir la grosse tête.

Je m'y sentais comme dans une grande famille.

 

BC :

J'ai travaillé pour les studios Disney, où régnait un très grand professionnalisme, et où les exigences étaient très importantes - avec un salaire conséquent en contre-partie. Deux ans de travail dans ces studios valent bien dix ans ailleurs : c'est une école très dure, mais très formatrice ! Durant la première année, il fallait apprendre à dessiner TOUS les personnages Disney, dans leurs moindres détails, leurs moindres proportions.

Le mauvais côté, c'est que Disney, comme Warner d'ailleurs, porte une grosse marque de fabrique. On y manque de liberté.

Je pense que mon trait, sous cette contrainte, en a été conditionné.

Par contre, j'ai appris à tout animer, même les objets ! Et savoir rendre une chaise expressive, c'est très utile !

 

MA :

J'ai baigné dans l'univers de l'animation dès mon enfance.

Je suis né à Bruxelles. La BD était dominée par le Journal de Tintin, la ligne claire. C'était quelque chose de très sérieux.

Lorsque je suis allé en Espagne, j'ai découvert les dessins animés qui passaient à la télévision, alors. Notamment Marco, réalisé par l'équipe qui avait déjà créé Heidi. Le duo TAKAHATA-MIYAZAKI.

Je suis ensuite retourné en Belgique, pour travailler. J'ai rencontré un production qui adaptait des BD en dessins animés, notamment les Schtroumpfs. J'ai commencé à dessiner des layout, avant de me consacrer au design.

En 1988, j'ai reçu deux claques : j'ai découvert Mon voisin Totoro, que j'ai dû bien regarder quinze fois d'affilée, et Akira quelques mois après. Je me suis alors senti comme Claude MONET face aux estampes japonaises, et je me suis rendu compte que je ne pourrais pas faire de la BD classique comme celle que l'on trouvait en Belgique.

En attendant de pouvoir poursuivre ma BD, j'ai continué à travailler dans le dessin animé.

Et finalement, avec le temps et la maturité, le Faune a peu à peu vu le jour. Et quand la collection Métamorphose m'a donné carte blanche, j'ai pu franchir l'ultime étape.

 

Quelques mots sur vos prochains projets ?

 

CW :

J'ai un projet en cours chez Soleil, avec Clotilde [VU], à qui je veux faire plaisir.

Peut-être qu'ensuite, je me consacrerai à un nouveau projet avec Barbara.

Je me sens bien avec toute cette équipe, j'essaie de les voir souvent.

Ça me rassure de continuer à être dessinatrice. J'ai parfois du mal à me comprendre, alors ça me fait du bien si d'autres arrivent à me comprendre.

 

JA :

Je travaille actuellement sur le deuxième tome de Eco, avec Guillaume BIANCO.

Je prépare également une petite BD chez Delcourt, dans le même genre que Aristide broie du noir.

 

BC :

Notre prochaine sortie sera Yaxin et le Faune.

Ensuite devrait paraître une nouvelle édition des Contes Macabres, de Benjamin LACOMBE, avec une nouvelle nouvelle illustrée.

La suite de Billy Brouillardest prévue pour le mois de novembre 2010.

Je travaille également à un épais volume de 232 pages sur l'univers de Sky Doll: de quoi satisfaire de nouveaux lecteurs en attendant la sortie du quatrième et dernier tome. Il comportera 22 pages d'histoires inédites et 40 pages d'hommages. Son format sera un peu plus petit que celui des albums.

A travers le miroir, variation autour d'Alice au pays des merveilles, devrait paraître au début du mois de décembre 2010.

Enfin, End, sur lequel je travaille depuis plusieurs années, devrait voir le jour au printemps 2011.

Après mon intense collaboration avec Alessandro BARBUCCI, j'ai eu du mal à entamer une nouvelle collaboration. Nous étions complémentaires, j'avais pris trop d'habitudes à ses côtés...

 

MA :

Je commence à travailler sur la suite du Faune, mais chaque tome sera indépendant des autres. Il aura un rapport avec le monde des nymphes.

Je prépare aussi un album un peu éducatif, pour les tout petits, qui tiendrait un peu de l'herbier.

Enfin, j'aimerais pouvoir partager mon amour pour certains auteurs disparus : Pablo NERUDA, Federico GARCIA LORCA... J'aimerais également pouvoir adapter Roméo et Juliette en BD. En respectant le texte intégral. Ce ne sera pas une mince affaire...

 

Repost 0