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La Tanière du Champi se veut un lieu où l'on se sent bien pour lire (surtout des BD !), discuter, jouer... Au gré des humeurs, lectures, heures de jeu, j'essaierai de vous faire découvrir tout ce qui se cache sur les étagères poussiéreuses de ce petit mo

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Arzach

Arzach

A saison grise, froide et triste, thème à l'avenant : décembre sera en deuil cette année sur K-BD en évoquant les auteurs de BD qui nous ont quittés ces dernières années.

Malheureusement généreuse en ces temps troublés, la Grande Faucheuse nous a donné l'embarras du choix.

Nous avons finalement décidé d'entamer cette danse macabre avec celui qui, toutes générations et toutes origines confondues, a sans doute marqué le plus durablement la profession et le lectorat : MOEBIUS.

PICASSO de la bande dessinée, travailleur fou et infatigable ayant passé une vie à chercher encore et encore, trouver souvent, continuer toujours, MOEBIUS a sans doute permis à la bande dessinée mondiale de devenir ce qu'elle est aujourd'hui : totalement libérée graphiquement et narrativement, et surtout enfin considérée (pas toujours, mais parfois, ce qui est une progrès) comme un art à part entière.

Dans l'oeuvre complexe et polycéphale qui a été la sienne, Arzach marque incontestablement un point de départ. Son nom claque comme un coup de fouet à même de remuer les conventions les plus établies - et les plus endormies - et la silhouette longiligne de son personnage principal, juché sur son élégante et préhistorique monture, a marqué les esprits de plusieurs générations.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les histoires courtes rassemblées dans le recueil édité en 1976 par les Humanoïdes Associés, après avoir été prépubliées dans Métal Hurlant, sont déroutantes : tantôt voyeur, voyageur ou en attente de dépanneur, celui qui allait devenir le StarWatcher mène une existence troublée dans un monde post-apocalyptique où la nature et ses habitants sont pour le moins inhospitaliers.

Entre les ossements des colosses oubliés s'agitent des géants agressifs, une végétation chasseresse et des mutants brandis comme les dernières blessures d'un conflit atomique déjà oublié.

Tantôt grossier, balourd, discret ou malin, le héros est à l'image des titres à l'orthographe chaotique qui chapitrent ce recueil : Arzach, Harzak, Arzak, Harzack, qu'importe le flacon pourvu qu'on ait le son. Autant de variations qui évoquent celles du paysage - instable - et du personnage - en devenir : l'histoire circule autour de soubresauts narratifs dont la logique échappe à la raison - ou en tout cas à l'habitude.

" Il ne s'agissait pas de produire une histoire bizarre de plus, mais de révéler quelque chose de très personnel, de l'ordre de la sensation. J'avais comme projet d'exprimer le niveau le plus profond de la conscience, à la frange de l'inconscient. Cette histoire fourmille donc d'éléments oniriques. Lorsqu'on s'engage dans ce type de travail, les vannes de l'esprit s'ouvrent soudain, laissant apparaître les formes, les images, le archétypes que l'on porte en soi. " (MOEBIUS, préface à l'édition de 1991).

Inside Moebius avant l'heure, Arzach est donc une plongée au plus profond de l'auteur, adepte de la création automatique et de l'autonomie du trait. Si la liberté est à ce prix, alors autant se faire malmener par les récits. Et en redemander. Quitte à ne pas tout suivre, ne pas tout comprendre, donc à revenir encore et encore sur le mystère attirant et troublant.

Graphiquement, ces récits, dont la création s'est étalée sur plusieurs mois, offrent un bel aperçu de la variété dont MOEBIUS était capable (souvenons-nous que c'était lui aussi aux commandes de Blueberry) : les hachures qui peuvent rappeler CAZA ou DRUILLET (compagnons de l'époque Métal Hurlant) laissent parfois place au dépouillement qui deviendra la marque de fabrique du versant futuriste et exploratoire de l'oeuvre du maître.

" Graphiquement, je n'avais pas ménagé ma peine et j'avais consacré à chaque image une somme de travail et une énergie comparables à celles qui, d'ordinaire, sont réservées à un tableau ou à une illustration. " (ibidem).

Une des illustrations de 1976 reprise dans l'édition de 2000 s'intitule Un monde en pleine mutation. MOEBIUS était incontestablement un mutant, malmenant son trait, ses histoires, ses personnages au profit de l'innovation graphique et narrative, primordiale à ses yeux.

Sous des allures de fausse simplicité (quoi de plus difficile à réaliser qu'un trait dépouillé, élégant et éloquent ? ) son dessin cachait des histoires qui, aujourd'hui encore, restent d'une compréhension incertaine. De quoi peut-être rebuter les moins courageux, de quoi continuer d'intriguer et d'attirer ceux qui, en proie au chaos eux aussi, relisent encore et encore une oeuvre qui fait directement écho à leurs mondes intérieurs.

" Arzach a un côté très négatif. Lorsque j'ai commencé à le dessiner, j'étais tout à fait dans la norme de la société que je fréquentais, celle des créateurs de bande dessinée, où être négatif était un indubitable critère de qualité. La mort est très présente [...]. A l'époque, je n'étais pas heureux, je vivais dans un monde qui me semblait dur, inquiétant. La seule issue pour échapper à l'emprise, au contrôle de la conscience, c'était le voie du bas, celle qui mène aux zones sombres de l'âme. [...]

Ouvrir vers le haut est bien plus difficile. [...] Il faut que les images positives rejoignent celles du bas, pour former un tout harmonieux entre la peur et l'espoir. " (ibidem).

Oeuvre passage pour un auteur et ses lecteurs, Arzach est un pont suspendu au-dessus d'un vide inconnu à apprivoiser : celui du vertige face à l'étrange.

A une époque où le différent est redevenu suspect, il est salutaire et nécessaire de se replonger dans un livre dont le maître mot est le changement permanent et l'instabilité fertile.

Tout un programme.

Champimages qui changent, changent, changent

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